Le coin de l'écran

En marge des films qui sortent avec fracas et des stars qui brillent, fleurissent des jardins secrets qui sont faits de rencontres, d'anecdotes, de souvenirs, d'histoires drôles, de rêveries, de correspondances poétiques... Ce sont les vrais bonus du cinéma.

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A propos de Polanski

Polanski pauilac
Il y a quatre ans aujourd’hui, le 4 octobre 2005, à Pauillac,
Roman Polanski a été intronisé au sein de la Commanderie du Bontemps Médoc et Graves, Sauternes et Barsac. Avec son compère Ben Kingsley (au premier plan), le cinéaste a prononcé l’éloge du noble breuvage, puis enfilé la robe bordeaux. Le vin était excellent et la police zurichoise n’est pas intervenue pour mettre fin aux agapes. 

Aujourd’hui, Roman Polanski est en prison et le bon peuple se déchaîne. Haro sur le pédophile!  S’interroger sur la vindicte américaine, sur la servilité suisse, sur l’indélicatesse de cette arrestation (le cinéaste avait été invité  Zurich pour recevoir un prix d’honneur, le ministre suisse de la culture devait prononcer sa laudatio...), sur le juridisme étroit des fonctionnaires ou sur le manquement au devoir sacré de l’hospitalité, c’est se mettre à dos la meute des honnêtes gens pour lesquels la pédophilie, le crime des crimes, justifie l’abrogation de principes comme la prescription. Ils appellent au boycott de l’œuvre de Polanski (il faudra aussi boycotter Platon et Flaubert), ils comparent les gens réprouvant le guet-apens tendu au réalisateur du Bal des Vampires à Marc Dutroux, le Barbe-Bleue des temps modernes.

C’est à peine si l’on ose opposer aux cris de haine la notion chrétienne de pardon. La victime de Polanski, 45 ans aujourd’hui, a pardonné. Pas la justice. A Pauillac, Polanski était venu présenter Oliver Twist. Cette adaptation du roman de Dickens se différencie des versions antérieures (Frank Lloyd, en1922, et David Lean, en1948) sur un point: Polanski est le seul à avoir mis en images l'ultime rencontre entre Oliver Twist, l’orphelin martyr, et l’usurier Fagin, son tourmenteur qu'on va pendre le lendemain. "C'est une scène très importante, parce qu'elle parle de pardon, expliquait le cinéaste. Et le pardon ne peut venir que d'un enfant, à travers sa pureté et son innocence". Les procureurs californiens, les fonctionnaires suisses ne sont plus des enfants.

Ce jour d’octobre, à Pauillac, Polanski s’était aussi interrogé sur la fatalité: « Sommes-nous les maîtres de notre destin? Je ne peux pas répondre à cette question philosophique. J'ai mon opinion mais je ne la partagerai pas avec vous". 

Rédigé le 04 octobre 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

J’ai vu (un bout d’) «Avatar»!!!

Avatar-james-cameron-4-1024x640 Hier, à Lausanne, et dans d’autres villes du monde, on se serait cru le 28 décembre 1895, au Grand Café, sur le Boulevard des Capucines, à Paris. Nous étions certes plus que 33 spectateurs, mais nous vivions un moment garanti aussi historique que la première projection publique et payante, organisée par les frères Lumière. Personne n’a eu peur de se faire écraser. Mais en guise de gare de La Ciotat, il y avait une planète lointaine, Pandora, extrêmement dangereuse, et à la place du train, des engins volants, des espèces de tricératops à ailes de papillon et des ptéranodons au menton en galoche. Nous étions conviés par James Cameron (Terminator, Aliens, Abyss, Titanic...) à découvrir vingt minutes d’Avatar, le film de science-fiction 3D sur lequel le cinéaste travaille depuis quatorze ans et qui, repoussant les limites technologiques,  est censé révolutionner le 7e art et sauver l’industrie cinématographique.

Il y avait indéniablement de l’excitation dans l’air. Nous avons enfilé les lunettes spécialement polarisées permettant de percevoir la troisième dimension des images. On s’en prend évidemment plein la gueule. C’est l’immersion profonde dans la jungle luxurieuse de Pandora, un monde ou chaque mousse, fleur, feuille, champignon, bestiole a été soigneusement inventé. L’esprit d’un Marine paraplégique est implanté dans le corps d’un gigantesque alien à la peau bleutée pour aller infiltrer l’ennemi Une histoire d’amour extraterrestre contrecarre la mission.

Flash Gordon C’est du grand space opera. Cet espèce de tricératops à yeux multiples, précédé par un rostre de requin marteau et muni de petites ailes chamarrées, ou les reptiles volant agressifs pourraient provenir de la planète Mongo. Certes, ce qu’Alex Raymond dessinait pour trois francs d’encre et de papier dans Flash Gordon a coûté 300 millions de dollars à Cameron, mais on ne va pas bouder son plaisir: difficile de résister aux sortilèges d’Avatar. On remarque en passant que le cinéma américain lit attentivement la bande dessinée européenne : le système de propulsions appareils volants est identique à celui de la zorglumobile dessinée par Franquin en 1959 et le peuple Navi, géants bleus à oreille articulée, évoque les grands extraterrestres vivant sur la quatrième planète de la constellation Malvis, tels qu’on les voit dans Le Fflumgluff de l’Amitié, un court récit de Valérian (1970). 

Valérian Sans scénario, la 3D n’est rien qu’un gadget. Difficile de juger d’un film sur un digest de vingt minutes, mais on peut faire confiance à James Cameron: un gars capable de faire exposer le box-office mondial en racontant l’histoire d’un bateau dont tout le monde sait qu’il a heurté un iceberg et coulé s’y connaît en scénario.  Manifeste du 3D Next Generation, Avatar sortira aussi en version plate. Les studios FoxWarner l’ont exigé. Précaution financière légitime quand on sait que tous les cinémas du monde ne seront pas encore équipés en numérique le 16 décembre prochain, lors de la sortie mondiale.

Rédigé le 22 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Locarno : çui qu’a gagné


...  and the winner is :


She chinese She, A Chinese, de Xiaolu GUO (Royaume-Uni, Allemagne, France, Chine) remporte le Léopard d’Or.

Buben-1 Prix spécial du jury et prix du meilleur réalisateur à 
Buren. Baraban d’Alexei Mizgirev (Russie).  



Lotte Avec son teint de porcelaine, ses cheveu roux, sa grâce préraphaélite 
Lotte Verbeek reçoit tout naturellement le Léopard de la meilleure actrice pour sa remarquable performance dans Nothing Personal, d’Urszula Antoniak (Pays-Bas-Irlande). 



L’équivalent masculin va à 
Antonis Kafetzopoulos dans Akadimia Platonos de Filippos Tsitos (Grèce-Allemagne).

Cinéaste du présent: 
The Anchorage, de C.W. Winter and Anderson Edstöm (Etats-Unis-Suède)


Leopard pour le meilleur premier film: 
Nothing Personal d’Urszula Antoniak


Giulias Verschwinden de Christoph Schaub remporte le Prix du Public UBS – Audience Award - l'honneur de la suisse est sauf! Film de qualité, cette comédie zurichoise a su s'attirer le vote populaire...Hé Hé

On regrette que Complices, Wakanarai, Shirley Adams et Summer Wars repartent bredouilles et on se donne rendez-vous l'année prochaine à Locarno.


Rédigé le 15 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (5) | TrackBack (0)

Locarno: c’est qui qui va gagner?


Summer Dix-huit films issus, co-productions obligent, de plus de vingt pays. Dix-huit problématiques, dix-huit horizons, dix-huit  styles, dix-huit points de vue… Comment le jury va-t-il pouvoir trier le bon grain de l’ivraie et désigner l’œuvre méritant le Pardo d’or? Bonne chance les gars…

Parmi les films les plus prétentieux on notera:
La Invencion de la Carne, de Santiago Loza (Argentine) qui filme avec une extrême froideur la relation taciturne de deux jeunes gens proches de l’autisme. Et Os Famosos e os Duendes da Morte, d’Esmir Filho (Brésil), salmigondis hermétique mêlant réalité et virtualité – le «ghost of electricity» cher à Bob Dylan , dont le jeune héros est fan.Et  A Religiosa portuguesa, d’Eugène Green (Portugal), qui, procédant par mise en abyme (le film en train de se faire) adopte un ton tellement auteuriste qu’on se demande encore si l’on est au premier ou au second degré.

Dans la famille «errance et désoeuvrement», on relèvera:
Akadimia Platonos, de Filipo Tsitos (Grèce) où les journées glandeuses de quelques commerçants qui n’aiment pas les Albanais. Et Frontier Blues, de Babak Jalali (Iran), portrait asthénique de quatre hommes sans femmes ni avenir sur la frontière turque.

Nos amis Français nous donnent: Au Voleur, de Sarah Leonor, qui met en scène avec un certain talent une bande de monte-en-l’air, avant de se la jouer cavale au fil de l’eau sur le modèle de La Nuit du Chasseur, toujours imité. Et L’insurgée, de Laurent Perreau ou la relation tourmentée d’une jeune fille butée et de son grand-père fantasque (Michel Piccoli)

Du froid viennent: Buben. Baraben, d’Alexei Mizgirev (Russie) qui dépeient la misère financière et morale de la Russier post-soviétique à travers la ralation confuse d’une bibliothécaire kleptomane et d’un repris de justice qui aime l’ordre.  Et La Donation, de Bernard Emond (Canada), un film de patronage calibré pour le prix du Jury oecumémique dans lequel une médecin reprend le cabinet d’un praticien âgé au fin fond de nulle part.

L’Asie nous envoie: Sham Moh, de Ho Yuhang (Malaisie), les amours de deux jeunes contrariées par des parents vénaux et condamnées à finir mal. She, A Chinese, de Guo Xiaolu (Chine) met en scène une jeune campagnarde Chinoise dotée d’un fichu caractère qui tente sa chance en ville avant d’éppuser un retraité britannique. Enfin, The Search, de Pema Tseden (Chine tibétaine) suit une équipe de cinéma recherchant dans les villages de l’Hymalaya les interprètes susceptibles de jouer dans la version filmée d’un fameux opéra tibétain ; ce film a la curieuse particularité d’être entièrement filmé en plans éloignés, ce qui permet au spectateur de rester étranger à ce qui se passe sur l’écran.

Parmi les meilleurs films, on distingue: Shirley Adams, d’Oliver Hermanus (Afrique du Sud), portrait d’une mère courage. Wakaranai, de Masahiro Kobayashi (Japon), portrait d’un adolescent livré à lui-même dans une société où le fric mène la danse. Complices, de Frédéric Mermoud (Suisse), qui rend ses lettres de noblesse au polar. La Cantante de Tango, de Diego Martinez Viggnatti (Argentine), une histoire de corazon brisé qui bandonéonne à vous filer la chair de poule. Et Nothing Personal, d’Urszula Antoniak (Hollande), un Sans toit ni loi à l’irlandaise, film extrêmement sensible, très juste dans son ton: comment un homme solitaire réussit à amadouer une jeune femme en rupture de ban.

S’il n’en reste qu’un ce sera: Summer Wars, de Mamoru Hosoda (Japon). Un dessin animé, quelle audace. La jonction de Miyazaki – la famille, la nature – et du cyberpunk le plus halluciné. Kenji, un adolescent doué en mathématiques, ne dispose que de quelques heures pour restaurer Oz, la cité virtuelle qui régit toute la vie physique, des feux rouges aux satellites, des GPS aux alarmes cardiaques. Au repas de famille donné à l’occasion des 90 ans de la grand-mère, s’oppose l’effondrement de l’infosphère, une guerre apocalyptique d’avatars dont dépend, in fine la survie du monde matériel. Emouvant et grandiose, graphiquement démentiel…

And the winner is…


Rédigé le 14 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Locarno: «Redline» et «Blue Sofa»

Redline
Passer du rouge au bleu. Franchir la ligne rouge du manga pour s’affaler sur le sofa de la mélancolie stendhalienne. Voir Redline, de Takeshi Koike (en vision de presse), et, tout de suite après, Blue Sofa, de Lara Fremder, Pippo Delbono et Giuseppe Barelli (sur la Piazza). Le choc des cultures! La diversité du cinéma! Locarno!
Redline, c’est du full speed manga. L’aggiornamento sous amphétamines des Fous du Volant avec en guise de Satanas et Diabolo, JP, un pilote coiffé comme les Leningrad Cowboys de Kaurismäki, et Sonoshee, une jeune femme de caractère. Sous les vivats d’une foule hétéroclite où se pressent les mutants de Tatooine, les masques de Chihiro, quelques transfuges des comix américains et toute une faune de poulpes baveux et de cyborgs cuirassés, les pilotes lancent leurs bolides dans la plus folle des courses automobiles. Ils carburent à la nitroglycérine. Les autorités de la planète ont interdit cette compétition de Formule 1+++. Au lieu de bloquer les véhicules au départ, ils dépêchent des armadas de robots destructeurs et recourent même à l’arme atomique. La ténacité et l’amour triomphent.
Redline est une assez rude épreuve pour une regard qui s’est fait en lisant Tintin et en regardant Persona de Bergman… ça va trop vite pour les vieillards de plus de 40 ans. Certes, on a le temps d’admirer la splendide efficacité du graphisme. De repérer une foule d’emprunts esthétiques, y compris la pyramide de la Foire aux Immortels, de Bilal. Et même, sporadiquement, de s’enthousiasmer pour certaines idées de cette fresque cyberpunk: les dirigeant immergés dans une banque de données liquide, les interactions de l’homme et de la machine, l’énergie nucléaire représentée sous la forme d’un avorton plasmatique qui enfle monstrueusement avant d’exploser en boule de feu qu’étreint sauvagement un Léviathan polyophtalme… Mais cet animé va trop vite, ça fait trop de bruit…
Blue sofaAux antipodes de ce manifeste extrémiste du Manga Impact, Blue Sofa propose une méditation sur la finitude. Tous les jours, depuis le décès du père, trente ans auparavant, Dorota, Mordechaj et Tadeusz Baczynski consacrent trois heures, de 17 à 20 heures, à attendre la mort, assis sur le sofa bleu. Cette routine du memento mori leur garantit d’éviter les surprise : la Faucheuse ne saurait les cueillir ailleurs. Hélas ! Nul ne sait l’heure… Il y a un quatrième frère, Léopold (joué par Bobo, le copain sourd et oligophrène de Pippo Delbono), banni de la famille. Un jour, il pourra s’asseoir à son tour sur le sofa, en compagnies de trois urnes funéraire. C’est le début d’un autre court métrage, qui pourrait s’appeler Orange Sofa. En vingt minutes parsemées de coccinelles et rythmées par l’implacable tic-tac du métronome, les auteurs signent un poème métaphysique dont la profondeur n’a d’égal que la légèreté.

Rédigé le 14 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Locarno: un grand moment avec William Friedkin

Friedkin copie Festival de Locarno décerne un Léopard d’Honneur à William Friedkin, 74 ans, un «auteur qui a su plier le cinéma de genre à sa manière parfois brutale, quasi documentaire de voir le monde», selon Frédéric Maire.
Le réalisateur de French Connection est arrivé comme une rock star. Il a tombé la veste, saisi le micro pour ne plus le lâcher. Boudant le siège qui lui était assigné, il a arpenté le Spazio Cinema en égrenant avec humour et passion les souvenirs d’une vie consacrée au cinéma américain. Le public cinéphile lui a réservé une ovation.

Hello Europe. «J’aime cette partie du monde. Tout ce que je sais du cinéma, je l’ai appris en regardant des films d’auteurs européens. Alain Resnais, Jean-Luc Godard, Michelangelo Antonioni, Fellini, même Clouzot. Et bien entendu Orson Welles. Citizen Kane est le film qui a provoqué le déclic de devenir réalisateur. Celui qui m’a fait comprendre que le cinéma peut être simple, complexe et profond comme la littérature»

Les débuts. Je suis arrivé au cinéma par hasard. Tout ce qui m’est arrivé est arrivé par hasard. Je ne suis jamais allé à l’Université. J’ai juste fait le lycée, et j’étais un mauvais élève, incapable de me concentrer. J’ai vu une annonce dans un journal qui proposait aux jeunes hommes (et pas femmes !) d’entre à la télévision, tout en bas de l’échelle, au tri du courrier. Neuf mois plus tard, à moins de 18 ans, j’étais assistant de réalisateur. J’observais, j’apprenais.
Je déteste les fêtes. Mais je suis allé une fois à une party, qu’une femme très riche donnait à Chicago. J’y ai rencontré un prêtre, le père Robert, qui travaillait dans le couloir de la mort de la prison du comté. Je lui ai demandé : avez-vous rencontré un innocent condamné à mort? Il m’a dit oui. Il s’appelait Paul Crump. J’ai pensé à lui tout le week-end. J’ai décidé de faire un film sur lui. Sauver la vie d’un homme a été ma principale motivation pour faire du cinéma.

Hollywood en crise. Easy Rider soulève un vent de changement à Hollywood. Les studios hollywoodiens cherchent une nouvelle génération de réalisateurs. Dans les années 60, l’Amérique fait une dépression nerveuse : les assassinats de Kennedy, Martin Luther King, la guerre du Vietnam... L’assassinat de Sharon Tate par Charles Manson marque la fin des sixties. Il y avait de la paranoïa partout. Nos films des années 70 réfléchissaient cette réalité.
Mon conseil aux jeunes cinéastes : faites tout ce que vous avez la chance de pouvoir faire. Si vous ne vous faites pas confiance, laissez tomber.

French Connection
. La base de ce film, c’est la ligne ténue entre les policiers et les criminels. Les meilleurs policiers son ceux qui combattent comme des criminels. C’est le premier film hollywoodien à utiliser la technique du documentaire. Tout a été filmé en décor naturel et en lumière naturelle – la lumière naturelle est magnifique. Personne ne pouvait se permettre de tourner la caméra à 360°, car ça montrait une bande de gars derrière le réalisateur en train de manger des sandwiches ou de lire le journal. J’ai pu briser ça grâce à mon chef opérateur, Ricky Bravo, un Cubain qui suivait Fidel Castro quand il a pris La Havane, capable de filmer à n’importe quel moment, caméra à l’épaule. Ricky n’avait pas besoin de rails pour les travellings, une chaise roulante lui suffisait. Grâce à ce caméraman qui avait filmé la réalité à Cuba, nous avons introduit en douce le documentaire dans la fiction.

Casting de travers. Les acteurs de French Connection ne sont pas du tout ceux que je voulais. Pour le rôle du truand français, je voulais le bandit qu’on voit dans Belle de Jour, de Bunuel, avec Pierre Clémenti. Mon chef de casting m’a dit qu’il s’appelait Fernando Rey. Il est disponible, on l’engage. Je vais le chercher à l’aéroport. Je ne le reconnais pas. Il vient vers moi, mais ce n’est pas lui. Nous roulons vers son hôtel. Il me dit qu’ik parle très peu le français – effectivement, je lui dis bonjour, il me répond wht ? - , il ne veut pas raser son bouc. Accessoirement il ne jouait pas dans Belle de Jour, C’était Francisco Rabal. Qui lui ne parlait pas du tout français ni même anglais et qui n’était pas disponible. Alors on a gardé l’Espagnol à barbiche dans le rôle du «very hardcore corsico bandit».
J’ai vu quatre autres personnes avant Gene Hackman, dont Peter Boyle, un colosse qui a joué plus tard la créature de Frankenstein dans le film de Mel Brooks. On me conseille Gene Hackman. Je vais déjeuner avec lui. Je m’endors pendant le repas. Je n’avais jamais vu un type aussi ennuyeux.  Sur ce, la production m’a dit d’y aller, alors j’ai pris Hackmann.

La méthode des comédiens. Sur The Hunted, j’ai travaillé avec Tommy Lee Jones et Benicio del Toro. Deux grands comédiens. Tommy Lee Jones est un type très brillant, il était à l’université avec al Gore. Avec lui, on ne parle pas des personnages. On lui dit «Tommy, tu entre par là, tu passe par ici et tu dis ça»  Il dit OK et il est prêt. Benicio, en revanche, il faut tout lui expliquer. Pourquoi il fait ça? D’où vient-il? Quel était son rapport avec son père quand il avait 12 ans? Tout un tas de bullshit… Alors, je prends le temps d’inventer des histoires… «Oui, tu détestais ton père et tu reportes cette haine sur Tommy». Le temps de débiter tous ces bobards, Tommy Lee Jones s’est tiré.
Ça me rappelle Laurence Olivier et Dustin Hoffman sur le tournage de Marathon Man. Une prise suffit à sir Laurence; il en faut vingt-cinq à trente pour Hoffman. A la fin du tournage, Dustin Hoffman porte un toast à son partenaire et lui demande «comment faites-vous ?». Et l’acteur britannique de répondre: «Ça, mon petit gars, ça s’appelle jouer».
Al Pacino me reproche de ne lui avoir jamais dit si le personnage qu’il interprète dans Cruising est l’assassin. C’est la chose la plus sensée qu’Al ait jamais dite… (rires) Je ne le lui ai jamais dit, car je ne le sais pas moi-même. Je n’aime pas donner d’explications. Je ne veux pas donner la solution au public. Aujourd’hui, ils veulent toute la vérité sur un plateau d’argent.

Problèmes de casting 2.
Pour L’Exorciste, le studio voulait une grande star. Audrey Hepburn était d’accord, mais elle voulait que le tournage ait lieu en Italie. Jane Fonda a dit «Mais qu’est-ce que vous voulez que j’aille faire dans cette merde capitaliste?». Pour finir, c’est Ellen Burstyn qui a eu le rôle. Elle n’est pas une star, elle a dû perdre 25 kilos, j’ai dû littéralement passer sur le corps du producteur pour l’avoir: il s’était couché symboliquement dans son bureau… Le film a fait un milliard de gains. Plus tard, il m’a dit qu’avec une star nous aurions fait le double!
J’ai vu des milliers de filles pour le rôle de la possédée. Un jour, Eleonor Blair est venu me trouver, sans rendez-vous, avec sa fille, Linda, 11 ans. J’ai su que c’était elle avant même qu’elle ouvre la bouche. Je lui ai demandé si elle savait ce qui se passait dans le film. Elle m’a dit oui, des choses horribles : la fille frappe sa mère, défenestre un prêtre et se masturbe avec un crucifix. Tu sais ce que ça veut dire, «masturbation» ! – Oui, c’est comme la branlette, m’a—t-elle répondu.

Cinéastes du présent
. Je pense que Kathryn Bigelow est une grande cinéaste. Allez voir The Hurt Locker, c’est un film extraordinaire. Alain Resnais travaille toujours. J’aime Claude Chabrol, je n’ai plus vu de Bertolucci depuis longtemps. J’ai énormément aimé Der Untergang: la performance de Bruno Ganz en Hitler m’a effrayée. Et aussi La Vie des Autres. Sinon, je regarde encore et toujours de vieux films en DVD,. Je continue à apprendre. Si un jour leur secret m’est révélé, alors, probablement, je mourrai…

Rédigé le 13 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)

Locarno: jour de la journée suisse

Fête Il y a deux ans, la Journée du Cinéma suisse avait de la gueule. Pendant la nuit, les lutins de Swiss Films avaient décroché les peaux de léopard qui pendant aux quatre coins de Locarno pour les remplacer par des calicots de toutes les couleurs. Le cinéma suisse s’affichait, frais et bariolé, comme un gigantesque surlignage au stabilo. Il y avait des débats, une exposition atelier en marge du film Max & Co, attendu à l’époque comme la lumière de l’avenir du cinéma suisse, et, le soir venu, sur la Piazza Grande douchée, Une Journée de Jacob Berger.
Deux ans plus tard, routine, usure, lassitude. L’édition 2009 de la journée du Cinéma suisse se déroule sans excitation ni couleurs particulières – hormis le pardo qui a mis son pelage rouge pour les bandes annonce. Projection de Tandoori Love, conférence «Qui donne le ton?» consacrée au sponsoring culturel en temps de crise, workshop The Film Music Classic, projection dans une salle archi comblée de Baba’s Song, le nouveau film de Wolfgang Panzer (Broken Silence).
A la projection de presse du soir, des journalistes s’étonne du teint écarlate du pardo. C’est la journée suisse, explique un journalise plus informé. «La Svizzera è rossa», rigole un Italien sans doute communiste. «E bianca», précise un royaliste nostalgique de Victor-Emmanuel. RIP journée suisse...
Reste la Nuit Fauve, rituel dionysiaque tenu sur les rives du lac. L’espace est vaste, les DJ ne chôment pas des platines, mais il manque quelque chose. Jadis, il y avait des happenings, un buffet, un vent de folie. Aujourd'hui, les acteurs de la branche s’enfilent quelques mojitos dans la nuit moite. Il se sont trop entre-déchirés depuis une semaine pour s’éclater véritablement. Nicolas Bideau laisse entendre que cette morosité vient de ce qu’il a décidé de ne pas lever le petit doigt pour faire péter la night, échaudé par les critiques perpétuelles qu’on lui adresse.
Le problème est peut-être plus profond, plus sournois. Piochant dans un chili con carne compact, Jacob Berger décortique le malaise du cinéma actuel : il ne procède plus du désir ni d’un enjeu moral, mais répond à la nécessité de faire un produit. La Vallée dell Ombre, projeté sur une Piazza bondée (7800 spectateurs, ravis de voir un film tessinois, ce qui n’était pas arrivé depuis 1922 avec Coniglio & Polenta*) est emblématique de cette dérive. Les images sont irréprochables, le scénario retravaillé jusqu’à être totalement insipide et incompréhensible. Peu importe, ça se consomme comme un soda.

* ça c’est n’importe quoi. Ce qui est vrai, c’est que les films suisses d’expression italienne sont rarissimes.

Rédigé le 13 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

Locarno: «Mes voisins les Yamada»

Yamadas Au Japon, le petit Nicolas s’appelle Noboru Yamada. Il a une grand-mère terrible, un père fatigué, une maman gourmande et une petite sœur qui n’a pas sa langue dans sa poche, Nonoko. Il n’aime pas l’école. Chronique d’une famille japonaise emblématique de la classe moyenne,  Mes voisins les Yamada (1999), d’Isao Takahata, est une chronique douce-amère de la vie au Japon. Premier film du studio Ghibli à être entièrement animé par ordinateur, il se distingue du réalisme habituel. Les personnages sont ouvertement caricaturaux, le graphisme d’une simplicité confinant à l’abstraction, les décors juste esquissés, les couleurs pâles comme l’aquarelle.
A l’instar du Petit Nicolas, ce film détaille avec humour et tendresse les travers des gens et la vie de famille à travers des anecdotes cocasses et des crises sans gravité; contrairement au chef-d’œuvre de Goscinny et Sempé, il souscrit au symbolisme japonais et à ses métamorphoses. Le temps d’une chanson, les personnages peuvent quitter le plancher des vaches. La descente en bob est une allégorie du mariage – la piste de glace se change en crème de gâteau de mariage. Lorsque M. Yamada demande à trois loubards à moto, le graphisme se fait momentanément réaliste pour intensifier l’impact dramatique de la confrontation. Quelques haïkaï parsèment le film. Méditons le délectable «Du piège à pieuvres s’élèvent de vains rêves dans la nuit»…
Il n’y avait pas grand monde ce matin dans la salle de l’Ex-Rex pour voir la merveille de Takahata. Et la Piazza Grande était tristement déserte pour la Manga Night. La rétrospective 2009 rencontre une résistance culturelle que Frédéric Maire a sous-estimée. Et c’est dommage. Car Manga Impact est pour les schnoques de plus de 40 ans, une occasion inespérée de combler leurs carences en matière d’animé et mieux comprendre les raisons de cette vague balayant la culture occidentale. Et pour les blancs-becs de moins de 40 ans, une occasion formidable d’aller découvrir à Locarno la foisonnante diversité du cinéma vivant. Dans dix ans, dans vingt ans, l’opération manga sera citée comme exemple d’ouverture et de clairvoyance. Ils regretteront amèrement, ceux qui l’ont boudée, les cinéphiles chenus faits au feu des Cahiers du Cinéma (couverture jaune) et les otakus désocialisés par leurs activités solitaires.
A la fin de The White Snake Enchantress,  de Taiji Yabushita (1958), le premier long métrage d’animation japonais, un petit garçon de 7 ans a les yeux pleins de larmes. Il ne parle visiblement pas le japonais, n’est pas même en âge de lire les sous-titres. Il faut croire que la beauté intemporelle de ce conte l’a touché, par-delà les handicaps linguistiques et culturels. Car telles sont la puissance des grandes œuvres d’art et la grâce de l’enfance sans préjugés.

Rédigé le 12 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)

Locarno: «Ivul» et «The Valley», ou le fantastique à la peine

Ivul Chaque année, au NIFFF, le débat porte sur la compatibilité de la Suisse et du fantastique. D’aucuns redoutent que les pays des banques ne soit pas un biotope propice au fantômes et aux démons. D’autres savent que, du Pont du Diable aux dragons du Mont Pilatus, nos ubacs recèlent plus d’une histoire étrange. Deux coproductions à composante helvétique viennent hélas ! apporter de l’eau au moulin (maudit) des rationalistes.
Ivul, d’Andrew Kötting cherche l’inspiration du côté de la psychanalyse et du conte de fée. Dans une grande maison plantée au cœur d’une forêt grandiose, vit la famille Ivul, venue il y a longtemps de la lointaine Russie. Le père Andrei (Jean-Luc Bideau), la mère, un serf colossal et muet, héritage du tsarisme et quatre enfants: deux petites jumelles décoratives, deux adolescents, Alex et Freya.
Les jeux d’enfants perdent leur innocence. Alex est accusé d’avoir abusé de sa sœur. Ulcéré, il se révolte cotre l’ordre patriarcal et, gravissant la paroi de la maison familiale, il s’installe sur le toit («Son pénis le rend fou, alors il a grimpé sur le plus gros pénis qu’il a trouvé», analyse le père) où il prononce le serment solennel de ne jamais remettre un pied sur terre.
De branche en branche, il rejoint la forêt t vit dans la canopée tel Tarzan. Lorsqu’il doit traverser un espace découvert, il se débrouille pour avancer sur deux pots, comme dans les jeux d’enfants. Beau thème, ces journées entières dans les arbres. On se prend à rêver de froissement de feuilles, de lumière qui s’attarde le soir venu au sommet des frondaisons… Las! on ne voit guère qu’Alex se tortiller sur quelques branches basses. Sa sœur, revenue d’exil, l’appelle au secours. Scène pénible au cours de laquelle une comédienne met toutes ses tripes à beugler dans la nuit. Au lieu de la voir en gros plan, n’aurait-il pas été plus troublant de voir le frère, perché à la cime d’un chêne dans la nuit, entendant au loin les appels, seigneur transi et solitaire des hauteurs sylvestres?
Ivul manque cruellement d’intensité. Tout se délite, se dilue. Un repas de Noël est calamiteusement plat et quelques effets pour clips ne suffisent à relancer l’intérêt. Avec ses personnages incohérents, ses acteurs laissés à eux-mêmes, Ivul est un film raté.
Valle The Valley, de Mihaly Györik, a le mérite rare d’être parlé italien. On sait que le Tessin est le parent pauvre de la cinématographie helvétique. Cette singularité linguistique suffit à lui assurer l’accès à la Piazza grande. Les scénaristes font confiance aux prodigieux gisements d’histoires fantastiques que recèlent les vallées suisses et piochent abondamment dans ce matériau.
Matteo, enfant de la ville avec I-pod, passe quelques jours de vacances chez son grand-père, à la montagne. Le car postal grimpe les lacets comme la voiture dans la scène d’ouverture de Shining; dans la forêt, d’inquiétantes poupées, qui auraient leur place au Musée de l’Art brut, gardent l’accès au village et renvoient à Blair Witch.
Matteo découvre les légendes terrifiantes du coin: la Cararogne, le cochon géant qui se nourrissait de chair humaine, véritable Razorback des Alpes tessinoises; Clara l’ogresse qui vivait dans le moulin maudit, qu’on a enterrée pieds et poings liés, mais qui apparaît sur les photographies… Né à Bâle, formé en Californie, le jeune réalisateur de La Valle dell Ombre connaît son métier et ses références sur le bout des ongles. Ses paysages diffusent une angoisse indéniable. Mais qui trop embrasse mal étreint. A force de multiplier les récits, il s’embrouille et lasse. Et à suivre sagement le bréviaire des réalisateurs hollywoodiens de films fantastiques, il reproduit tous les clichés du genre. Le trouillomètre reste sur 2 (Shining le fait monter à 10…)

Rédigé le 12 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)

Locarno: «Petit Indi»

 


Petit indi C’est la zone. Un no-man’s land dans la banlieue de Barcelone. La nature s’attarde encore entre les barres d’immeubles, les lignes à haute tension, et déjà les pelles mécaniques attaquent les roselières. Arnau vit dans une masure avec son frère et sa sœur. Leur mère est en prison. Il faut de l’argent.Arnau, adolescent paisible et grave, aime les bêtes. Il élève des oiseaux chanteurs, dont un chardonneret tellement doué qu’il devient champion catalan de trilles. Il recueille aussi un renardeau blessé. Mais la vie est cruelle, elle n’épargne ni les travailleurs ni les gentils, et Arnau perdra tout, à commencer par ses illusions.
Film étrange et attachant, ce Petit Indi, de Marc Recha, qui renvoie au néo-réalisme italien et aussi à ces films qu’on montrait aux enfants dans les colonies de vacances ou lors des kermesses de patronage, prompts à les émouvoir en leur rappelant que tous les gosses ne vivent pas tous dans l’aisance et que les animaux ont beaucoup à donner. Arnau se distingue de tous les adolescents qu’on a pu voir au cinéma depuis bien longtemps. Il est sans désir sexuel, il n’a pas de petite copine. Il travaille comme manutentionnaire et passe son temps libre à s’occuper de ses bêtes.
Petit Indi évoque étrangement Kes, le premier film de Ken Loach (1970) dans lequel un adolescent anglais, affligé d’un grand frère qui parie aux courses, investit toute son énergie et sa passion dans la fauconnerie. La méchanceté interrompt brutalement l’amitié qu’il entretenait avec son beau rapace. Dans le dernier plan du film, son regard noir, sec et brûlant est le même que celui d’Arnau.

Rédigé le 12 août 2009 | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)

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