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Un souvenir de "Dunant"

Le mardi 27 septembre 2005, Dominique Othenin-Girard tournait une scène de Henry Dunant – Du rouge sur la croix à Genève. La Grand Rue était remontée de 150 ans dans le temps. On y voyait des paysannes en robe écrue, un gendarme en bicorne, des bourgeois en gibus, un montreur de colombes, des gosses qui vendaient le Journal de Genève à la criée et des calèches brinqueballant sur le pavé…

Vingt-et-une semaines ont passé. Le mardi 22 février, au sous-sol de la TSR, à Genève, Dominique Othenin-Girard présentait Henry Dunant – Du rouge sur la croix à la presse. Un téléfilm de qualité qui déjoue les pièges du bio pic et de la propagande humanitaire pour célébrer un héros suisse et transmettre un nécessaire message de compassion.

Evidemment, on guette tout particulièrement la scène au tournage de laquelle on a assisté. Et revoilà la Grand Rue telle qu'elle était en ce beau mardi d'automne 2005, recouvrant un autre matin, plus ancien de quelque 8060 semaines, quand Léonie Bourg-Tibourg (Noémie Kocher) rencontre Henry Dunant (Thomas Jouannet) sous le regard soupçonneux d'Adolphe Thuillier, comptable.

Dunant_20060217_6478189_0 A ce moment, suit-on l'histoire? Regarde-t-on les images? Apprécie-t-on la grammaire cinématographique? Oui et non. On a un autre regard, un regard qui se perd au-delà de l'écran dans la dimension informelle du souvenir. On évoque avec un rien de nostalgie ce matin, déjà ancien. L'odeur des chevaux et du brouillard artificiel, et le froid qui transperce la veste de daim au bout d'un moment. La fébrilité de toute une équipe, l'exaltation caractéristique de l'œuvre en train de se faire…

La brièveté de la séquence de la Grand Rue surprend. Tous ces accessoires, tous ces figurants, tous ces costumes. Toutes ces énergies, toutes ces prises. Le cheval qui renâcle lorsqu'il doit marcher en arrière, le cheval qui fait un brusque écart lorsqu'il morfle un grand jet de brouillard dans les naseaux. Dix fois, Jean-François Balmer (Thuillier) et Louis-Charles Finger ont repris leur marques, avancé en devisant, et se sont arrêtés pour épier à la dérobée Dunant et Léonie. Qu'en reste-t-il à l'écran? Une information fugace.

Dunant_20060217_6478173_1 La caméra fait le point sur le visage des héros, le reste se fond en décor flou. On devine à peine les bouteilles sans étiquette sur la table de la pinte et le gendarme monté. Sous sa moustache postiche, le cocher de la calèche était une femme… Le spectateur ne risquerait-il pas de repérer la supercherie? Aucun problème: au final, voit-on seulement la calèche? Il y avait un dogue allemand gros comme un veau qui somnolait devant une échoppe – "Gentil, le chien, gentil. Ami!" rigolait Balmer quand le monstre a passé à côté de lui. Le fauve n'apparaît pas à l'écran. Pas plus que sa collègue, une Léonberg croisée: à chaque prise, le maître-chien la lâchait, elle traçait son chemin bondissant jusqu'à l'angle de la rue du Cheval-Blanc. Elle n'est pas à l'écran… En pré production, le cinéma procède par addition d'idées et multiplication des coûts. En post production, il procède par soustractions…

Pour les témoins du tournage de la Grand Rue, Henry Dunant est plein de fantômes charmants. On se souvient des affiches sur la colonne Morris: le Musée Tabasson qui présente les œuvres de Georges Derémience, on donne La Reine Margot et La Dame de Monsouris au théâtre. On se souvient qu'à un moment il a fallu suspendre le tournage parce qu'au quatrième étage d'une maison, un chat s'est mis à la fenêtre pour miauler énergiquement. Il a fallu que Balmer lance "Oh! Ta gueule le chat!" pour que l'impudent matou se la coince…

Tiens? A la fin de la séquence ils ont conservé un halètement de la machine à brouillard. Ce soupir évoque quelque activité d'antan, forge, buanderie, gaufrerie, caractéristique de la vieille ville de Genève, car l'imagination est toujours prompte à extrapoler. Tous ces hors-champ, tous ces détails sacrifiés au montage nourrissent le contact qu'on a avec le film, prolongent la rencontre avec l'œuvre.

Puissent-ils te faire rêver, ami téléspectateur quand, le mardi 14 mars, vingt-quatre semaines après le tournage, tu découvriras à ton tour sur la TSR Henry Dunant – Du rouge sur la croix de Dominique Othenin-Girard.

Avé césars, ceux qui vont mourir d'ennui vous saluent

31 e édition de la Nuit des Césars, ce moment annuel où le cinéma français succombe aux délices de l’auto congratulation. Depuis quelques années, les professionnels de la profession s’ingénient à prouver que l’ennui est soluble dans la dérision. Cette année, après Alain Chabat, Edouard Baer ou Gad Elmaleh, c’est Valérie Lemercier, longiligne dans une robe noire dont la vertigineuse échancrure dorsale rappelle celle de Mireille Darc dans Le Grand Blond avec une Chaussure noire, qui endosse l’habit de maîtresse de cérémonie.

Elle est indéniablement drôle dans son personnage de nunuche piquante, de bourge qui s’épate de prononcer des cochonneries. Elle apostrophe le parterre froufroutant «Bonsoir mes petits chatons!», elle propose aux gagnants une corbeille garnie «avec trois tranches de surimi, le fameux jambon de la mer», elle entonne «Dis-moi pingouin» sur l’air du Céline d’Hugues Aufray (à noter que cette chanson est dédiée à un sympathique palmipède échappé de La Marche de l’Empereur et non au parterre de people engoncés dans leurs smokings)...
Mais cette Grâce acidulée ne suffit à ramener la vie dans le mausolée. Significativement, le musée Grévin a prêté quatre statues de cire, Elton John, Lorrie, Amélie Mauresmo, Charlemagne. On se dit que ces quatre témoins muets augurent de l’avenir: bientôt, à la Nuit des Césars, il n’y aura plus d’invités en chair et en os, juste des effigies, et ce sera très bien. Hugh Grant inaugure cette ère nouvelle: le comédien britannique, célèbre pour son jeu limité à deux expressions (sourire charmeur, sourire éberlué), reçoit un césar d’honneur.
Or, au début de la cérémonie, la vie s’est invitée sans ticket dans le théâtre du Châtelet, elle est entrée avec effraction dans le temple de la componction: les intermittents du spectacle ont occupé la scène pour protester contre la précarisation de leur statut. Qu’ont-ils dit? Qui étaient-ils? Quelles étaient leurs revendications? On n’en saura rien. Canal + s’est bien gardé de retransmettre l’impromptu. Plutôt que de filmer l’événement, de regarder la vie en face, l'autoproclamée "chaîne du sport" a préféré diffuser quelques extraits d’anciennes cérémonies, et la bande de lancement de la soirée, tandis que le présentateur promettait que le spectacle allait commencer incessamment… Un peu plus, à bout d’images de remplissage, Canal + nous mettait L’arrivée du train en gare de La Ciotat
Une fois les trublions évacués («A la force du poignet», a dit plus tard de dire la monteuse césarisée de De Battre mon Cœur s’est arrêté), le présentateur a présenté les excuses de la chaîne. Quelle idée! Si l’image avait été floue ou le son foireux, si les cameramen avaient bu et vomi sur la robe de Catherine Deneuve, ok, la chaîne pouvait faire amende honorable. Mais parce qu’il y a du retard sur la grille des programmes, et parce que ce retard a été provoqué par une manifestation de vie, c’est renversant! Depuis quand une télévision se détourne-t-elle de l’actualité, préférant égrener ses archives plutôt que de témoigner de l’histoire en train de se faire? Canal a été minable.
D’autres sont moins lâches. Zabou rappelle qu’il faut toujours saisir les opportunités, sinon la France serait encore une monarchie. L’ingénieur du son de La Marche de l’Empereur martèle qu’il faut «exiger l’abrogation de ce scandaleux protocole sinon nous ferons bientôt nos petites cérémonies dans un théâtre de poche». La grande famille du cinéma français perpétue ses rituels d’autocélébration, mais elle est au bord du gouffre.
A deux reprises, dans la salle, une personne se lève pour crier sa colère. On n’entend pas ses mots. Le sourire de Lemercier se crispe. La fête tourne au vinaigre, mais le spectacle se poursuit comme si de rien était, comme l’orchestre qui jouait à bord du Titanic. «Cette soirée s’achève dans l’allégresse avant la bamboula du Fouquet’s et pas trop de castagne si possible», conclut la maîtresse de cérémonie. A ce moment, on ne sait plus si c’est du lard ou du surimi.
Michel Bouquet, 80 ans, est sacré meilleur comédien pour Le Promeneur du Champ-de-Mars, c’est normal, il y est fabuleux. Nathalie Baye est couronnée meilleure comédienne pour Le Petit Lieutenant, c’est normal, elle y est formidable. De battre mon cœur s’est arrêté, dix nominations, décroche huit récompenses, dont celle du Meilleur film, c’est normal, il était le favori. Rien à signaler.
La fameuse Valse hongroise jouée à la flûte de Pan qui turlutait Le Grand Blond avec une Chaussure noire retentit. En smoking et baskets blanches, Pierre Richard vint chercher son César d’honneur. Il fait mine de trébucher, caoutchouteux comme au temps de sa jeunesse, au temps où la France se bidonnait de bon cœur. Il rit. Il parle. Il dit: «Je le connais le coup du César d’honneur… Un dernier petit césar pour la route et hop…pffffuit… »
Pierre_richard Il dit: «Pourquoi moi? Je vois bien au silence de la salle: pourquoi lui? Paraître devant mes pairs, moi qui n’ai jamais été qu’un impair. J’en connais qui rigolent là-haut, Blier, Carmet, Darry». (Et bien, ils ont de la chance de rigoler, ndr)
Il dit encore, généreux: «J’ai envie de le partager avec tous ceux qui ne l’auront jamais».
Il dit enfin: «J’aurais voulu être les petits pains de Chaplin, le chapeau de Buster Keaton, la harpe de Harpo, les jambes de Jerry Lewis ou de Jacques Tati. Ce que je ressentais comme tout le monde, ils en ont parlé comme personne».
A la Nuit des Césars, le plus vivant de tous, c’était lui, c’était Pierre Richard, le grand chenu avec des baskets blanches.

Cesar_night

PS: il manque le "r" d'AufRay (Hugues)

Rédemption des zozos

Quand Brassens meurt, on dit qu'il a cassé sa pipe. Quand Franco meurt, on dit qu'il a passé l'arme à gauche. Quand Darry Cowl meurt, on dit… Et bien on dit qu'il a rangé son triporteur. Ce n'est pas grand-chose, mais c'est mieux que  rien. Et puis, d'une certaine façon, Le Triporteur, de Jacques Pinoteau (1957), road movie à pédales sur la route du soleil pour un livreur de gâteaux fan de foot, concentre en lui l'essence d'une carrière qui a compté plus de bas que de hauts.

Darry Cowl a joué dans 130 films, dont une écrasante majorité de nanars indicibles. Citer quelques titres de sa filmographie confine à la poésie surréaliste: L'Ecole des Cocottes, A pied, à cheval et en spoutnik, Un Martien à Paris, L'abominable homme des douanes, Les Malabars sont au parfum, Poussez pas grand-père dans les cactus

Et puis, au soir de sa vie, le comédien s'est acheté une conduite. Il s'est amendé. Il a montré sa grandeur, son grain de folie douce, chez Anne Fontaine (Augustin, roi du kung-fu) ou chez Alain Resnais (Pas sur la Bouche, dans lequel, travesti en bignolle grisonnante, il chante en grasseyant l'air immortel de Par le trou de la serrure…).

Avec le temps, il s'émaciait, il s'efflanquait, il se fossilisait, il se desséchait comme un hareng saur, il se fragilisait comme une feuille morte – d'ailleurs, un soir, d'une bourrade affectueuse, Sabine Azema précipita le vieil homme en bas d'une scène où il se fracassa l'épaule… Comme une dernière pirouette, il a choisi le 14 février, jour de la fête des amoureux, pour tirer sa révérence.

Darry Cowl, tout le monde le connaissait, tout le monde l'aimait. Parce qu'il était un personnage comme on n'en fait plus, un de ces comédiens à l'ancienne, de ceux qui se sont bien frottés à la vie: il a été pianiste de bar, buveur de whisky, joueur pathologique… Parce qu'il avait un visage graphique, immédiatement identifiable, comme Groucho Marx ou Charlot. Parce qu'il avait une diction unique, ce zozotement dont il avait fait sa marque distinctive.

Un zozotement et un triporteur. Les deux thèmes récurrents des nécrologies semblent bien dérisoires. Ils constituent pourtant l'essence de ce zozo de Darry Cowl, cet ami de la famille cinéma, ce cancre du 7 e art, ce second rôle appelé à entrer dans la légende. Par nostalgie du temps où les acteurs avaient une gueule, où les triporteurs roulaient joyeusement sur les pavés, où la Côte d'Azur ressemblait au paradis sur terre. Pour sûr que le zigoto sera à l'honneur ce samedi soir, lors de la Nuit des Césars.

Que les gros salaires lèvent le doigt

Gérard Depardieu est l'acteur le plus gros et le mieux payé de France: il a gagné 3,2 millions d'euros en 2005. Le suivent Jean Reno, le plus inexpressif, avec 2,3 millions et Christian Clavier, le plus hystérique, avec 1, 87.

A noter que ces cachets copieux sont inversement proportionnels à la qualité des films dans lesquels ils se sont montrés et à leur succès. Lorsqu'il ne découpe pas le salami dans son restaurant aux prix excessifs, lorsqu'il ne déguste pas à très horrifiques traits la piquette qu'il produit, le gros Gégé fait Bérurier dans San-Antonio, un inspecteur encore plus odieux dans 36 Quai des Orfèvres, un Boudu malodorant dans Boudu, un fort en gueule qui lui ressemble trop pour être attachant dans Je préfère qu'on reste amis, Guy de Molay dans les Rois maudits moulinés par Josée Dayan pour la télévision ou encore un mac bougon pour Blier dans Combien tu m'aimes?. Le public n'en veut plus, n'en peut plus.

Jean Reno accumule navets  (L'Enquête corse, L'Empire des Loups) et insuccès (La Tigre et la Neve). Entre L'Antidote et Les Bronzés 3, Clavier ne fait guère d'étincelles. A signaler que le Bronzé Gérard Jugnot, ci-devant Choriste et remakeur de Boudu, devrait se classer en quatrième place avec des gains estimés à 1, 65 millions. Mais le petit chauve a souhaité ne pas s'exprimer. Laissons-le dormir bien au chaud sur son bas de laine…

Les femmes sont moins payées, au cinéma comme ailleurs: Josiane Balasko, autre Bronzée, a gagné seulement 1 million d'euros en 2005, Karine Viard 834 000, Mathilde Seigner 800 000. Pourtant, la première tient le rôle de Marguerite Duras dans J'ai vu tuer Ben Barka, la deuxième est formidable en épouse meurtrie dans Le Couperet et la troisième nous fait bien rigoler dans Palais Royal!

La France a le cinéma qu'elle mérite et les stars qu'elle mérite. Mais elle ne mérite pas d'avoir des comédiennes aussi drôles et fines.

Texte et image

L'Université de Lausanne propose un cours public intitulé Derrière les images. Ce mercredi, le professeur François Albera, la comédienne Mylène Demongeot, le scénariste Jacques Fieschi et le cinéaste Jean-François Amiguet étaient invités à s'exprimer sur une question qui hante la civilisation depuis le Fiat Lux initial: Comment passer de l'écrit à l'image?

Il est évidemment impossible d'épuiser cette dialectique en deux heures de discussion, fût-elle érudite (les droits d'auteur à l'aube du cinématographe), émouvante (le souvenir de Simenon, beau-père de Mylène Demongeot, imprégnait les débats) et passionnante. Quels liens ambigus entretiennent l'image et le mot? Comment s'opère la transsubstantiation? "Un scénario, c'est illisible", lance Mylène Demongeot. "Merci beaucoup", rigole Jacques Fieschi, à qui l'on doit entre autre Un Cœur en Hiver de Sautet ou le Sade de Benoît Jacquot.

François Albera souligne en souriant que l'économie entière du cinéma se fonde sur le scénario, tout "illisible" fût-il. Aucun projet ne se monte sans passer par les mots. Au fond de la salle, Christophe Gallaz s'interroge sur la nature du "feu" que les gens d'images vont chercher dans les lettres et pose la supériorité de l'écrit qui suscite des images. Est-ce parce qu'au commencement était le Verbe?

Peut-être. Mais ce qui brûle, ces temps, ce sont les images. Les douze malheureuses caricatures du Prophète mettent le feu à la planète. Et voici des images issues des oubliettes d'Abou Ghraib, encore plus insoutenables que les précédentes. Sous ces photos, sous ces dessins, des mots. Pour expliciter, pour excuser, pour atténuer l'impact, pour prévenir les réactions de rejet. On a l'impression que le verbe sert de neige carbonique à l'image.

Il a une sale gueule, le monde ces jours. Verrouillé de partout. Crispé sur ses positions. Corseté d'intolérance. On brûle les ambassades. On torture en Irak. On emprisonne des journalistes. On muselle l'information. On rêve de remettre l'église au milieu du village et les bouffons au pilori. On enferme même les oiseaux pour essayer d'enrayer la progression de la grippe aviaire…

Comme on a envie de dire une prière pour la liberté, on cherche ses mots dans les images du Nouveau Monde, l'églogue élégiaque de Terrence Malick. Quand le monde était jeune, l'Amérique vierge, les oiseaux libres dans le ciel et les Indiens dans la prairie… Qu'ont-ils fait, les descendants de Pocahontas?

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Tiens, voilà deux dessins venus du Nouveau Monde.

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Le premier, c'est la conquête des Amériques vue par Terrence Malick. Admirez la hardiesse du cadrage..

New_world_racoon Le second, c'est juste un indien Powathan et son raton-laveur 

Michael Steiner à la fenêtre

Le jour où Michael Steiner est descendu à Lausanne, les photographes étaient là, impatients de tirer le portrait du réalisateur de Grounding.

Comme ce thriller économique raconte sur un rythme trépidant le naufrage de Swissair, les photographes ont rivalisé d'ingéniosité pour illustrer la thématique aéronautique. L'un avait amené une maquette de caravelle empennée de la croix fédérale. A plat ventre sur la moquette du Lausanne-Palace, il tirait des gros plans du jouet, dont les ailes, navrant symbole, tombaient sans relâche. Plus tard, Michael Steiner partait pour Cointrin, poser sur le tarmac. Il lui restait juste à retrouver son passeport…

Je me suis senti tout piteux. Je n'avais pensé à rien. Je m'étais pointé les mains dans les poches et mon photographe, David Prêtre de Strates, aussi.

On aurait pu emmener Michael Steiner au Luna Park et l'asseoir dans un petit avion de manège qui tourne à toute berzingue, mais ce n'est pas la saison. On aurait pu l'emmener à l'aérodrome de la Blécherette, mais l'endroit en hiver est trop sinistre. On aurait pu le faire poser devant l'affiche de Y a-t-il un pilote dans l'avion, Flightplan, voire Les Ailes du Désir. On aurait pu lui glisser un Tanguy et Laverdure entre les mains. On aurait pu lui faire chanter Comme un avion sans aile de Charlélie Couture, ou alors Maman les petits navions qui touchent le fond. On aurait pu lui apporter une volaille morte qu'il aurait foulée au pied pour conjurer le spectre de la grippe aviaire…

Rien…

Pendant que je discutais avec le cinéaste, David est parti en repérages. A la fin de l'entretien, il a entraîné Michael Steiner dans un salon adjacent. Il a placé le réformateur du cinéma suisse devant la fenêtre. Il l'a assis sur trois chaises empilées. En quelques minutes, il a fait des photos extraordinaires.

25059 Sans gadgets, sans jouets, David Prêtre a saisi l'essence du wunderkind. Les chaises superposées, trône bancal, symbolisent la position dominante qu'il occupe désormais dans le paysage du cinéma helvétique. Il tourne le dos aux dérèglements passés (le tableau de guingois), aux rafistolages hasardeux (le fil électrique). Les pieds posés sur l'appui de la fenêtre expriment sa nonchalance de rock star, lui qui trouve l'inspiration dans la grande musique électrique. Le ciel est off. On n'en voit que la lumière qui se déverse par la fenêtre. Michael Steiner a les yeux levés vers cette lumière qui l'appelle, cette lumière d'avenir, et vers les merveilleux nuages qui passent là-bas, les nuages que hantaient les caravelles étincelantes de Swissair, les nuages qui nourrissent les rêves des poètes.

Tout est dit dans cette photo, et réaffirmé le pouvoir de l'imagination.

Notre chère Pocahontas

Terrence Malick est un cinéaste rare (quatre films en trente-trois ans) et précieux. Un poète égaré à Hollywood. Un homme qui met la nature au centre de son œuvre, un contemplatif qui prend le temps de filmer le vent dans les roseaux lorsqu'il met en scène les sanglantes batailles de la Guerre du Pacifique (La Ligne rouge).

Pocahontas_petite Avec Le Nouveau Monde, il nous ramène à l'aube du XVIIe siècle, quand le monde était vaste et jeune l'Amérique. Des colons britanniques s'établissent sur les bords d'une rivière de Virginie et entrent en contact avec la tribu des Powhatan. La fille préférée du chef Wahunsonacook s'appelle Pocahontas. Elle est destinée à devenir la première héroïne ethnique, l'Eve américaine, la mère universelle, doublement vierge puisque née en Virginie. Elle est la première Indienne à épouser un homme blanc, la première à se convertir au catholicisme, une des premières à visiter l'Angleterre. Elle est la figure  féminine la plus fréquemment représentée dans la littérature américaine antérieure à la Guerre de Sécession. Elle fonde le mythe du bon sauvage. Elle symbolise le paganisme racheté par le christianisme. Elle inspire à Disney le plus mièvre de ses dessins animés…

Rescue_petit L'épisode le plus marquant de la brève existence de Pocahontas, morte à 22 ans de la variole, est le "rescue" de John Smith. Condamné à mort par les Powhatan, le capitaine va avoir le crâne broyé d'un coup de massue. Pocahontas s'interpose entre l'Anglais et le bourreau. Cette sublime intercession frappe durablement les esprits. La scène suscite une iconographie abondante. Pour l'historien John Burke: "Le spectacle de Pocahontas dans une attitude de supplication avec ses cheveux défaits et ses yeux ruisselant de larmes, implorant son père enragé de bien vouloir épargner la vie du capitaine John Smith est une situation digne du génie de Raphaël".

Terrence Malick traite la scène du rescue avec une sobriété qui confine à l'ellipse. Aucune emphase, aucune ritualisation. Dans une case obscure, John Smith est soudain traîné vers un billot; un tomahawk se lève; Pocahontas se jette en avant avec une prestesse animale, fondu au noir. John Smith s'est évanoui, il reprend ses esprits couché par terre. Cette retenue est caractéristique de la manière du réalisateur.

Il aime traiter hors champ les principales péripéties. La déchéance de John Smith, fouetté, enchaîné, est suggérée. La guerre se réduit à quelques escarmouches plus ridicules que terribles. La visite à la cour du roi James 1er se concentre sur l'aigle et le raton laveur plutôt que le protocole. En règle générale, Malick filme l'essentiel: la beauté du monde, la puissance de la nature. Une araignée qui se ganguille sur des champignons. La patte de corbeau mêlée à la tignasse d'un Powhatan. La petite tortue que l'on promène sur le corps nu d'un blessé. Le reflet des arbres dans l'eau et le serpent qui ondule dans la rivière et autour de l'oreille d'un conseiller. Les jeux innocents des enfants du Nouveau Monde…

Ce n'est pas du cinéma d'aventures, ni du cinéma historique. C'est une prière, un chant, une célébration. Un film animiste. Une anomalie à l'aune hollywoodienne. Malick ne fait pas de la narration, il invoque les esprits.

Avant lui, d'autres poètes ont chanté la princesse indienne.

Vaclel Lindsay: "Nous sommes issus de son âme Inscrite dans le merveilleux pays natal Tandis que les rayons du soleil embrassaient ses mains Dans le printemps De Virginie Notre Mère, Pocahontas".

John Eston Cooke: "Notre chère Pocahontas La Reine Vierge de l'Ouest Avec un cœur d'héroïne chrétienne Dans le sein timide d'une jeune fille".

Moins pompier, Terrence Malick se rapproche de l'immense Neil Young lorsqu'il chante: "J'aurais voulu être un trappeur J'aurais donné mille fourrures Pour dormir avec Pocahontas Et découvrir ce qu'elle ressentait Quand le matin se levait sur les champs verts D'une patrie que nous n'avons jamais vue"…

Kris Kristofferson incognito

Le 13 janvier 1968, revenu de l'enfer de la drogue, Johnny Cash opérait son grand retour à la musique en jouant à la prison de Folsom. Walk the Line, le bio-pic que James Mangold consacre au chanteur, débute avec les prémices de ce concert mythique. La rythmique qui chauffe comme la chaudière du Great South Pacific Express, les prisonniers qui tapent des pieds et des mains. Et puis, on remonte le temps jusqu'à l'enfance du chanteur, on le suit sur le chemin de la vie. Le long flash back se termine lorsque Johnny Cash monte enfin sur scène.

A deux reprises, un visage émerge de la foule des taulards. Une barbe blanche. Des yeux clairs. Mais surtout une intensité dans la jubilation. Ces traits ne nous sont pas inconnus... Good Lord, mais c'est bien sûr! C'est Kris Kristofferson.

Kris_kristofferson60 On avait pensé à Kristofferson un peu avant, quand on voit le lac en contrebas de la nouvelle maison qu'a acquise Johnny Cash. Sans cesse sollicité par des gratteurs de guitare rêvant de faire carrière, le Man in Black recevait plus de cassettes qu'il ne pouvait en écouter. Il avait pris l'habitude de les jeter dans le lac, depuis son balcon. Parfois, on se demande quels trésors à jamais inconnus dorment dans la vase, chansons perdues qui ne rencontrèrent jamais d'oreille humaine, que seuls les poissons-chats lèchent parfois de leurs barbillons baveux.

Les cassettes qu'inlassablement le balayeur du studio CBS de Nashville glissait dans le sac de June Carter, la femme de Johnny Cash, ont suivi le même chemin. Jusqu'au jour où l'aspirant chanteur, qui avait étudié la poésie de William Blake et été pilote militaire avant de faire le balayeur, se pose en hélicoptère sur la pelouse des Cash et demande: "Alors, vous allez écouter ma chanson?".

Impressionné, Johnny Cash a écouté. Il a aimé. Et Kris Kristofferson est devenu lui aussi une star de la country – et du cinéma. Pour mémoire, il tient le rôle de Billy dans Pat Garrett & Billy the Kid, de Sam Peckinpah (1973), aux côtés d'un autre mythe de la musique américaine, Bob Dylan - qui a signé la bande-son de ce western crépusculaire, incluant une de ses plus belles chansons, Knockin' on Heaven's Door, mais ceci nous éloigne de notre sujet.

Dans Walk the Line, Kris Kristofferson fait une apparition non créditée dans le rôle d'un fan. Ce n'est pas un rôle de création, mais un morceau de sa propre vie que l'auteur de Me & Bobby McGee nous offre, et c'est pourquoi ce personnage de taulard exhale une telle lumière. Le disciple ne fait pas un simple caméo; il rend un tribut, un hommage posthume, il prononce une oraison. Une autre façon d'exprimer le sentiment très fort qui l'attachait à Johnny Cash et qu'il résumait d'une formule forte et simple: "If you don't like Johnny Cash, you can kiss my ass".

The Sounds of Silence

Luxgrund

Deux jours hors du temps au Luxembourg. A Neumünster, une ancienne prison reconvertie en Centre culturel de rencontre, Youssou N'Dour célèbre les noces du mbalax et du jazz devant la caméra de Pierre-Yves Borgeaud. Le griot sénégalais a repris la route des esclaves. Il est parti de Gorée, a visité trois villes américaines emblématiques du jazz (Atlanta, New York, New-Orleans). Maintenant, sur le chemin du retour , il traverse l'Europe. Cette quête conjuratoire fera l'objet d'un film, Retour à Gorée. Le projet est beau, les musiciens en état de grâce, le tournage émaillé de "moments magiques".

Entre l'interview du trompettiste et le sound check, Carlo Thoss a demandé que les quelques personnes présentes se taisent. L'ingénieur du son va en effet enregistrer le silence qui règne dans la salle vide. Cette prise surréaliste est destinée à "remplir" un éventuel blanc laissé par une coupure au montage. C'est comme une "rustine", explique Camille Cottagnoud, le chef opérateur.

Ceux qui pensaient que le silence se définissait par la négative - l'absence de bruit –, découvrent de nouveaux horizons. A l'instar du blanc qui n'est pas l'absence de couleur mais la somme sublimée de toutes les couleurs, le silence concentre en lui une infinité de bruits fantômes.

Il y a des silences de toutes les couleurs. Le silence du désert n'est pas le Silence! Hôpital! Le premier a la grâce des sables du temps tandis que le second contient le rythme imperceptible des goutte à goutte instillant un espoir de vie. Amniotique, le monde du silence où aimait à flotter le commandant Cousteau porte en lui le chant des baleines et le souffle de l'abysse; et si dans l'espace personne ne vous entend crier, on ressent le mugissement lointain des quasars et le grondement sourd des étoiles qui s'effondrent. Quant au fameux silence de mort, il donne à entendre les dents qui grincent au fond des tombes et les cliquetis de rotules des danses macabres…

Il y a les silences du colonel Bramble, dont on n'entend plus guère parler, le silence de la mer, qui lèche le littoral, 300 kilomètres plus loin, à Ostende, et 4 Minutes 33 Seconds of Silence de John Cage, et le silence des agneaux…Il y a aussi ce fameux silence qui succède aux œuvres de Mozart sans s'affranchir du génie de Mozart, ce silence en expansion puisque les zélateurs de la grande culture tendent ces jours à faire croire que tout le silence produit sur terre depuis 250 ans est estampillé Amadeus…

Mais à Luxembourg, le silence qui a succédé à Youssou, c'était encore du Youssou.

Souffle retenu, geste suspendu, cœur battant en sourdine, nous avons contribué à faire un très beau silence, plein, rond, profond, feutré comme les rideaux noirs du théâtre, doux comme le velours des fauteuils, ouaté comme le brouillard qui étouffe le Grand-Duché, frémissant d'échos muets venus du fond de l'Afrique, de plaintes émanant de la lointaine Amérique et de tambours fantômes...

Je ne suis pas peu fier d'avoir contribué à un silence de cette qualité.

Luxfog

Les Bronzés font du blé

L'autre jour, je faisais mon punk en critiquant les Bronzés, dont l'omniprésence sur les plateaux télé n'avait d'égal que la couardise politique et la propension à verrouiller l'information. J'avais tort, les chiffres me l'ont enseigné: Les Bronzés 3 ont cassé la baraque, prouvant que promotion intensive et le sarkozysme larvé sont de formidables manières de booster le succès.

Des chiffres!

En France, les 950 salles requises ont accueilli 537 882 entrées au premier jour d'exploitation.

En Suisse, les 30 copies ont fait 83'040 spectateurs au cours des quatre premiers jours, établissant par là un record, jusqu'alors détenu par Harry Potter et la Coupe de Feu.

Mais aujourd'hui, comptabiliser les spectateurs, cette vieille méthode européenne, paraît ringarde. Américanisons notre approche du cinéma. Calculons en base monétaire et reprenons tout:

Les Bronzés 3 ont engrangé 951'430 francs en quatre jours. Harry le nul n'a fait que 920 785, et le Seigneur des Anneaux 3 fait pitié avec sa petite tirelire de 765 303 francs…

Les Bronzés sont vulgaires, comme cette nouvelle façon de compter. Il y a un quart de siècles, les Bronzés caressaient le projet d'aller faire un tour en amérique. Ils n'ont pas eu besoin d'y aller, l'Amérique est venue à eux dans son bel habit vert dollar.

Un lecteur pose une juste question: des acteurs quinquagénaires qui font la tournée des plateaux télé pour promouvoir leur dernier film ne sont-ils pas un peu à côté de la plaque s'ils se mettent en tête de philosopher sur l'actualité? Ben oui. L'art de la promotion est par essence autotélique. Autrement dit, il est son propre but, il se suffit à lui-même, il est en marge de la réalité. Il fait du bruit, du bla-bla, du vent. On pourrait le supprimer. Mais, bien sûr, les chiffres seraient moins alléchants!