Un souvenir de "Dunant"
Le mardi 27 septembre 2005, Dominique Othenin-Girard tournait une scène de Henry Dunant – Du rouge sur la croix à Genève. La Grand Rue était remontée de 150 ans dans le temps. On y voyait des paysannes en robe écrue, un gendarme en bicorne, des bourgeois en gibus, un montreur de colombes, des gosses qui vendaient le Journal de Genève à la criée et des calèches brinqueballant sur le pavé…
Vingt-et-une semaines ont passé. Le mardi 22 février, au sous-sol de la TSR, à Genève, Dominique Othenin-Girard présentait Henry Dunant – Du rouge sur la croix à la presse. Un téléfilm de qualité qui déjoue les pièges du bio pic et de la propagande humanitaire pour célébrer un héros suisse et transmettre un nécessaire message de compassion.
Evidemment, on guette tout particulièrement la scène au tournage de laquelle on a assisté. Et revoilà la Grand Rue telle qu'elle était en ce beau mardi d'automne 2005, recouvrant un autre matin, plus ancien de quelque 8060 semaines, quand Léonie Bourg-Tibourg (Noémie Kocher) rencontre Henry Dunant (Thomas Jouannet) sous le regard soupçonneux d'Adolphe Thuillier, comptable.
A ce moment, suit-on l'histoire? Regarde-t-on les images? Apprécie-t-on la grammaire cinématographique? Oui et non. On a un autre regard, un regard qui se perd au-delà de l'écran dans la dimension informelle du souvenir. On évoque avec un rien de nostalgie ce matin, déjà ancien. L'odeur des chevaux et du brouillard artificiel, et le froid qui transperce la veste de daim au bout d'un moment. La fébrilité de toute une équipe, l'exaltation caractéristique de l'œuvre en train de se faire…
La brièveté de la séquence de la Grand Rue surprend. Tous ces accessoires, tous ces figurants, tous ces costumes. Toutes ces énergies, toutes ces prises. Le cheval qui renâcle lorsqu'il doit marcher en arrière, le cheval qui fait un brusque écart lorsqu'il morfle un grand jet de brouillard dans les naseaux. Dix fois, Jean-François Balmer (Thuillier) et Louis-Charles Finger ont repris leur marques, avancé en devisant, et se sont arrêtés pour épier à la dérobée Dunant et Léonie. Qu'en reste-t-il à l'écran? Une information fugace.
La caméra fait le point sur le visage des héros, le reste se fond en décor flou. On devine à peine les bouteilles sans étiquette sur la table de la pinte et le gendarme monté. Sous sa moustache postiche, le cocher de la calèche était une femme… Le spectateur ne risquerait-il pas de repérer la supercherie? Aucun problème: au final, voit-on seulement la calèche? Il y avait un dogue allemand gros comme un veau qui somnolait devant une échoppe – "Gentil, le chien, gentil. Ami!" rigolait Balmer quand le monstre a passé à côté de lui. Le fauve n'apparaît pas à l'écran. Pas plus que sa collègue, une Léonberg croisée: à chaque prise, le maître-chien la lâchait, elle traçait son chemin bondissant jusqu'à l'angle de la rue du Cheval-Blanc. Elle n'est pas à l'écran… En pré production, le cinéma procède par addition d'idées et multiplication des coûts. En post production, il procède par soustractions…
Pour les témoins du tournage de la Grand Rue, Henry Dunant est plein de fantômes charmants. On se souvient des affiches sur la colonne Morris: le Musée Tabasson qui présente les œuvres de Georges Derémience, on donne La Reine Margot et La Dame de Monsouris au théâtre. On se souvient qu'à un moment il a fallu suspendre le tournage parce qu'au quatrième étage d'une maison, un chat s'est mis à la fenêtre pour miauler énergiquement. Il a fallu que Balmer lance "Oh! Ta gueule le chat!" pour que l'impudent matou se la coince…
Tiens? A la fin de la séquence ils ont conservé un halètement de la machine à brouillard. Ce soupir évoque quelque activité d'antan, forge, buanderie, gaufrerie, caractéristique de la vieille ville de Genève, car l'imagination est toujours prompte à extrapoler. Tous ces hors-champ, tous ces détails sacrifiés au montage nourrissent le contact qu'on a avec le film, prolongent la rencontre avec l'œuvre.
Puissent-ils te faire rêver, ami téléspectateur quand, le mardi 14 mars, vingt-quatre semaines après le tournage, tu découvriras à ton tour sur la TSR Henry Dunant – Du rouge sur la croix de Dominique Othenin-Girard.










