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Et les faons?

On sait que Disney, soucieux de rentabilité, donne volontiers à ses classiques des suites lucratives à défaut d'être indispensables. Les décors, les personnages existent, il suffit d'imaginer un rebondissement et le tiroir-caisse se remplit à moindres frais. Jadis réservé au marché vidéo, ces produits réchauffés envahissent désormais le grand écran. On a déjà eu droit à Pocahontas 2, Le Roi Lion 2, La Petite Sirène 2, La Belle et le Clochard 2, Cendrillon 2, La Belle et la Bête 2, Le Bossu de Notre-Dame 2, Peter Pan 2 et Aladdin 2 et 3! Aujourd'hui, à l'âge où d'autres partent en retraite, Bambi, 64 ans, est de retour.

Il ne s'agit pas d'un prequel (à l'Université de la Forêt enchantée, le futur papa de Bambi rencontre la future maman de Bambi qui travaille dans un restaurant végétarien) ni d'un sequel (le fils de Bambi se rebelle contre son père), mais d'un spin-off mariolle: Bambi 2 s'inscrit dans en marge de Bambi 1 (1942), comme on mastique une fente ou, mieux, comme on larde un rôti d'ail ou de truffe. Cette option est essentielle, car elle consacre la jeunesse éternelle de la bestiole. Les gosses détestent voir vieillir leurs héros. Que le faon velouté se mue en daguet, en grand cerf, qu'il ait des enfants, c'est admettre que le monde soit sujet au changement. Bambi doit rester toujours petit et mignon – comme Michael Jackson. Euh… mauvais exemple…

Le procédé peut être reconduit à plusieurs reprises. Il suffit que les scénaristes puisent dans les Ecritures ou dans la coke un surcroît d'imagination. En restant d'abord dans la tonalité enfantine et le registre de la plausibilité. Bambi et Panpan vont à la plage. Bambi et Fleur à la fête foraine. Bambi et les animaux du cirque. Le trésor de Monsieur Hibou. Un goûter chez Madame Caille. Bambi et Féline cueillent des pâquerettes. Pas d'orchidées pour Madame Moufette. Bambi et le mystère de l'île aux mouettes...

Ensuite, on organise des crossovers: Peter Pan et Panpan. Bambi contre le Roi Lion. Bambi, la brute, la belle et le clochard. Aladdin et les daims. Goofy kiffe la moufette

Et puis, le succès appelant des suites, toujours des suites, les scénaristes s'affranchiront du principe de réalité. Ils produiront Bambi et les extraterrestres (ils enlèvent le faon pour le cloner), Bambi contre les nazis (un savant fou veut transformer le petit faon en machine de guerre pour le III Reich ), Bambi au Texas, Bambi et les tombeau des Indes, Bambi à la conquête du Graal, Bambi contre King Kong, Dracula et Godzilla

Le siècle prochain, Bambi n'aura toujours vécu qu'une année, mais il aura plus de souvenirs que s'il avait mille ans…

Crème de Bulle

La Cinémathèque suisse (www.cinematheque.ch) consacre une rétrospective à Bulle Ogier. La comédienne est venue présenter La Vallée. Elle est menue, blonde, douce, légère, inchangée notre Salamandre, icône du cinéma suisse au temps de sa splendeur. A trois pas, elle a 30 ans, aujourd'hui et à jamais. En gros plan, seules quelques pattes d'oie trahissent son âge.
Plus tard, à la table d'Hervé Dumont, directeur de la cinémathèque, Bulle Ogier retrouve Francis Reusser, un vieux complice, sous la direction duquel elle tourna Seuls en 1980. Les souvenirs affleurent, décousus, cocasses, ténus, futiles. La pluie tombe dans l'immeuble vétuste qu'habite la comédienne à Paris. "Tu te rappelles, Bulle, la nuit où tu t'étais trompée de chambre à l'hôtel, la tête des clientes américaines qui t'ont vu entrer?", rigole Reusser. Des journées entières dans les arbres, avec Marguerite Duras, sur scène, et avec Barbet Schroeder, en Papouasie. Sur le tournage de La Vallée, toute l'équipe a été victime d'un empoisonnement à la datura, trois jours d'hallucinations sévères.
Bull Ogier commence le tournage du nouveau film de Manoel de Oliveira, 97 ans, en compagnie d'un autre jeune homme, Michel Piccoli qui, le soir venu, coiffe la couronne du Roi Lear. L'autre jour, Piccoli, qui se met facilement en colère sans se départir de son urbamité, a mouché ce jeune coq de Fogiel. Il aussi incendié Sarkozy et sa politique.
Le temps qui passe efface les pellicules, le Derborence de Reusser (1985) a le cyan fatigué, comme un ciel trop pâle, mais il avive les souvenirs. Passe un cortège d'amis, illustres ou inconnus, Alain Tanner (La Salamandre, 1971), René Gonzales du Théâtre de Vidy, Niels Arestrup, Michael Lonsdale, Jacques Rivette (Céline et Julie vont en bateau), Daniel Schmid atteint dans sa santé, et puis d'autres, des amis, des techniciens, des médecins, une internationale de passionnée, d'amis des arts et des lettres, de rêveurs, de brûleurs de planches et de vie, de bricoleurs, de rebelles. Passent aussi des ombres, bien sûr, celles de Roland Amstutz, le comédien suisse qui s'est suicidé, ou de Pascale Ogier, la fille de Bulle trop tôt disparue.
Bulle Ogier picore ses framboises. Son téléphone portable émet un chant d'oiseau - est-ce l'alouette ou le rossignol? La nuit s'avance, confortable, bienveillante, propice aux conversations, et l'on mesure alors avec Proust la place considérable, "prolongée sans mesure - puisqu'ils touchent simultanément comme des géants plongés dans les années, à des époques si distantes, entre lesquelles tant de jours sont venus se placer —" que les êtres humains occupent dans le Temps…

Répandre le lait

Dans Munich de Spielberg, lorsque les tueurs du Mossad exécutent leur première cible, la victime s'effondre, criblée de balles. On s'attend à voir une flaque de sang sourdre du corps affalé. Or c'est un liquide blanc qui coule: la bouteille de lait que le supposé terroriste venait d'acheter s'est brisée. Pour Spielberg, "le lait signifie la vie". Le liquide nourricier coule du berceau à la tombe. Il établit un lien entre la vie que le tueur a donnée – il va avoir une petite fille - et la mort qu'il dispense. De sa blancheur virginale, il exalte douloureusement cette antithèse, il souligne l'innocence à jamais bafouée et le sacrilège. Prendre une vie, c'est du lait maternel inutilement répandu, quelle que soit la culpabilité de la victime…

Dans son dernier film, Sacrifice (1986), Andrei Tarkovski recourt aussi à ce symbole quand il met en scène ce qui est peut-être la fin du monde, l'apocalypse atomique. Dans une paisible maison, sur une île perdue au large de la Suède. Le cristal des verres s'est mis à vibrer. Un grondement lointain se fait entendre. Au milieu de la pièce, une armoire ouverte, une bombonne de lait sur un rayon. Le bruit s'amplifie, c'est un mugissement, un sifflement, un rugissement de tuyères. On a l'impression que des missiles zèbrent le ciel. Deux femmes affolées courent de gauche à droite et retour. La caméra s'avance vers l'armoire. La bouteille tremble, bascule, elle explose sur le sol et le liquide de se répandre sur le plancher sombre. Cette vague de blancheur, c'est la mort de toute l'humanité. C'est une image d'une force symbolique terrifiante.Blog_lait_2

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Bien avant Spielberg et Tarkovski, Charles-Ferdinand Ramuz a fait couler le lait dans La Grande Peur dans la Montagne, en 1926. Les villageois transgressent une loi. Ils retournent dans un chalet d'alpage, haut dans la montagne, où il s'est jadis passé des choses. Mais le temps a passé, et l'herbe est bonne là-haut. Contre l'avis des anciens, sept hommes vont passer l'été dans ce lieu maudit. La peur s'invite parmi eux. Fragiles humains confrontés à la toute-puissance d'une nature hostile, infimes créatures de chair perdues dans un monde de pierre, ils croient entendre quelqu'un qui marche la nuit sur le toit du chalet. C'est l'Autre, le Diable, celui qu'on n'appelle jamais par son nom. Les bêtes tombent malades. Il faut les abattre à coups de hache et enterrer les corps dans la caillasse. Pour ne pas ramener avec eux les germes de la fièvre aphteuse, les hommes n'ont plus le droit de rentrer au village. Exclus de la société de leurs semblables, ils sombrent dans l'apathie, négligent leurs travaux, s'acheminent vers la ruine morale et la mort. Un passage exprime cette déréliction terrible:

"Sitôt qu'une bête avait été traite, elle s'écartait. L'une après l'autre, elles se sont ainsi écartées, allant se coucher quelque part dans le pâturage pour la nuit; il n'y en avait plus maintenant que deux ou trois qui étaient encore là; — alors on a pu connaître l'étendue de notre malheur, le terrain s'étant trouvé dégagé; on a commencé à connaître notre malheur et notre honte, pendant que Barthélémy se relevait, passant de nouveau le bras sur son front, secouant devant lui sa main aux doigts ouverts. Est-ce la chaleur seulement, ou si c'est la honte? — continuant à considérer dans l'ombre par terre cette large place claire, grande comme une grande chambre: tout ce lait répandu, ce lait qui ne va pas servir, et inutilement tiré.

Une étoile était venue, deux étoiles, trois étoiles. Le blanc du lait se voyait mieux à mesure que les étoiles se montraient".

Ces vaches dont on vide les mamelles à même le sol stérile, c'est un blasphème sur lequel tombe l'obscure clarté des étoiles. On ressent une peur immémoriale dont l'écho se propage à travers les âges et les œuvres ultérieures.

Moi, infâme vendu

Résumé du chapitre précédent. Monopole Pathé initie cette année un Prix de la Critique. J'en suis le premier heureux récipiendaire, pour l'article que j'ai consacré à Exit-Le Droit de Mourir, de Fernand Melgar (par ailleurs Prix du meilleur documentaire suisse). Or donc je touche cette récompense qui non seulement rend hommage à l'activité de critique, mais a l'élégance d'associer le couple journaliste-réalisateur, indispensable binôme du débat culturel. On boit un verre, on discute. Tout le monde a l'air content.

Tout le monde? Dans l'ombre, un crapaud veille. Il bave. Il répand son fiel dans Clap.Ch, le site romand d'information cinématographique. Rémy Dewarrat, c'est le nom du batracien, estime que ce prix est une "honte absolue", qu'on n'atteint rien d'autre que "le sommet de l’indécence" puisque "nos institutions soit disantes culturelles mettent en place un prix corrupteur". Aïe! Pauvres naïfs que nous sommes! Pauvres vendus vénaux célébrant les noces crapuleuses de la prévarication et de la compromission… Heureusement qu'un gardien de la moralité est là qui stigmatise nos errements coupables.

Visionnaire, le preux Dewarrat lance l'anathème: "Dorénavant tous les critiques suisses se feront un malin plaisir à ne dire que du bien des films suisses pour récolter cette honteuse récompense. Mais quand on connaît le goût du corps journalistique pour les "susucres", on ne s’étonne plus de rien". Ouh la la! Ce collaborateur occasionnel de La Liberté a une bien piètre opinion du métier de journaliste. Il enfonce le clou: "(Le prix) ne va qu’inciter les journalistes à laisser tomber leur esprit critique pour brosser dans le sens du poil tous les produits cinématographiques de notre pays". Quelle horreur! Bon, pour ma défense je dois dire que je n'ai rien brossé cette année puisque je ne savais pas que le prix existait. J'ai juste fait mon travail, monsieur le procureur, avec enthousiasme. J'ai juste essayé de trouver les mots justes, les mots qui chantent. J'ai juste essayé de partager l'admiration que suscitait en moi Exit.

En 2006, évidemment, ça sera plus dur de rester objectif . Maintenant qu'à l'horizon de Soleure flotte ce sucre sublime, on va, c'est sûr, épuiser le dictionnaire des superlatifs quand il s'agira d'évoquer la moindre production nationale. Comme Rémy Dewarrat fait aussi parfois des courts métrages, je propose que les critiques suisses s'engagent solennellement à ne jamais en dire du bien histoire de ne pas se compromettre et perdre leur âme.

Après un jet de bave projeté sur les "pratiques mercantiles" de Monopole Pathé, l'imprécateur conclut sa diatribe sur une péroraison de nature plus philosophique. Comme si, soudain, le journaliste jaloux, le cinéaste aigri s'effaçait derrière l'homme terrifié par le néant: "De plus, pour son lancement, ce prix dégradant récompense un papier concernant la très longue publicité pour la société Exit réalisée par Fernand Melgar. Ce qui nous permet sans détour de déclarer que la mort aura été un excellent business pour pas mal de profiteurs". La bave devient franchement aigrelette: le film de Fernand Melgar n'est en aucun cas une "publicité", mais une approche lucide et courageuse du mystère ultime. Jamais le cinéaste ne tranche. Ill observe, il écoute. Il fait montre d'une humanité qui nous bouleverse.

Réduire le travail de l'association Exit, et le film que Melgar consacre aux accompagnateurs, et l'article de L'Hebdo et le prix de Monopole Pathé à un alignement de vautours sur une branche procède d'une sérieuse distorsion de l'esprit. Ce jugement amalgame de la médisance, de la rancœur, de la bêtise, bien sûr, et laisse deviner, par-delà le ricanement, des gouffres d'obscurantisme replet.

Soleure_ad_melgar_perret Sur la photo ci-contre, dans leurs habits noirs de croque-morts, on reconnaît trois fameux nécrophages lémaniques. De gauche à droite: le critique acheté, le cinéaste corrompu et Jean Perret, directeur de Visions du Réel, le festival qui a poussé la bassesse jusqu'à organiser la première d'Exit. Ils ont l'air contents, ces trois tristes sires? Détrompez-vous: ce n'est que le rictus du coupable pour lequel l'expiation commence qui déforme leurs traits de profiteurs.

Populaire de qualité

Les gens qui ne se sont pas rendu à Soleure mais qui s'intéressent de loin au cinéma suisse et lisent les journaux ont pu croire que les journées cinématographiques, , pleines de bruit et de fureur retentissaient, des clameurs d'une terrible polémique opposant deux camps: les anciens, menés par Ivo Kummer, qui veulent cultiver peinards leur jardin secret d'auteur intimiste, et les modernes, conduits par Nicolas Bideau, qui veulent faire des blockbusters infantiles et lucratifs…

Attention! Les médias tendent à amplifier les faits, à transformer une ridule en tsunami. Le directeur des Journées pense que le cinéma suisse est un biotope dans lequel poussent des fleurs merveilleuses, le nouveau chef de la section cinéma de l'Office fédéral de la culture a lancé l'été dernier un slogan qui, sans être particulièrement révolutionnaire, a suffi à mettre en émoi quelques fonctionnaires de la caméra: "populaire de qualité". Deux concepts qui frappent par leur éblouissante évidence. Populaire et de qualité. Comme Fellini. Comme les grands westerns d'autrefois. Comme le Spielberg d'E.T. ou de La Guerre des Mondes. Comme Amélie Poulain. Etc. tout le monde a envie d'être "populaire et de qualité", il n'y a aucune raison de vendre son âme au grand capital pour atteindre à cet épanouissement ultime.

Polémique? Polémiquette, oui. Plus qu'un embrasement généralisé, une confrontation de point de vues, un échange d'idées. Le BA-BA de la démocratie. Pascal Couchepin est obligé de rappeler cette vérité. Dans son discours à la  cérémonie du Prix du cinéma suisse, il soupire face à la "dictature douce des médias. Où allons-nous si le fait d'exprimer une vision contradictoire est qualifié de polémique?". Intelligents, adultes, ouverts, Ivo Kummer et Nicolas Bideau discutent et boivent volontiers un café ensemble. Une polémique? Non, un running joke. Face à l'assemblée bigarrée des invités qui se pressent à la rencontre qu'organise le Festival de Locarno, Marco Solari, président de la manifestation tessinoise, lance tout sourire: "Nous allons avoir une réception populaire de qualité"…

Populaire de qualité… Ce fil rouge aurait pu se dénouer au cours du dernier débat des Journées, intitulé "Parler cinéma: Le cinéma d'auteur, clé du succès ou modèle en fin de vie". Allions-nous y comprendre la mutation qui a mené la politique des auteurs, en vogue dans les années 60, à l'émergence de jeunes producteurs cherchant d'imposer le modèle du producteur à l'américaine? Mais, deux participants ayant déclaré forfait  le débat a été annulé. La faute à pas de chance ou un attentat au virus sournois téléguidé par Hollywood? Nous restons avec nos doutes. Nous retournons dans tous les sens cette devise, "populaire de qualité".

Nous nous amusons avec les mots:

Pipe à l'aire de culotté

L'air cocu de l'Etat pis…

Entre jungle et savane

Soleure_dchsunglebar_2 Depuis des années, au fond du Landhaus, centre névralgique des Journées cinématographiques de Soleure, le Dschunglebar exhibe ses palmiers, ses bambous, ses raphias, ses singes, son gorille et son éléphant. Cette buvette sympathique à laquelle les grands lions aiment venir s'abreuver quand le soir descend est tenue par Suissimage et la SSA, deux sociétés de gestion de droits d'auteurs. Soleure_gorille_2

Le thème et l'iconographie du Dschunglebar ne viennent pas des mémoires apocryphes de Cheetah le singe, mais de l'expression "la jungle du droit d'auteur". Affûtez les machettes, la jungle tend maintenant ses lianes dans l'internet, on n'a pas fini de serrer la trompe de l'éléphant qui monte la garde et de chercher des toucans parmi les palmiers…

Mais la vraie jungle, c'est les milieux du cinéma suisse. Depuis que Nicolas Bideau est devenu chef de la section cinéma de l'Office Fédéral de la Culture, certains redoutent les changements. Le slogan qu'il a lancé l'été dernier, "popularité et qualité" marche très bien, alimente les articles de presse et des peurs primitives. Certains professionnels de la profession craignent que le statut d'auteur soit bafoué au profit de l'économie de marché. Que le "biotope" se fonde dans le "mainstream" - autrement dit que Le Milieu du Monde mue en Beverly Hills.

Soleure_bideau_copier_2 Seul face aux lions, Bideau se défend bien. Il tient la scène avec une aisance qui trahit son ascendance: des parents comédiens. Il manie brillamment le formules familières ("Ça, ça s'est jamais vu les enfants!"), interpelle ses opposants ("Les pendules ne seront jamais vraiment à l'heure, Frédéric!", lance-t-il à Gonseth) et manie joyeusement la métaphore: "Je n'ai pas l'impression de soutenir que les locomotives. Mais sans loco, pas de wagons. Je dois m'intéresser aux locos, et si possible aux locos rösti compatibles, si je veux des wagons de tailles différentes et de formes diversifiées". Sans esquiver les réalités chiffrées ardues, il ne renonce jamais à l'humour. D'ailleurs, à propos de bar, celui qu'a ouvert l'OFC pour sa grande fête s'appelait "Giesskanne Prinzip". Orné d'arrosoirs divers, cette buvette faisait référence au "principe de l'arrosoir", à savoir la politique culturelle consistant à donner un peu à beaucoup, plutôt que beaucoup à quelques élus, cette dernière méthode appliquant le pricipe du tuyau d'arrosage. Ô jungles impénétrables! Retentissant du fracas terrible des tuyaux broyant dans leurs anneaux constricteurs l'innocent arrosoir de nos vertes années tandis que les petites fraises ont soif…

La savane fait place à la jungle. C'est le royaume du léopard agile. Et le félin ocelé est le symbole du Festival international du film de Locarno. La manifestation tessinoise organise toujours une rencontre dans l'hiver soleurois. Cette année, ce rendez-vous a une coloration nouvelle puisque Frédéric Maire remplace Irene Bignardi au poste de directeur artistique,

Il présente celles qu'on appelle déjà les Frederic's Angels, les trois sémillantes adjointes à la direction. Chicca Bergonzi, responsable des Léopards de demain, Nadia Dresti, responsable de l'Industry Office, et Tiziana Finzi (absente de Soleure), responsable de la programmation. Il promet deux voyages pour le mois d'août: du côté de l'Asie du Sud-Est et à l'Est de la Méditerranée-parcours des Balkans au Moyen-Orient. Et puis, comme le veut la tradition, il dévoile l'affiche de l'édition 2006. Elle a été créée par Michele Jannuzzi. Ce designer d'origine grisonne, établi à Londres, a mis au point un logiciel permettant de traduire en ocelles les photos. En douze images de films, il nous raconte une histoire du cinéma où la tache pardinesque s'est substituée au pixel, formidable fusion du fauve et du 7e art...     Soleure_affiche_locarno_1                        

La Vallée joue Shakespeare

A en croire la première image du film, vue de haut, la vallée de Joux ressemble à un grumeau de brouillard. Sous la peuffe, la lumière, la vie, l'énergie… Cette combe à l'écart des villes palpite d'activités collectives. Les sociétés locales foisonnent. Parmi elles, une troupe de théâtre amateur, le Clédar, qui, tous les deux ans, monte une pièce. Ils ont fini par succomber au charme de Shakespeare,

Soleure_cunoNon contente de leur fournir le texte, une réflexion sur la création de Hamlet mettant en scène le Barde himself, Anne Cunéo, dans "des conditions relativement aventureuses", a ramené un documentaire de cette entreprise, Opération Shakespeare à la Vallée de Joux. Comment bergers, agriculteurs, enseignants et techniciens horlogers surmontent le trac pour devenir quelqu'un d'autre et ressentir avec une intensité accrue leur appartenance à une communauté. Pour cette pièce, ils n'ont pas fait les choses à moitié: ils ont construit un théâtre élisabéthain, petite réplique du Globe de Londres au planches taillées dans les sapins du coin.

Soleure_vacherin Pour célébrer la première vision du film à Soleure, la troupe du Clédar s'est déplacée en nombre. Avec eux, ils ont amené saucisses et fromages, pour donner encore un peu d'eux. Les tartines de vacherin circulent, le vin coule, la convivialité règne.

Des bénévoles qui construisent leur propre théâtre: c'est un modèle pour l'Office Fédéral de la Culture, rigole une fine observatrice de la politique culturelle. Par-delà la boutade, l'enthousiasme et la générosité des gens de la Vallée, l'excellence de leurs fromages forcent l'admiration et témoignent du génie helvétique.

Eugène et les îles au trésor

Avec une seringue, une lame de rasoir, du papier d’alu, un vieil homme se bricole un phonographe et s’envole sur les ailes du rêve. Il retrouve la trace de Leschenko, ce bricoleur pour concours Lépine qui se mit en tête de trouver le point légendaire de l’antigravité et erra d’île en île. Terra Incognita, de Peter Volkart, Prix du meilleur court-métrage suisse, nous entraîne dans un univers onirique qui se déploie entre fausse biographie à la Zelig et documentaire bizarroïde à la Gizmo, et nous «introduit à une figure inconnue de la pataphysique», à savoir Raymond Roussel.
EugenA Berne, en 1964, quatre Spitzbuben font les 400 coups. Parce qu’il a réussi à crever trois étages de la maison familiale en remplissant malencontreusement d’eau un canoë abandonné dans le galetas, Eugen préfère s’éclipser. Avec trois autres chenapans, il se met en quête d’une hypothétique île au trésor à travers une Suisse belle comme nos souvenirs de l’Expo Nationale. Gaffeurs et brise-fer, les quatre fugueurs déchaînés sèment le souk chez les scouts, mettent un village tessinois en émoi, kidnappent la fille d’un policier zurichois, se fritent avec une bande de loubards en moped. Tiré d’un fameux roman alémanique pour la jeunesse, Mein Name ist Eugen, de Michael Steiner a remporté le Prix du meilleur film de fiction suisse 2006. «Parce qu’il amène une bouffée d’air frais dans la production helvétique, qu’il est farfelu sans lourdeur, fantaisiste, chaleureux, délicieusement ironique»…
Mené tambour battant, ce récit picaresque doublé d’un précis de l’anarchisme enfantin nous transporte au pays de Fifi Brindacier, de la Guerre des Boutons, de la Bande des Ayacks, tous ces récits qui mettent en scène de bons petits diables. Ce «road movie für die ganze Familie» flatte la nostalgie des années 60. Ah les belles voitures, et cette Suisse de carte postale dans laquelle les trains tournent comme dans une maquette. Avec des truquages simples et utilisés à bon escient, Michael Steiner offre des virées oniriques et des frayeurs enfantines, comme cette vache énorme qui mugit dans un bassin ténébreux. Ironique, il fait rejouer à quatre le serment du Grütli sur fond de lune spielbergienne tandis qu’une poule pond des boulons ou détourne un cliché du cinéma américain, la fameuse vue nocturne de Los Angeles, pour l’appliquer à Zurich…
Par-delà les justes récompenses et malgré leurs dissemblances, ces deux films ont un air de famille, donnent à entendre une même mélodie. Eminemment graphiques et revendiquant une esthétique rétro, Terra Incognita et Mein Name is Eugen s’inscrivent dans le sillage d’un Jean-Pierre Jeunet (Amélie Poulain). Leur drôlerie, leur bizarrerie, leur bonne humeurr devraient invalider à jamais les clichés selon lesquels le cinéma suisse serait ennuyeux. Quant à la dichotomie «populaire/de qualité» qui agite vaguement les milieux du cinéma, Eugen la transcende: ce film au tempo irréprochable et au style novateur a fait plus de 500 000 entrées en Suisse allemande, aplatissant au passage le pauvre Harry Potter. Ce n’est que justice: Harry est un ectoplasme généré par la mercatique hollywoodienne, Eugen est bien vivant, il parle vrai.
Cette «wilde Odyssee» devrait sortir début mars en Suisse romande, le temps qu’on la dote de sous-titres aptes à aplanir les rugosités du dialecte.

Bravo les segundos

Meilleur film documentaire : Exit – le Droit de Mourir. Récompense méritée pour un film lumineux et bouleversant. Très ému, Fernand Melgar dédie son prix à «tous ceux qui sont dans le film et qui ne sont plus là», ces hommes et ces femmes qui ont choisi de s’en aller plutôt que de souffrir inutilement.
Meilleur acteur: Carlos Leal pour son rôle dans Snow White, de Samir. Très ému, le ci-devant rappeur en perd sa tchatche: «Putain, j’hallucine! C’est pas facile… Je ne suis pas acteur depuis longtemps, et je bosse tous les jours. Souvent je galère grave dans ce métier. Ce prix va me donner beaucoup de courage pour y arriver». Il dédie sa récompense à sa famille, sa maman qui prie chaque fois qu’il passe une audition, et à sa famille hip-hop, le groupe Sens Unik.
Le triomphe soleurois des deux Lausannois plante ses racines en Espagne, Galicie pour Carlos, Andalousie pour Fernand. Ils ont émigré en Suisse dans les années 60. Ils se connaissent depuis toujours, ils se retrouvaient à la piscine, mais il ne se parlaient pas: l’un était de Renens, l’autre de Chavannes, on ne mélange pas les torchons et les serviettes…
Solure_laurats_1 Un attaché de presse hilare se réjouit déjà que la deuxième génération de Tamouls raflent les prix du cinéma suisse.

Maximilian Schell

Le temps raccourcit la distance qui sépare les enfants des stars. On a grandi le nez levé vers des affiches de cinéma où figurait Maximilian Schell, profil aquilin, chevelure corbeau, regard perçant impérial dans son uniforme. Les années passent. Un soir de pluie sur Soleure, on se retrouve à côté de lui, dans le salon de l'hôtel Krone. On boit le même champagne, on respire le même air enfumé. Il est forcément moins grand que ne le laissaient supposer les affiches géantes et l'écran en technicolor. Il a 75 ans, il est vêtu tout de noir, la chevelure est grise à présent. Mais sous le sourcil broussailleux l'œil reste perçant. Il est là, simplement humain, cette légende du cinéma qui a été Hamlet et  D'Artagnan, qui a côtoyé Burt Lancaster, Spencer Tracy, Richard Widmark, Marlene Dietrich, Judy Garland dans Jugement à Nüremberg, et Sophia Loren dans Les Sequestrés d'Altona.

Schell Au moment d'enfiler votre manteau, votre regard croise brièvement celui de Maximilian Schell. Quelle force dans ces yeux… C'est le regard du tigre, celui qui fait les stars, les vraies. Sous le pluie d'hiver, les couleurs des affiches placardées devant les cinémas autrefois vous réchauffent.