Le charme des "Bancs publics"

Bancs publics denis Dans tous les films de Bruno Podalydès figure la fusée à damiers rouges et blancs d'Objectif lune. Elle est posée sur un rayonnage du Brico-Dr(e)am où se déroule le troisième acte de Bancs publics (Versailles Rive Droite). Une autre allusion à Tintin émaille le troisième volet de la trilogie consacrée aux gares versaillaise: un voisin (Bernard Campan) évoque "nos soldats qui se battent en Syldavie" – et l'on se souvient que, dans Dieu seul me voit (Versailles Chantiers), Albert Jeanjean invite Anna (Jeanne Balibar) au Klow, le fameux restaurant syldave où le petit reporter à houppette déjeune dans Le Spectre d'Ottokar

Le cinéma de Bruno Podalydès est fait de petits riens délectables, de références légères, de clins d'œil réservés à une communautés de gens qui savent que les plus charmants sourires peuvent cacher des abîmes de mélancolie.

Le triptyque versaillais détaille trois âges de la vie sentimentale. Versailles Rive-Gauche (1992), c'est l'émoi du premier rendez-vous: Arnaud (Denis Podalydès) attend une fille et tous les fâcheux de la terre envahissent sa mansarde. Dieu seul me voit (1998) recense les hésitations du cœur: Albert Jeanjean (Denis Podalydès) hésite entre la brune Sophie, la brune Corinne et la brune Anna (NB: ce film est une pure merveille. Dans sa forme brève et plus encore dans sa forme longue, six épisodes d'une heure, disponible en DVD). Enfin, Bancs Publics évoque l'ultramoderne solitude à travers quelque 80 personnages, dont Aimé Mermoz (Denis Podalydès), qui porte la blouse azur des employés du Brico-Dr(e)am – le "e" de l'enseigne s'est éteint, le rêve tourne au drame…

Unité de lieu: Versailles. Unité de temps: une journée. Unité d'action: la vie, dans sa banalité quotidienne. Trois actes: le matin, dans un bureau; pause déjeuner dans le square; l'après-midi au magasin de bricolage – et ces trois décors sont tous labyrinthiques. Détonateur de cette journée presque comme les autres: l'attention des employés du bureau est attirée par une banderole sur le mur de la maison d'en face, qui dit en blanc sur fond noir: "Homme seul". Cette singularité agite les esprits. Teasing commercial? Appel au secours? Plan drague? Ça fantasme dur autour de la machine à café… Au soir de cette journée quasiment particulière, l'amour fera entendre sa musique, mais par mille détours…

Bancs_public affiche Le casting rassemble 86 comédiens. Podalydès convoque quelques familles du cinéma français. La famille Despleschin (Chiara Mastroianni, Catherine Deneuve, Emmanuelle Devos, Hyppolite Girardot, Mathieu Amalric…), un tiers du Splendid (Balasko, Lhermitte) et les Inconnus au complet, deux comiques de la télé (Elie Semoun, Bruno Solo), un Arditi de chez Resnais, la belgian connection (Benoît Poelvvorde, Olivier Gourmet), quelques figures tutélaires et chenues (Michel Aumont, Claude Rich, Michael Lonsdale), sans oublier son propre clan (son frangin Denis,  Olivier Gourmet, les trop rares Isabelle Candelier, Jean-Noël Brouté, Pierre Diot…)

Bancs-publics_382 Ce beau monde anime un film qui s'impose des contraintes structurelles, comme Alain Resnais, et témoigne d'un sens aigu de l'observation, comme Jacque Tati. Bancs publics, c'est comme le Brico-Dr(e)am: on y trouve tout: de la satire, de l'humour, de  l'absurde (les capsules de Grospresso larges comme des écuelles!), des inventions langagières, des portraits minutes, les cocasseries de l'existence – il ne manque guère qu'un rythme un tout petit peu soutenu par moments…

On y croise des bricoleurs du dimanche, un ancien élève qui travaille comme fantôme dans un train fantôme, un père anxieux qui s'inquiète que son bébé ait l'air anxieux, des gosses qui jurent et jouent, de vieux joueurs de backgammon évoquant le rituel de la coloscopie… Des avions de papier volent au-dessus des haies. Le discours économique dominant, selon lequel il importe toujours de pondérer le différentiel, s'exprime en majeur dans la PME et en mineur, en face, au Brico-Dr(e)am: sa grossièreté de fléchit pas, particulièrement dans la bouche du PDG (Pierre Arditi), mâle dominant humilié par sa femelle, qui accumule les lapsus, ô significatives interférences des lexiques entrepreneurial et sexuel ("stratégie à long sperme…") Les dialogues sont d'une savoureuse subtilité: quand on lui propose de faire figurer ses initiales sur son paillasson, l'acheteur (Lonsdale) répond "Pas de triomphalisme"… Et les détails sont soigné: sur la porte de son placard, Lucie la secrétaire (Florence Muller) a punaisé un dessin d'enfant qui dit: "Maman ne sait pas ce qu'elle fera quand elle sera grande"…

Bruno Podalydès n'a jamais été aussi proche de Jacques Tati – jusqu'au plan final, cette vue aérienne du square qui tourne comme le carrousel des voitures au final de Play Time. Comme son illustre aîné, il  fait entendre la musiquette douce-amère du temps qui passe et des amours qui se fanent pour rappeler la résistance passe par l'humour et la poésie.

NIFFF: "Fish Story"

Fish_story_web Quand on leur demande si une chanson peut changer le monde, les chanteurs font leur sucrée, ils minaudent qu'une bluette ne saurait pas en aucun cas arrêter les chars d'assaut, que depuis le temps qu'on chante l'amour sur tous les thons la Terre devrait être un endroit sûr… Ces pudeurs les honorent, mais elle sont non avenues à l'heure où il a été prouvé qu'un papillon chilien pouvait déclencher des tsunamis sur la côte australienne rien qu'en frémissant des ailes.

En tout cas, Fish Story, de Yoshihiro Nakamura, assume sans complexe l'idée qu'une chanson peut sauver le monde. En 2012, la planète Terre vit ses dernières heures. Une comète s'apprête à la percuter. Les rues de Tokyo sont désertes, tous le monde est en train d'escalader le mont Fuji dans l'espoir d'échapper à la vague qui va submerger l'archipel. Trois individus restent impavides: un faux paralytique condamnés par un cancer et deux fans de rock pour lesquels la proximité de l'apocalypse ne doit pas empêcher les platines de tourner. Le disquaire sort Fish Story, premier et unique disque du groupe homonyme, pionniers nippons du punk, un an avant que les Sex Pistols ne proclament l'avènement du no future. "En 1975, les Beatles sont séparés, le Velvet bizarre, le futur du rock incertain", professe le disquaire. Furieusement électrique et binaire, le quatuor pousse son cri de révolte: "Si ma solitude était un poisson Il serait énorme et offensif"…

Très rare, l'album de Fish Story (aucun rapport avec Fish, ex-chanteur de Marillion, et Little Bob Story, les bluesmen du Havre) est légendaire parmi les collectionneurs de vinyles paranormaux: la chanson comporte 45 secondes de silence. On dit que pendant le solo de guitare, une femme a été assassinée. On dit encore que ceux qui vont mourir entendent son cri au-delà du silence..

La chanson nous fait remonter le temps – dans le désordre. Une virée entre copains bourrés. La fin du monde, annoncée par un faux prophète pour 1999, et reconduite à plus tard. Un détournement de ferry avec démonstration de kung fu. L'enregistrement historique de Fish Story... Cet enchâssement de récits goguenards à la chronologie perturbée renvoie au Tarantino de Pulp Fiction, embardées parodiques comprises. Le monde est miraculeusement sauvé: les bombes atomiques dont la comète est truffée (cf. Armageddon) explosent in extremis grâce aux savants calculs d'une petite mathématicienne qui et que…

Au générique de fin, la chronologie se reconstruit de A à Z, de marabout à bout de ficelle ou comment de fil en aiguille un brûlot punk inconnu a permis de pulvériser l'astre tueur. En japonais, une "fish story" (histoire de poisson) désigne une galéjade (la fameuse sardine qui bouchait le port de Tokyo…). Le film de Yoshihiro Nakamura est une fameuse, assurément. Il remporte avec aisance "the H.R. Giger Award "Narcisse" for best feature film" du NIFFF. C'est le meilleur quoi. Allez, keep on rockin' in a free world!

NIFFF: le fantastique déborde de l’écran

NIFFF-coin lâches Barbe de prophète, catogan de Woodstock Nation, Freddy Landry aime les provocations. Ainsi, face aux réalisateurs, ce critique de cinéma blanchi sous le harnois demande s’il est vraiment judicieux de perpétuer cette compétition de films fantastiques dont la nécessité peine à le convaincre. Question irrecevable: le fantastique est consubstantiel au cinéma, et au NIFFF - surtout en cette année qui rend hommage à William Castle, «brillant savant fou» de l’histoire du cinéma.

Imaginant des dispositifs qui dépassent la projection bi-dimensionnelle sur grand écran blanc, ce petit maître du film d’horreur a organisé la jonction du 7e art et du train fantôme. Le cabinet des curiosités du cinéma se souvint de l’emergo (un squelette gonflable fluorescent flotte au-dessus du public), de l’Illusion-O (des lunettes permettant de voir ou non les spectres à l’écran), du Fright Break (45 secondes d’interruption de programme juste avant le climax au cours desquelles une voix off s’assure que les spectateurs sont prêts à assumer l’indicible qui va suivre)... Ambulances et corbillards stationnaient parfois devant les salles obscures montrant Macabre, prêts à évacuer les spectateurs foudroyés par la terreur...

William Castle est mort en 1977, mais son esprit survit. Lors de la soirée d’ouverture, la directrice du NIFFF a accusé le fantôme du cinéaste d’avoir brouillé les feuillets de son allocution. Au premier étage du cinéma Apollo, le revenant a installé Le Coin du Lâche, une chaise pour mettre au piquet les pleutres qui fuient quand ça commence à barder sur l’écran...

NIFFF éléphants-1 L’influence posthume de William Castle déborde des cinémas. Le fantastique est à chaque coin de rue. Tiens, il y a foule sur le quai Ostervald: Béhémoth et ses frères prennent leur bain. C’est pas fantastique ça, sous nos latitudes, quatre éléphants qui font trempette, qui jouent au sous-marin, font des grosses bulles, se prennent pour Esther Williams et se giclent gentiment? Comme par hasard, leurs trompes graciles font nifff niffff...

NIFFF-lutins Un peu plus tard, des milliers d’elfes, de fées et de lutins étincelants envahissent les rues tandis que la fanfare joue... Smoke on the Water! C’est du fantastique de qualité supérieure. Il est trop tard pour supprimer les courts métrages fantastiques à Neuchâtel: ils ne sont que la partie supérieure d’un réel en plein décrochement, de la poudre de fée sur des abîmes de bizarrerie et de merveilleux.

NIFFF: c’est suisse, c’est court et c’est bon

Nifff shorts-1 C’est une des sections les plus passionnantes du NIFFF, parce qu’elle annonce les couleurs de l’avenir et qu’elle s’améliore un fil du temps: la Compétition SSA/Suissimage de courts métrages suisses (d’obédience fantastique). La question revient chaque année: ces films relèvent-ils tous du fantastique pur? Dans l’acception la plus vaste du terme, oui. Bien sûr, un dessin animé minimaliste (noir et blanc linéaire) comme Flowerpots, de Rafael Sommerhalder, a été présenté à Soleure sous l’étiquette suisse; il pourrait aller à Annecy ou Hiroshima où l’on célèbre l’animation, ou ailleurs, là où il est question de poésie, de jardinage ou de la condition humaine. A Neuchâtel, cette histoire d’homme en pot qui se décide pour la pleine terre est estampillé fantastique et ça ne change rien à ses mérites intrinsèques.

D’une incontestable qualité, les onze courts métrages de la sélection proposent un éventail de techniques et de thèmes témoignant d’une belle créativité. Du côté de l’animation, outre Flowerpots, on trouve Manfred, de Daniel Zwimpfer, ou l’incroyable histoire d’un sniffeur fou, un zigue affublé d’un tarbouif mahousse, un super-aspirateur bipède susceptible de s’enfiler dans les naseaux une fiancée ou un TGV; son histoire s’arrête lorsqu’il lance un défi à un éléphant et que le soleil fait les frais de leur compétition. Plus sobre, Freigut d’Anna Nuic évoque en noir et blanc la brève rencontre d’un ouvrier qui déjeune et d’une créature chimérique (chèvre squelettique) surgie des eaux. Moins convainquant sur le plan graphique, Arme Seelen de Lynn Gerlarch s’inspire d’une légende valaisanne pour esquisser une histoire de solidarité entre les vivants et les morts: parce que le berger a laissé les âmes errantes se réchauffer au coin de son feu, elles le réchauffent à leur tour le jour où l’avalanche l’engloutit.

Le petit dragon, de Bruno Collet fait partie d’une série de brefs hommages à de grands comédiens ( comme Mitchum ou Belmondo). En l’occurrence, c’est Bruce Lee qui est à l’honneur. Une figurine en plastique du mythique karateka, disparu en 1973, prend vie et se frite joyeusement avec les robots du 21e siècle.

Notre préférence va à Cédric Louis et Claude Barras pour Land of the Heads. Les deux complices (Banquise, Sainte Barbe) troussent en stop motion un conte macabre dans lequel on décapite à tour de bras. Au-dessus de ce petit monde carrébossu, la lune chante comme Tom Waits. Cruel, tendre et graphiquement splendide.

Laissons là crayons et pâtes à modeler pour se tourner vers les films tournés avec des comédiens de chair. Dans Influenza,  Virginie Alexa Andrey, esquisse avec des moyens fort simples (plans fixes sur une nature déserte, hommes en combinaison vaporisant les champs, chat mort, bulletins d’information de la radio) l’angoisse d’un couple isolé dans sa maison tandis qu’une épidémie ravage la planète. Quelques clichés auteuristes (la crise du couple, la crise de la page blanche...) entachent malheureusement cette ambiance délétère. Am Galgen, de Pascal Bergamin, est un film historique à tout petit budget – trois personnages et la forêt pour décor. Pendant la guerre de Trente ans, un soldat charger de faire le guet au pied d’un gibet quitte son poste pour suivre une voluptueuse sorcière.

Antonin Schopfer manque aussi de moyens mais Déjà s’impose comme un tour de force existentiel: en quinze minutes, le réalisateur suggère l’inexorable passage du temps. On allume une cigarette, elle est déjà finie; on se lance dans la vie professionnelle, trois bouffées, voici la retraite et son horizon plus sombre encore…

Enfin, Laurent Kempf propose avec Ad Aeternum un film cyberpunk ambitieux et réussi: Bones et Fortune aiment pimenter leurs relations sexuelles de danger de mort. Elle voudrait pousser e fantasme jusqu’au bout. C’est sans risque puisque le passage à l’acte s’accomplit en réalité virtuelle. Strangulation, couteau et voici Bones qui se regarde dans le miroir et qui découvre qu’il a le visage d’un mort le passage à l’acte a lieu en réalité virtuelle. Le film évoque les réalités gigogne de Philip K. Dick.  Fortiche.

Après la projection, neuf réalisateurs (Zwimpfer, Gut, Kempf, Louis, Barras, Schopfer, Collet, Gerlach et Bergamin) se retrouvent pour un débat. Ils viennent de Suisse romande, de suisse alémanique, des Grisons, ils ont étudié le cinéma à Lausanne, Genève ou Lucerne, ils présentent leur film de fin d’études ou un projet déjà professionnel, réalisé avec des bouts de ficelles ou un budget plus conséquent, avec ou sans l’aide de la confédération. Ils s’accordent pour dire que le fantastique, genre naguère snobé par les institutions, n’est plus ostracisé. La discussion tourne au procès de l’OFC, qui ne consacre que 650 000 francs annuels aux courts, mais l’on se quitte bons amis.

Il est intéressant de constate que le budget de ces onze films est proportionnels à la disparité des approches. Ils oscillent entre 20 000 francs (Am Galgen) et 270 000 francs (Land of the Heads, Petit Dragon). Déjà s’est fait pour 25 000 francs avec un coup de main bénévole des copains, mais comme le relève Claude Barras, «On consent plein de sacrifices financiers sur le premiers films, un peu moins sur le second, et puis après il faut bien vivre...». Bruno Collet  explique que les trois quarts de son budget concernent la mase salariale des 25 collaborateurs professionnels.

Tout en bas de l’échelle, on trouve Takt Film de Luc Gut. Ces trois minutes expérimentales et désopilantes de chorégraphie absurde au cours desquelles deux danseurs et un joueur de balalaïka s’éclatent sur une pompe techno auraient coûté... 2 francs. Animateur du débat et superintendant du court métrage en suisse, Philippe Clivaz ne félicite pas pour autant l’auteur de cet exploit. Car il est grand temps de dépasser l’amateurisme. «Luc, j’ai envie de te dire que je ne veux pas être le premier que tu cherches à convaincre. Tu dois convaincre un producteur, ou ta mère, ou ton chien. Il ne suffit pas de faire une perle, il faut avoir une stratégie». Se professionnaliser, quoi. La remarque est valable pour tous. 

«L’Age de Glace 3»: mort aux dinosaures!

PosterIceAge3 Les meilleures choses ont une fin. L’ère glaciaire, bien sûr. Mais aussi les plus chouettes franchises. En 202, L’Age de Glace casse la baraque. Les péripéties des Pieds Nickelés de la glaciation de Würm enchantaient petits et grands. Manfred, mammouth ombrageux, Diego, machairodus perfide, et Sid, paresseux gaffeur, sans oublier Scrat, l’ancêtre du Screwy Squirrel de Tex Avery, un rongeur improbable monomaniaque du gland rendait hommage sur le mode du nonsense à la faune du quaternaire, injustement boudée par les kids. Cette saga farfelue combattait l’hégémonie hollywoodienne des dinosaures en matière de bestiaire merveilleux. Les responsables de la Fox avaient d’ailleurs dit au réalisateur Chris Wedge «Sentez-vous libres! Mais de grâce, promettez-nous qu'il n'y aura pas de dinosaures dans le film!".

L’énorme succès de ce film suscité une suite, encore plus réussie. L’absurde atteignait de nouveaux sommets, deux nouveaux personnages, Eddie et Crash, opossums hyperactifs, mettent le souk dans le Würm. Tatous géants, glyptodontes, mégathériums et autres rhinocéros laineux avaient fière allure. Une ombre de nostalgie passait sur la grosse rigolade: l’amosphère se réchauffait, les eaux montaient, les zigomars du pliocène marchaient vers leur extinction.

Première infraction au code d’honneur: le deuxième volet de la trilogie comportait deux dinosaures, deux monstres marins échappés du crétacé, ombres mortelles glissant sous la banquise, tout en crocs et en griffes...

Et voici, tant attendu, le troisième chapitre, et voilà que la grâce s’est perdue. Le trio du début s’est étoffé. Ce n’est plus une bande de copains, mais une tribu, car les divertissements américains les plus déconnants n’arrivent pas à échapper à cette fatalité qui est l’éloge de la cellule familiale. Il y a papa mammouth, sa compagne Nelly, et bientôt leur bébé, une petite Pêche aux joues de velours qu’on dirait une photo prise au rayon des peluches un soir d’Avent, et puis Sid qui a des pulsions maternelles, Diego qui cache un coeur en or sous son pelage de grand fauve de moins en moins vorace, les deux opossums fous et encore une belette cinglée. Ils bavardent tous abondamment et leurs personnalités se dissolvent dans l'agitation générale.

L’Age de Glace 3 a pour postulat que le tertiaire se poursuit sous les glaces du quaternaires. Tous nos héros entrent dans une crevasse qui conduit en des salles souterraines géantes où foisonnent les fougères arborescentes, où pullulent brontosaures, vélociraptor, ankylosaure, triceratops, bref toute cette bande de sauriens géants qui, depuis que Spielberg les a recrés en image de synthèse dans Jurassic Park prolifèrent ad nauseam : on les a subis dans Dinosaur, on a vu des tombereaux de brontosaures s’écraser les uns sur les autres dans le King Kong de Peter Jackson, et des ptérodactyles voler dans les canyons de Dinotopia... On en peut plus de ces symbols encombrants de progrès technologiques et de régression infantile. Les dinosaures sont morts il y a 65 million d’années, laissons les en paix. «Tous le monde veut un dinosaure» martèle la chanson du film. C’est faux! De grâce! On ne supporte plus de voir ces patapoufs rire de toutes leurs dents sur les paquets de cornflakes. On déteste voir nos amis les mammouths faire du toboggan sur l’échine d’un brachiosaure. Allez, vade retro, du balai, retournez à la poussière, sauriens au cerveau minuscule, et laissez-nous rigoler entre mammifères ayant fait la démonstration de leur supériorité. Non mais...

NIFFF: trip on the «Moon»

Moon_web Le Neuchâtel International Fantastic Film Festival est le petit festival qui monte, la «pièce manquante de l’offre culturelle en Suisse» selon l’OFC. Mais la cérémonie d’ouverture de la neuvième édition n’a pas été fantastique. Quelques discours à l’eau plate émaillé de champignaceries diverses inscrivent sous une météo clémente ce festival qui profite... euh... profile notre ville dans le concert des nations, ancré et soutenu par la Confédération, et confondent Jean-Luc et Nicolas, heureusement qu’il va faire beau ces prochains jours, et surtout bonne soirée. Seul frisson à signaler : le fantôme de William Castle, illusionniste visionnaire auquel la manifestation consacre une rétrospective, vient brasser les feuillets de l’antisèche d’Anaïs Emery... Mais est-ce l’esprit d’un réalisateur décédé u la malédiction de Neuchâtel ? Il y a deux an, le discours de Valérie Garbani s’engloutissait à jamais derrière un haut parleur...

Par chance. Le film d’ouverture s’est avéré excellent. Réalisé par Duncan Jones, le fils de David Jones (un anglais qui a fait carrière dans la chanson sous le pseudonyme de Bowie), Moon rappelle cette vérité que Hollywood tend à oublier sous des surenchères d’effets spéciaux digitaux et d’explosions diverses : la science-fiction est avant tout une question d’idée. Et ce n’est pas par hasard si les références les plus évidentes de ce film sont les deux chefs-d’œuvre du genre, 2001 L’Odyssée de l’Espace et Blade Runner – avec peut-être une touche du Solaris de Tarkovski pour ne pas gâter les choses.

La crise énergétique que la Terre commence à éprouver a trouvé une solution sur the dark side of the moon. Des moissonneuses géantes extraient l’hélium (?) du sol de notre satellite. Assisté de Gerty, un robot multifonction, un homme veille sur les machines. Sam Bell (l’excellent Sam Rockwell) arrive au terme de son mandat de trois ans et se languit d’aller retrouver sur terre sa femme et sa petite fille. Est-ce la fatigue, la solitude? Il a des hallucinations. Devient-il fou comme les travailleurs d’Outlander? Une entité pareille à l’océan de Solaris matérialise-t-elle ses fantasmes ? Le continuum spatio-temporelle se défait-il à la manière des Glissements de temps sur Mars observés par Dick ? La réalité est trivialement productiviste et autrement métaphysique : Sam se retrouve face à son double. Ce n’est pas une hallucination, c’est un clone. Mais qui est le clone de l’autre. Chacun des deux hommes est persuadé d’être l’original. Ils commencent par s déteste, par se battre comme Caïn et Abel, avant de faire alliance et de comprendre qu’ils ne sont qu deux éléments interchangeables dans une chaîne de production, que les souvenirs de la femme aimée sont des implants de conscience. Qu’il n’y a pas de contrat de trois ans, mais une espérance de vie de trois ans – comme les répliquants de Blade Runner, à cette différence que les androïdes dans le film ralentissent et s’arrêtent comme des montres, tandis que ceux de Moon se déglinguent, partent en hémorragies violentes, vomissent si fort du sang qu’ils en perdent des molaires... Gore éprouvant, mais qui fait sens: la machine biologique se détraque épouvantablement.

A travers les rapports des clones et du robot, Moon esquisse une métaphysique de l’intelligence artificielle assez marquante. «Nous ne sommes pas programmés, nous sommes des gens», dit le clone au robot. Ce descendant mobile de HAL, l’ordinateur central du Discovery dans 2001, affiche sur son écran le smiley cher aux amateurs de SMS. Cette bouille jaune qui sourit (ou exprime une larme de compassion à point donné) sera peut-être tout ce qu’il reste de la psychologie humaine dans quelques milliers (centaines?) d’années.

Moon rejoue la scène clé de 2001 dans une tonalité différente. L’astronaute de Kubrick désactive l’ordinateur qui a commis une erreur et cherche à éliminer la composante humaine de l’expédition en retirant toutes ses plaques mémorielles, et c’est comme une meurtre. Gerty, appliquant les lois de la robotiques définies par Asimov, fait tout pour aider les êtres de chair. Il propose même à Sam de le réinitialiser pour effacer de sa mémoire les infractions commises par les clones. A travers un contact permanent avec l’ordinateur personnel, les rapports de l’homme et de la machine se sont singulièrement améliorés depuis quarante ans. Faut-il s’en réjouir?

Visions du Réel: and the winner is…

 

Le festival touche à sa fin et les organisateurs éprouvent un légitime satisfaction, puisque la fréquentation est en hausse, avec 30 000 spectateurs, et la présence accrue d'un jeune public. Et 10 % de professionnels accrédités en plus.

Ça, c'est pour le quantitatif. Le qualitatif est aussi au rendez-vous. Jean Perret se réjouit avec raison de la passion que témoignent des spactateurs qui suivent quatre heures durant un atelier ou un débat en allemand consacré à la Chute du mur. En privilégiant la discussion, en montrant l'ouvre de cinéastes qui ont pris le temps de décortiquer le réel, lla manifestation nyonnaise entre en résistance contre cette maladie contemporaine qu'est la vitesse. Il rappelle que la lenteur, c'est le temps de la réflexion, de la philosophie, de la poésie. D'ailleurs, pour fêter ses 40 ans (25 + 15), le festival s'est fait offrir par les réalisateurs ses amis quelque 70 haïkai, petits film de trois plans  projetées en début de programme.

CI_LENCR brou La palmarès reflète ces exigences, puisque le Jury international, composée de

Sally Berger (programmatrice au MOMA, USA), Fernand Melgar (réalisateur, Suisse),

Et Hollman Morris (journaliste, Colombie) a décerné le Grand Prix La Poste Suisse – Visions du Réel, à:

L’ENCERCLEMENT – LA DEMOCRATIE DANS LES RETS DU NEOLIBERALISME, de Richard

Brouillette (Canada)

"Nous sommes confrontés aujourd’hui à des crises économiques d’ampleur

planétaire, et partout dans le monde les gens manifestent un désir de comprendre

ce vaste phénomène qui affecte autant les économies nationales que leurs destins

individuels. Nous voici, non pas face à un livre, ou à un cycle de conférences, mais

face à un film provenant d’un territoire situé sur la frontière entre l’art et

l’intelligence.

Il est composé d’une série d’entretiens concis et soigneusement choisis, avec un

panel de spécialistes de l’économie – tous filmés en noir et blanc, répartis en

chapitres, et ponctués par des images d’archive et une musique originale. Ces

entretiens construisent magistralement un récit détaillé de la façon dont le

néolibéralisme modèle notre époque. Développé sur plus de douze ans, le film,

L’Encerclement: La démocratie dans les rets du néolibéralisme de Richard

Brouillette arrive en ce moment critique pour nous éclairer."

 Le Prix SRG SSR idée suisse va à:

DIE FRAU MIT DEN 5 ELEFANTEN de Vladimir Jendreyko, Suisse/Allemagne

"Le film choisi pour le Prix Spécial SRG SSR idée suisse – Visions du Réel impressionne

par la façon dont il parvient à faire de la traduction littéraire une métaphore de la

vie elle-même. Ce brillant portrait biographique raconte l’histoire d’une jeune fille

qui survit à diverses épreuves tout au long de la Seconde guerre mondiale, et qui

grâce à sa passion pour la lecture et la connaissance des langues atteint les

sommets de la créativité.

Le lien de cette femme perspicace avec les romans de Dostoïevski est révélé de

façon éloquente, par l’observation attentive que fait le film des méthodes

employées par Svetlana Geier pour déplier la poétique de chaque récit afin de les

traduire du russe vers l’allemand. Die Frau mit den 5 Elefanten reçoit le Prix Spécial

SRG SSR idee suisse – Visions du Réel, pour son extraordinaire capacité à explorer

les contradictions morales qui surgissent en temps de guerre et à nous questionner

sur ce que nous ferions en étant confrontés à des situations semblables."

CI_LESD3

Le Jury du Public, composé de Sergio Antrilli, Martine Bovon-Dumoulin, Jacob Lachat, décerne le Prix du public de la Ville de Nyon à:

 LES DAMNES DE LA MER de Jawad Rhalib, Belgique/Maroc

"Des hommes en attente, le regard perdu à l’horizon, des petits gestes soulignant

inlassablement le temps suspendu. Au large de gros chalutiers narguent un monde

qui s’épuise. Deux univers s’opposent : d’un côté des pécheurs interdits de

pratiquer leur métier, de l’autre la puissance de la pêche industrielle. Des

Marocains spoliés de ressources naturelles par leur propre gouvernement au profit

d’entreprises internationales.

Pour sa construction, la qualité de ses images et son montage subtil, le jury du

public a choisi de donner son prix aux Damnés de la mer de Jawad Rhalib. Ce film

pose des questions de fond sur la globalisation et révèle différentes strates

d’asservissement : économique, politique et culturel."

www.visionsdureel.ch


Visions du Réel: «Aerial Perspectives on the Alberta Tar Sands»

CI_AERI4 Filmer «la beauté de la vie» obsède Sergey Dvortsevoy. Le réalisateur kazakhe l’a répété à plusieurs reprises durant son atelier. Dans Petropolis – Aerial Perspectives on the Alberta Tar Sands (www.petropolis-film.com ), Peter Mettler a filmé lui la beauté de la mort.
Au moment où les réserves de pétrole, gaspillées en 80 ans, commencent à tarir, le Canada exploite sans vergogne les sables bitumeux de l’Alberta. Pour mener ce gigantesque chantier au bout de sa logique lucrative, on a déjà remué plus de terre que pour construire la Grande Muraille de Chine, le canal de Suez, la pyramide de Khéops et les dix plus grands barrages du monde; à la fin de cette exploitation outrancière, la plaie sur la surface de la Terre pourrait atteindre la surperficie de l’Angleterre…
La seule manière d’approcher ces monstrueuses carrières est la voie aérienne. Greenpeace a donné un coup de main à Peter Mettler pour qu’il équipe un hélicoptère d’une caméra stabilisée par un système gyroscopique. Le tournage de ce film de quarante minutes s’impose comme l’un des plus courts de l’histoire du cinéma: trois à quatre heures de vol.
Comme dans tout bon récit initiatique, on remonte une rivière. C’est l’Athabasca, ombrée de sapins sombres, enlacée de brumes. Et l’on découvre en amont des paysages qui n’ont plus rien d’humain, ni même de terrestre. On a l’impression de survoler une exoplanète à l’écosystème mortel, avec des fleuves d’ammoniac et des plages de potassium. D’infinis champs d’épandages bitumeux, des gadoues gluantes aux méandres vénéneux, des diarrhées pétrochimiques que malaxent de monstrueux insectes cProxy-Connection: keep-alive Cache-Control: max-age=0 rophages, ces pelles mécaniques géantes évoquant la Bête de l’Apocalypses. Etangs de résidus flavescents, plaques de soufre s’étageant en ziggourats cyclopéennes, croissant bleu cobalt tranchant une pellicule jaunâtre comme de la graisse de porc figée. Les cheminées vomissent des torrents de fumées délétères, des pipe-lines déversent leurs poisons. L’industrie pétro-chimique pisse et chie sans vergogne dans une eau que nos enfants ne boiront jamais plus. Guère de commentaires: le film se contente de montrer pour engendre la terreur. Les images d’une beauté infernale s’accompagnent de musique concrète, pulsations sourdes, bruits parasites, grondement lointains des machines…
A la fin du générique, on entend le bruit de l’eau claire, telle qu’elle coulait librement jadis. Et l’on espère que cette chanson de fontaine ne soit pas bientôt un bruit fossile sur une planète ravagée par la loi du profit et bientôt inhabitable.

Visions du Réel: Sergey Dvortsevoy

AT_TULP4 La steppe kazakhe dans son immensité désolée. A gauche, une citerne. A droite un bidon. Au milieu, un veau. Attiré par le contenu du bidon, l’animal se penche et lape joyeusement. Enhardi, il enfonce profondément sa tête dans le contenant métallique. Ce qui devait arriver arrive: le veau assoiffé se retrouve coincé dans le bidon – c’était écrit depuis Esope. Deux enfants, puis un troisième plus petit, puis le papa, et la maman entrent successivement dans le champ pour aider l’imprudent à se défaire de son heaume hermétique. Corrida kazakhe! Et bing contre la citerne! Et meuh! Il y a du slapstick dans cette scène comique, mais qu’un metteur en scène: le hasard. Le cinéaste n’a fait que capter ce qui se passe parfois, là-bas, au fond de la steppe kazakhe…
Ce plan séquence tiré de Paradise (1995, Grand Prix à Visions du Réel) ouvre l’atelier consacré à Sergey Dvortsevoy et donne sa couleur à trois heures de causerie où il est beaucoup question d’animaux, de montage et de vie.
AT_DvoR1 Nombre de réalisateurs expliquent comment, tout petits déjà, ils couvraient leur petite sœur de chiffons pour la filmer avec une caméra en plastique dans un remake de Cléopâtre reine d’Egypte. Rien de tel chez Sergey Dvortsevoy. Né au Kazakhstan en 1962 de parents cartographes, il étudie l’ingénierie aéronautique, Devenu aiguilleur du ciel chez Aeroflot, il tombe par hasard sur une publicité: l’école du cinéma cherche des étudiants documentariste.
Lui qui n’a vu que des films bollywoodiens et russes, ainsi que des comédies françaises (Fantomas…), il se sent mystérieusement appelé. Il se retrouve parmi des gens qui connaissent chaque détail de chaque film de Tarkovski. Son ignorance, c’est sa force. Il pose des questions enfantines, il a l’impression que les réalisateurs ne ressentent pas assez les beautés de la vie. «Leurs pensées sont intéressantes, mais pas aussi intéressantes que ce que la vie nous offre».
L’aiguilleur du ciel qui organisait les horaires pour prévenir les collisions aériennes devient le cinéaste qui guette les hasard porteurs de collisions cinématographiques. Quand il tourne un film documentaire, il commence par habituer les gens à la présence de la caméra; au bout de six jours, ils ne la remarquent plus. Ensuite, il collecte les informations, il se renseigne sur ce qui va se passer et quand. Pour finir, il faut se tenir prêt à filmer («Seule la patience permet de capter des moments uniques»), et filmer jusqu’à épuisement de la pellicule dans le magasin.
C’est la seule façon de surprendre l’endormissement soudain du petit garçon. Ou les extraordinaires retrouvailles de la chèvre et du bouc. Véritable «bandit sexuel», le mâle a été enfermé. La femelle rôde autour de sa prison. Soudain, il sort sa tête rousse par une lucarne; elle se dresse sur les pattes arrière. Le captif et son amoureuse se touchent le museau. C’est spontané, drôle, émouvant -et culturel aussi, car ce rendez-vous caprin nous renvoie forcément à Roméo et Juliette. «Il est impossible de mettre en scène les animaux. Quant aux enfants, ce sont aussi des animaux. Le pire, c’est les chats. Ils sont absolument imprévisibles. Une chèvre est curieuse. Un chat est rusé comme un vieil homme. Il sait quand la caméra tourne. Il faut des kilomètres de pellicule pour filmer un chat».
Comme celui, blanc comme neige et déchaîné qui emmêle les bobines d’un vieil homme aveugle dans In the Dark (2004). Exceptionnellement, Sergey Dvortsevoy passe devant la caméra et aide le non-voyant à ramasser sa ficelle. «Je ne devrais pas le dire dans un festival du film documentaire, mais parfois le documentaire est un peu absurde, sourit le cinéaste. Nous filmons les conflits, les drames, et nous en faisons de l’art. Mais c’est le sang des gens qu’on voit à l’écran. Il y a de grandes barrières morales que je n’arrive plus à franchir». C’est pourquoi Tulpan, son cinquième long métrage est une fiction (dans les salles cette semaine).
La figure de style préférée de Sergey Dvortsevoy est le plan séquence. Le formidable Bread Day (1998), chronique d’un village hivernal qui reçoit son pain une fois par semaine, dure une heure et ne compte que 70 plans. Le cinéaste raconte comment il a dû résister à son premier chef opérateur, formé à l’école des images officielles, pour lequel un plan excédant 15 secondes était suicidaire. Le technicien se réclamait d’Eisenstein et de ses montages dynamiques. Dvortsevoy salue l’importance d’Eisenstein, mais rappelle que le montage  est un outil important pour la propagande, mais qu’il tue aussi la vie».
Le cadrage, le son, le montage sont autant de façon d’altérer l’énergie brute que contient une image et que le cinéma est apte à attraper s’il s’en donne la peine. Et parfois, même, le réel est trop bien organisé. L’entrée des gens qui viennent aider le veau semble chorégraphiée. Dans Highway (1999), après le passage des camions, un serpent travers majestueusement le plan, ondulant splendidement de gauche à droite. sur l’édition DVD, Sergey Dvortsevoy va couper le serpent, «parce qu’il est trop correct, trop prévisible. Il n’a pas l’air vivant, on dirait un effet spécial». Il est temps que le réel renoue avec le chaos.

Visions du Réel: fragments de la mémoire allemande

CI_MATE1 Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’écroulait. Thomas Heise était là, avec sa caméra. Né en RDA, cet habitué de Visions du Réel (Vaterland, Mein Bruder, We’ll Meet Again) a connu les rigueurs de la censure qui a bloqué tous ses projets jusqu’à l’effondrement du régime. Vingt ans plus tard, il rassemble dans Material les «images résiduelles qui l’assiègent, toujours en mouvement, prenant de nouvelles formes qui les emmènent loin de leur signification originelle». Composé de matériel  hétéroclite enregistré sur divers supports entre 1988 et 2009, le film appond de longs plans séquence sans liens de causalité ni soucis chronologiques. Des enfants qui jouent dans un terrain vague, Fritz Marquardt travaillant sur un opéra, des manifestations à Berlin-Est, les foules immenses se pressant contre le Mur, le Parti cherchant un second souffle, des autocritiques publiques, des skins empêchant la projection d’un film composent cette rhapsodie mémorielle parfois fastidieuse, toujours fascinante.

A Berlin-est, la prison de Berlin-Hohenschönhausen, centre de détention construit par l’Armée rouge au lendemain de la guerre, avait la particularité de ne pas figurer sur les cartes de la ville et de compter autant de salles d’interrogatoires que de cellules. On y pratiquait la «décomposition» psychologique. «A ceux qui disent «on ne peut pas changer les hommes par la force», les fonctionnaires répondent: «Ce n’est pas si sûr, nous connaissons notre métier et avons beaucoup de temps», rappelle Jurgen Fuchs, qui a été interné dans cette prison d’Etat.

Dans La Décomposition de l’âme, Nina Touaint et Maimo Iannetta retournent dans la prison, désaffectée depuis 1990, en compagnie de deux anciens détenus, Sigrid Paul et Hartmut Richter. Pour faire partager le sentiment de confinement, la caméra prend le temps de parcourir les couloirs interminables, de détailler cette «topologie de la terreur». Une voix off lit des extraits d’un manuel expliquant comment «démanteler et liquider» la personnalité de prévenus. 

SS_AUGE1 Dans Auge in Auge - Eine deutsche Filmgeschichte, Michael Althen et Hans Helmut Prinzler racontent une histoire du cinéma allemand. Ils recensent des regards masculins, des clins d’œil féminins, des cigarettes et des baisers, ils invoquent des muses (Marlene Dietrich, Romy Schneider, Hanna Schygulla) et des images primitives, Max Schrek en vampire dans Nosferatu de Murnau (1922), Peter Lorre découvrant, épouvanté, la marque d’infamie sur son épaule dans M le Maudit, de Fritz Lang (1931).  Au cœur de cette mosaïque bée un trou noir, un mystère ténébreux, le cinéma nazi, «douze ans de propagande et de haine». La scène dans laquelle, sous la neige, le juif Süss, enfermé dans une cage en fer, est pendu devant le bon peuple reste un sommet d’infamie.

Dix professionnels commentent leur film allemand préféré et s’interroge sur la spécificité de ce cinéma. «Sa tendance aux gros plans, qui traduit l’anxiété», estime Tom Tykwer (Lola rennt, Le Parfum). «Sa façon de charger le portrait et de pas dissocier la sexualité de la souffrance», renchérit le téléaste Dominik Graf tandis que Christian Petzold (Gespenster) estime qu’»il doit toujours y avoir une certaine lourdeur, de la terre imprégnée de mythe». Ce sont ces pesanteurs héritées de la geste des Niebelungen que Wim Wenders a fuies, cherchant l’inspiration en Amérique.

Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’écroulait. Aujourd’hui, Visions du Réel célèbre le 20e anniversaire de la Réunification allemande à travers plusieurs documentaires – et un débat.