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La clan des nostalgiques

Clan_des_siciliens La télévision diffuse encore une fois Le Clan des Siciliens. Et encore une fois on s'attarde devant cette vieille bringue avec une fascination coupable qui va grandissant au fur et à mesure que les années passent..

Le Clan des Siciliens (1969) marque le début du déclin d'Henri Verneuil. Après des films plaisants ou honorables comme La Vache et le Prisonnier, Un Singe en Hiver ou Mélodie en Sous-Sol, le cinéaste vieillissant va aligner au cours des années 70 et 80 polars mal fichus (Peur sur la Ville), films d'aventures désinvoltes (Le Casse, pour ne rien dire de l'atroce Morfalous), films politiques invraisemblables (Le Corps de mon Ennemi, I… comme Icare)…

A chaque nouveau visionnement Le Clan nous effare un peu plus. Le scénario est plein de trous, de temps morts, d'incohérences, d'approximations... Que dire de cette scène dans laquelle une jeune femme avec un chapeau noir et des lunettes rondes comme des soucoupes passe interminablement en revue les photos de la police criminelle avant de lever les yeux, froncer le sourcil et crier soudain "C'est lui, je le reconnais" en découvrant le portrait de Delon punaisé sur le mur qui lui fait face?

Le casting laisse songeur: Jean Gabin en padrino sicilien, franchement, on a vu plus crédible; le dabe, il fonctionnait au camembert de Normandie, pas à la pasta pomodoro. En face de lui, Lino Ventura tient le rôle de l'inspecteur Le Goff… Dites, il n'y a pas maldonne?

Alain Delon fait son numéro de Guépard, jeune fauve hypersexué, tueur en cavale, et le machisme marche à ses côtés. Lorsqu'il joue avec son pistolet, visant un point imaginaire, la comédienne Irina Demick se place dans sa ligne de mire, façon muette de dire "Prends-moi toute, beau gosse". Plus tard, au bord de la mer, tandis qu'il fracasse sauvagement sur le rocher le crâne d'un congre qu'il vient de pêcher - c'est ainsi qu'il éteint le désir, refoule le ça -, elle s'offre une séance de bronzage en nu intégral. Le Delon n'est pas long à laisser tomber son gros serpent inerte et sa gaule pour couvrir la belle impudique. Ce machisme à la gomme participe des codes désuets du policier à la papa. Tout ceci est pantouflard, flappi, replet, bedonnant… Le flan des Siciliens…

Mais à chaque nouveau visionnement Le Clan nous émerveille un peu plus. Parce que la distance temporelle qui se creuse fait vibrer la corde nostalgique avec plus d'intensité. Parce que le film témoigne d'une époque qui n'est plus et qui était celle de notre jeunesse, de notre enfance. Regardez le Paris d'alors, les téléphones en bakélite, les DS, l'intérieur cossu du Gabino, meubles vernis, papiers peints étouffants... Mais ce Paname d'antan commence à craquer sous les assauts de la modernité: regardez les lampes en demi sphères oranges, ornées de pois rouges qui pendent dans la brasserie. Complètement pop! Les néons new-yorkais, les appels téléphoniques "en flash"(?) que passe la PJ et les cellules photoélectriques grosses comme des fusibles d'usine et fixées par quatre vis platinées dans la vitrine des joailliers participent de ce rétro futurisme touchant.

En fin de compte, peu importe l'intrigue: Le Clan des Siciliens raconte en filigrane les grandes mutations de la fin des années 60. Le terrain vague dans lequel a lieu le règlement de comptes final est cerné au fond par les barres des HLM qui s'érigent et qui, trente ans plus tard, brûleront.

Et puis, le film met en scène des mastodontes comme on en fait plus. Le choc Gabin – Ventura (juste deux scènes communes) fait des étincelles. Bien sûr, le premier cabotine aux limites du possible; peu importe, sa masse suffit à nous abasourdir. Et son âge aussi. Gabin est antédiluvien, il existe de toute éternité, il est comme sculpté dans le schiste de Burgess. Dans Le Président (1962), de Verneuil, âgé de 58 ans, il tient le rôle d'un homme de 73 ans. Le jeunisme? Je le compisse, Môssieur, semble dire notre Béhémoth à poil blanc! Quant à Lino, sa carrure, sa justesse, sa sobriété nous impressionnent comme toujours. Des comme ces deux-là, il faudrait absolument retrouver collés dans l'ambre les moustiques qui les auraient piqués pour récupérer leur ADN et les cloner. Ça ramènerait des hommes dans un cinéma hanté de freluquets et de demi portions.

Enfin, et à jamais, il y a le thème musical d'Ennio Morricone, chef-d'œuvre inaltérable de la musique de film. Ce tango bizarrement syncopé, ponctué de gdzoïng! sonores de guimbarde et passible d'infinies variations, du gimmick quasi comique à a sérénade la plus mélancolique nous filait déjà la nostalgie en 1969. Alors, aujourd'hui…

Tcharles attend une réponse cinglante

Il fallait s'attendre à de vives réactions. Visiblement ulcéré par mes dernières réflexions sur l'essence de la critique, le sous-secrétaire de l'Association des Ennemis du Piano Mélancolique (AEPM), qui avance masqué sous le pseudo de Tcharles et s'est senti visé, contre-attaque. Il s'insurge avec véhémence et affirme: "Plutôt que jeter l’anathème sur Giant Buddhas, toutes les ressources de cette noble organisation ont été engagées dans une plus juste cause: faire modifier la partition musicale du film Truman Capote (pour sa sortie DVD, puis pour sa déclinaison interactive Truman Capote - The Game) afin qu’un violon alto soit mixé en lieu et place de l’abominable crincrin

".

Projet certes honorable, encore que cousu de crincrin blanc. Faut-il rappeler que ce triste sire de Tcharles est aussi trésorier d'un groupuscule occulte, les Ennemis du Road Movie (ERM)? Cette faction s'est juré de rayer du dessus de la terre tous les films qui prennent la route, de Zabriskie Point à Im Lauf der Zeit, d'Easy Rider à Burt Munro, de The Straight Story à Lord of the Rings… Enfin, peut-être pas ces deux derniers, parce que David Lynch c'est David Lynch et que les Hobbits vont à pied (velu), mais chez ces gens-là, on en n'est pas à une contradiction près…

Quant à moi, insensible à leurs invectives, je continue à présider l'Association Pour le Rétablissement du Châtiment Suprême Pour John Williams Coupable d'Ecrabouiller l'OEuvre de Spielberg Sous ses Boursouflures Symphoniques Et Pour Tous Ses Epigones Honnis (APRCPPJWCEOSSBSEPTSEH). Une association sérieuse, elle, portée par un véritable idéal esthétique…

Qui, moi? Négatif?

Le cinéma est-il sacré? En sous-entendant vaguement que Renaissance manque de couleurs, Les Bronzés 3 d'inspiration et Hostel de subtilité, blasphème-t-on l'art 7e? En résumé, suis-je un salaud?

Un internaute m'interpelle sur une réflexion récente plaisamment intitulée "Saison des navets". Selon lui, cette humeur reflèterait bien mon état de critique – sous-entendu agressif, méchant, payé pour dire du mal. "J'ai toujours été frappé par le côté négatif, voir élitiste de vos choix" précise mon interlocuteur. Elitiste, oui, bien sûr: l'exigence est un devoir. Mais négatif, pas assez, je le crains. J'ai trop souvent l'impression d'être d'une mansuétude coupable, de trouver des circonstances atténuantes aux plus mauvais films, de m'enthousiasmer au quart de tour. Et après, je lis la réprobation dans les yeux des mes amis, de mes collègues, de mes confrères.

Je ris deux ou trois fois pendant La Doublure, parce que Daniel Auteuil et Richard Berry composent une paire de vieux salopards assez formidables tranchant avec la maladresse et la mollesse de l'ensemble. A la sortie une amie cosnternée par la médiocrité de la comédie de Francis Veber me lance comme une accusation: "Je t'ai entendu rire!". La honte…

Giant Buddhas, cette quête philosophique suscitée par la destruction des statues de Bamiyan, m'emplit d'une mélancolique sérénité. A la sortie du cinéma, tandis que je médite sur la finitude de toute chose, les confrères ricanent de la lenteur soporifique du documentaire de Christian Frei et des notes de piano mélancolique qu'égrène la bande son. Philosophe, je me dis in petto: "Tout change. Rien ne reste".

J'ai chanté de toutes mes forces les louanges de Nouveau Monde, poème enchanteur de Terrence Malick sur la jeunesse du monde. Cette collègue n'a pas de mots assez forts pour flétrir l'insignifiance de Colin Farrell. Elle est exaspérée par son regard de mollusque. Ses yeux à elle étincellent lorsqu'elle maudit tous les zélateurs du film.

Les Producteurs, cet "orgasme d'absurdité" selon Mel Brooks, m'arrache quelques barrissements d'un bon gros rire gras. A la fin de la projection, un vieux sage de la critique vocifère: "C'est les cons que ça fait rire…". La honte bis.

A la fin de la vision de presse de Delwende, film burkinabé, je devais être le dernier journaliste dans la salle, touché par l'histoire si simple de la jeune Pougbila qui, bravant le vieil ordre patriarcal, s'en va chercher sa maman chassée de la communauté et la ramène au village. Pourrai-je jamais recommander ce film sans risquer de me faire lyncher?

Moi? Négatif? Des clous. Je suis l'ami des films qui prennent l'eau, qui prennent des chemins de traverse, qui prennent le temps de ne rien dire, qui prennent aux tripes, qui prennent des positions fortes, qui prennent des postures ridicules, qui prennent un enfant par la main, qui prennent des risques, qui prennent la tangente, qui prennent leur pied, qui prennent le contre-pied des vérité reçues, qui prennent la route (des Indes), qui prennent les enfants du Bon Dieu pour des canards sauvages…

Quant aux films qui prennent les vessies chinoises pour des lanternes japonaise (Mémoires d'une Geisha) et surtout ceux qui prennent les spectateurs pour des imbéciles (La Panthère rose, Basic Instinct 2, Enfermés Dehors…), et bien oui, je les étrille. Les malheureux qui ont gaspillé leurs sous pour ne pas rire à La Panthère rose et ne pas bander à Basic Instinct ne peuvent pas dire qu'ils n'étaient pas prévenus…

Le réel qui coince, la fiction qui flanche

Résumé du chapitre précédent: Etant arrivé au milieu du chemin de sa vie, notre critique de cinéma se retrouva dans un champ de navets obscurs. Il avait subi Casanova de Lasse Hallström, l'infect Hostel, le nullissime Pink Panther, Renaissance, Aurore, Le Passager, La Mémoire des Autres, de Toi et Moi, de Cabaret Paradis, La Doublure de Francis Veber, la première demie heure de Destination Fatale 3... L'obscurité allait croissant.

La lumière est venue de Nyon, où s'est tenue la conférence de presse de Vision du Réel (24 au 30 avril 2006 - www.visionsdureel.ch). Avec sa passion coutumière, Jean Perret, qui a lancé le festival en 1995, détaille le riche programme de sa douzième édition: 160 films venus de 38 pays témoignant d'une curiosité sans faille à l'égard du monde dans tous ses états. Le sémillant directeur récuse le bon vieux documentaire de jadis, aux connotations poussiéreuses, et la-soit disant objectivité journalistique et encore les fantasmes d'exhaustivité pour proposer des œuvres qui privilégient l'approche poétique et le regard personnel, engagé, citoyen.

Il décrit quelques films, et le monde se dévoile dans sa complexité inextricable et merveilleuses. On y parle de Tchernobyl et du tsunami, du travail des paysans et des bergers dans le sud de l'Italie où Vittorio de Seta les filmait et des aspirations de la jeunesse japonaise des journaux quotidiens d'Alain Cavalier et d'un enfant de deux ans qui découvre son reflet pour la première fois, de l'islamisme et de Bob Dylan… Au programme, il y a même cinq films de fiction, tant il est vrai que la fiction est part intégrante de la réalité du monde...

Le festival Visions du Réel nous fait du bien, parce qu'il parle à l'intelligence et parce qu'entre fiction et réalité, il y a de l'eau dans le gaz. Est-ce la faute aux télévisions qui ont exagéré avec la téléréalité débilitante et les docu-fictions mensongers? Est-ce la faute à l'entertainment qui a perdu contact avec la réalité? A ce propos, l'autre soir, la télévision rediffusait Armageddon. Dans ce chef-d'œuvre des services de propagande américaine Bruce Willis, foreur pétrolier, sauve l'Amérique et le reste de la planète en faisant simplement exploser une bombe atomique au cœur d'un météore menaçant de pulvériser la Terre…

Bref, comme le héros américain suant, pince à la main, devant le mécanisme de déclenchement de l'engin nucléaire, nous ne savons plus s'il faut couper le fil rouge de la fiction ou le fil bleu de la réalité – à moins que ce soit le contraire…

Eva Joly, la magistrate qui a instruit l'affaire Elf s'insurge avec aigreur contre Claude Chabrol qui s'est inspiré de la même affaire pour L'Ivresse du Pouvoir, avec Isabelle Huppert dans le rôle d'une juge qui se grise de sa puissance et fait le malheur des siens. La vraie juge n'apprécie pas les licences narratives du cinéaste. Elle estime qu'il réduit la portée du scandale financier à "un petit théâtre de mœurs", qu'il met dans un même sac l'esemble des protagonistes, "tous médiocres, tous pourris, tous coupables, même la juge, CQFD", et qu'en plus, il viole "l'intimité de sa vie privée". Est-elle blessée par la réalité? Pend-elle trop au sérieux l'humour chabrolien? Mme la Magistrate est en tout cas bien insensible aux vertus de l'imagination et aux joies de l'extrapolation.

"Au mois de mars, on pourra entre autres nombreuses sorties découvrir L'Acccord, réalisé par Nicolas Wadimoff et Béatrice Gulpa, et consacré à la "tentative de Genève" lancée par des hommes de bonne volonté pour proposer un règlement du conflit entre Palestine et Israël" Nos cœurs de cinéphiles, de journalistes à L'Hebdo et de pêcheurs lausannois ne font qu'un bond dans nos poitrines: Béa dans Les Cahiers du Cinéma (et Wadimoff aussi)! Elle en a fait du chemin, la Guelpa, depuis qu'elle décortiquait la Chine millénaire, la Genève internationale et la fête de l'accordéon dans les pages de L'Hebdo! Elle, qui revendique une grande méconnaissance du cinéma, co-réalise un premier film et vlan! elle atterrit en quatrième ligne de l'édito des Cahiers!

Truffe frémissante, l'on poursuit la lecture de l'édito de Frodon, et là, patatras, dégringolade: "Ce numéro des Cahiers n'en parle pas, pas plus qu'ils n'ont parlé le mois dernier du Plafond de verre, les défricheurs de Yamina Benguigui (…)". Ah bon? Pourquoi donc? "Par choix autant que par impossibilité matérielle à traiter la totalité de sorties devenues pléthoriques, les Cahiers ne rendent pas compte de tous les films qui sortent". Oui, c'est malheureusement vrai, ici comme à Paris: le plus passionné des critiques de cinéma ne peut plus, matériellement, tout voir. Mais…

"Mais ces raisons ne s'appliquent pas à ces deux titres: l'un et l'autre sont très intéressants, mais ni l'un ni l'autre ne sont des films"… Ah bon? Mais alors c'est quoi qu'ils ont projeté à Locarno? A en croire l'éditorialiste,  un "travail tout à fait légitime" mais "un produit dont la seule juste destination est la télévision". Merde alors.

Par-delà la posture esthétique un peu agaçante des Cahiers du Cinéma, cet ostracisme semble significatif d'une confusion des genres préjudiciable à l'ensemble du domaine audiovisuel et que seul Visions du Réel semble apte à dépasser et sublimer.

Saison des navets

Etant arrivé au milieu du chemin de sa vie, notre critique de cinéma se retrouva dans un champ de navets obscurs.

Il y a des périodes comme ça où l'on désespère du cinéma. Où l'on subit, impuissant, une flopée de films ratés, de trucs inutiles, d'aberrations esthétiques, de machins brinqueballants, de choses bizarres, de rogatons douteux, de projets foireux dont on se demande par quelles séries de hasards et de compromissions ils ont fini par aboutir et autres fonds de tiroirs… Ces scories s'épandent, pêle-mêle, sur les écrans dans une sorte de fuite en avant effrayante. L'autre jour, se rappelant de la notice "Attention derniers jours" qui apparaissait jadis dans les programmes de cinéma, un exploitant de salle remarquait, désabusé, qu'on pourrait la publier dès le premier jour d'exploitation. Trop de films, trop de mauvais films qui se chassent les uns les autres et des spectateurs qui, ne sachant plus où donner de la tête, restent chez eux avec leurs dvd…

Ces dernières semaines, les professionnels du cinéma ont été soumis à un bombardement intensif de trucs consternants.

Casanova, de Lasse Hallström, une relecture particulièrement niaise, sucrée, moraliste, hollywoodienne quoi, de la vie du fameux queutard vénitien.

Hostel, le plus dégueulasse du gore.

Pink Panther, qui, pour des raisons lucratives, essaie de ressusciter l'inspecteur Clouseau, flic calamiteux créé il y a quarante ans par Peter Sellers. Steve Martin reprend le personnage. C'est un ratage scandaleux. Les gags sont d'une vulgarité, d'une platitude consternantes. Lorsque l'inspecteur cherche à garer sa Twingo entre deux limousines, qu'une dizaine de mètres séparent, et qu'ils les tamponnent à plusieurs reprises chacune, on imagine ce que Laurel et Hardy auraient su tirer de cette situation. Là, on se réjouit juste que la scène se termine. Comme l'action se déroule à Paris, chaque comédien prend un accent français insupportable - sauf Jean Reno qui l'a naturellement. En fin de compte, ce navet monstrueux fait croire que Jean Reno est un comédien plus fin que les autres. C'est le comble!

Renaissance. La France abrite de brillants techniciens d'animation qui louent leurs services à l'Amérique. Là, ils ont franchi le pas et produit un long métrage d'animation. Ils ont voulu faire les malins en optant pour le noir et blanc. Ils auraient mieux faits de continuer à crayonner des Donald de toutes les couleurs pour l'oncle Walt. Ils ont tourné en motion capture (on filme des comédiens qu'on retravaille à la palette graphique, comme pour l'abominable The Polar Express), une technique garantissant un rab de réalisme. En l'occurrence, ces personnages en noir et blanc, creusés d'ombre comme on le faisait il y a trente-cinq ans sur certaines pochettes de disque psychédéliques, desservis par un doublage désastreux, sont impuissants à susciter la moindre empathie. Et il ne suffit pas d'esquisser une ville futuriste pour ressusciter le génie du Metropolis de Fritz Lang. Le magazine Studio imprime en gras "ce scénario de science-fiction (…) est en tous points remarquable". Que la presse française, oscillant entre mansuétude coupable et enthousiasme exacerbé, fasse la promotion de l'industrie de l'animation nationale entre dans l'ordre cocardier des choses. Mais il faut raison garder: le scénario de Renaissance, mêlant clichés éculés et banalités soporifique, est absolument raté. En matière de cyberpunk, ces laudateurs aveuglés se souviennent-ils seulement de Ghost in the Shell?

Aurore: Nils Tavernier, fils de Bertand, a signé quelques documentaires intéressants. Et voilà qu'il s'essaye au conte de fées. Dans un royaume magique, le roi a interdit la danse. Sa fille y va quand même de ses entrechat mutins. On veut la marier de force: elle décline les trois prétendants pour aller valser dans les nuages avec celui qu'elle aime d'amour vrai. Peut-être que les fillettes de 7 ans, passionnées de tutu, apprécieront cette indicible nunucherie. Les autres se souviendront qu'hormis Cocteau avec La Belle et la Bête, le conte de fée passe mal au cinéma. Parce qu'il appartient à une tradition orale? Parce qu'il ne supporte pas d'âtre étiré sur 1 heure 30? Parce que le merveilleux supporte mal d'être mis en images?

Le Passager: le pire du fond, le fond du pire… Un homme déboussolé par le suicide de son frère et hanté par un secret d'adolescence s'échoue dans un hôtel minable, macère dans sa mélancolie. Quelques flashes-back charbonneux viennent rompre la monotonie de cette stagnation glauque. On se demande comment des comédiens comme Julie Depardieu ou Maurice Bénichou ont pu se fourvoyer dans cette fondrière…

On pourrait encore parler de La Mémoire des Autres, de Toi et Moi, de Cabaret Paradis et même dire que le Chen Kaige de Wu Ji n'arrive pas à la cheville de celui qui faisait Life on a String ou Adieu ma concubine.... Mais non. Assez de lamentations. Il est temps d'espérer. De guetter la lumière au bout du champ de navets. Car aussi sûr que le soleil se lève le matin, il y a toujours un film qui vient nous rendre le goût du cinéma. En 2002, c'était Road to Perdition. En 2004, Kukushka. En 2006…

Savez-vous démonter une yourte?

Oublions d'emblée le titre mongol, puisque le DVD est arrivé, de main en main, du distributeur à l'exploitant, de l'exploitant à un confrère, sous couleur allemande: Die Höhle des Gelben Hund, soit La Caverne du Chien jaune, de Byambasuren Davaa.. La cinématographie mongole n'étant pas particulièrement prolifique, on découvre avec curiosité ces images de steppes nous renvoyant à Urga.

L'histoire est d'une simplicité universelle. Dans un décor herbeux aux perspectives infinies, une famille trait ses moutons et vit en paix. Parfois le père enfourche sa moto et part en ville; il en ramène des produits  modernes, comme une jauge de plastique, qui jurent avec la vie traditionnelle des paysans. La mère fait des fromages et s'occupe des trois petits enfants, gosses craquants au visage lunaires et aux joues rosies par le grand air.

Nansal, adorable petite teigne aux couettes verticales, trouve un chien perdu. Elle veut le garder, bien sûr. Le père refuse: il craint que l'animal errant n'ait grandi avec les loups qui harcèlent son troupeau. L'histoire se termine bien, le chien achète sa place au sein de la famille en défendant le bébé contre les vautours. C'est à ce genre de film simple, émouvant, beaux que les grands-mamans d'autrefois emmenaient leur petits-enfants, avant d'aller manger un gâteau au tea-room.

Nomade, la famille de Nansal part s'établir plus loin. Ils démontent la yourte. Ils épluchent les différentes couches de couverture et autres tapis de feutre qui servent de murs et de toit à leur habitat traditionnel, puis les roulent. Ils déboîtent les solives souples qu'ils assemblent en fagots, inclinent les mâts supportant le cerceau sommital permettant le passage de la fumée. Le tout est rangé dans des chars à bœufs, à côté de la moto, et la caravane s'ébranle vers d'autres pâtures.

Sur grand et petit écran, j'ai absorbé des milliers de films. J'ai vu des choses extraordinaires. Des supernovae. Des dinosaures. Des extraterrestres, des petits qui chevrotent "Hooooome", et des grands velus qui mugissent "Auuuggh!" en inversant le propulseur ionique latéral du Millenium Falcon, et encore des pieuvres vindicatives qui atomisent l'Amérique. J'ai vu le cœur de la terre, un monolithe noir flottant au large de Jupiter, des présidents assassinés, des empires qui déclinent, chutent et contre-attaquent, les mines de la Moria que les nains ont creusées trop profondément et trop avidement, un gorille géant escaladant l'Empire State Building, des appartements cossus de l'avenue Montaigne et des placards pleins d'amants…

J'ai vu mourir dix mille personnes au moins, salauds et innocents confondus. Et j'ai vu ces dernières années quelque 150 hackers craquer les codes d'accès du Pentagone (ou de la CIA, ou de la NSA…). Mais, de ma vie, je n'avais jamais assisté au démontage d'une yourte. C'est un spectacle plus fascinant que ceux dont le cinéma de consommation courante nous gave.

On touche à la raison pour laquelle le plus minable des westerns sera toujours plus excitant qu'une romance ou qu'une enquête contemporaines, car on y voit des chevaux, et qu'un cheval qui court, c'est beau, c'est la vie et le mouvement, tandis qu'un amoureux roucoulant au portable ou un profiler établissant des protocoles informatiques sont des motifs cinématographiquement nuls.

Il faut sans cesse s'interroger sur la manière dont les conventions cinématographiques modifient le regard et se substituent à la réalité. Un hacker craquant un code est un des ces clichés qui structurent les préjugés et donnent l'impression de maîtriser le monde. L'architecture d'une yourte une structure inconnue qui nous étonne, qui nous invite à poser un autre regard sur la réalité alentour..

En mars 1999, à la sortie de Cookie's Fortune, Robert Altman nous livrait quelques réflexions sur la manière que le cinéma a de biaiser la réalité: "Je crois fermement que dans la civilisation occidentale contemporaine, il n’y a pas un seul flic qui n’ait pas appris à se comporter en flic sans regarder la télévision. Les policiers apprennent leur boulot en regardant des films. Et les gangsters à se comporter en criminels en regardant les mêmes films. Tous ces jeunes délinquants qui prennent des postures étudiées sont le produit du cinéma. En fait, les flics du monde entier, oui, même les flics suisses se comportent comme des flics américains, à cause de cette exposition télévisuelle".

Le grand cinéaste rigolait: "La vie imite l'art. Et l'art imite la vie! C'est l'histoire de la poule et de l'œuf: on ne sait toujours pas qui a commencé". On passerait bien une soirée devant la yourte, sous les étoiles, à manger une omelette ou un poulet en écoutant Robert Altman parler de l'art et de la vie tandis que Zochor le chien, roulé en boule près du feu, agite ses pattes en dormant.

So sprach Poelvoorde

Poelvoorde_gros_plan Jour de Fête, c'est le titre de la nouvelle émission sur le cinéma animée par Isabelle Giordano. Certes, l'intitulé, hommage à Jacques Tati, présuppose de la jubilation et de la félicité, mais pourquoi le cinéma, tendu comme un ressort vers l'efficacité promotionnelle, néglige-t-il toujours la dimension critique pour exalter l'harmonie, le succès et comptabiliser les chiffres d'entrées avec des trémolos lyriques? Jour de Fête devrait s'appeler Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil.

Pour parler de La Doublure, sont invités Francis Veber et les comédiens Gad Elmaleh, Richard Berry, Virginie Ledoyen, Kristin Scott-Thomas. L'animatrice demande si le réalisateur est aussi tyrannique qu'on le dit. Mais non, se récrient-ils tous. Il est exigeant certes, mais généreux. Gad Elmaleh n'avait jamais vu une telle précision dans la direction d'acteurs. L'animatrice s'enthousiasme, elle assène une équation glorieuse: Francis Veber = succès garanti! Bon, d'accord, La Chèvre, Les Compères ou Le Dîner de Cons ont cassé la baraque. Mais qui se souvient du Jaguar ou de Tais-toi! ?

Ensuite, minute analytique: le Pignon à travers les âges. François Pignon (ou parfois Perrin), c'est le nom d'un personnage récurrent de Veber, créé par Pierre Richard, repris par Villeret, Auteuil, etc., à savoir le maladroit sympathique, le loser au grand cœur, le faible qui se rebiffe. Bonne idée ne débouchant que sur quelques banalités et de nouveaux dithyrambes.

Par chance, un grain de folie s'est glissé dans la mécanique promotionnelle: Benoît Poelvoorde, venu vendre Du jour au lendemain, une comédie qu'il porte entièrement sur ses épaules, sans arriver à sauver les meubles. Héritier du surréalisme belge, le zigomar de Namur annonce la couleur: "Je parle beaucoup pour qu'on ne m'entende pas. Je peux dire une chose et son contraire".

Lorsque l'animatrice lui demande quel genre de cinéma il préfère, il il dit qu'il aime tout -"sauf les films de sous-marins". "Y compris Yellow Submarine ?" aurait dû demander Isabelle Giordano, si elle avait de l'esprit, et le Grand Blond aurait pu délirer un bon coup sur les traces des Beatles au Pepperland.

Ces précis de claustrophobie abyssale angoissent Poelvoorde. Et puis, dit-il, on devrait payer demi prix, parce que dans les films de sous-marin, ils répètent toujours trois fois les choses: "Périscope sorti!" "Périscope sorti"…

En septembre 1999, nous avions mangé sur une terrasse, à Ouchy, avec Benoît Mariage et Poelvoorde qui venaient de faire ensemble Les convoyeurs attendent. Entre la poire et le fromage s'était glissé une minute de surréalisme suscitée par Poelvoorde qui a le génie de savoir saisir l'instant et le pétrir pour en tirer un diamant.

Débarrassant les assiettes, le serveur demande: "C'était bon?". "C'était très bon", répond poliment Poelvoorde. "Café?" enchaîne le serveur. "Oui, répond aussitôt Mariage. "Trois fois?", s'enquiert du tac-au-tac le serveur. " "Si vous voulez, dit alors Poelvoorde, sérieux comme un pape: "C'était très bon. C'était très bon. C'était très bon"…

La logorrhée de Poelvoorde subvertit la norme. Elle fait plus sens que l'aimable blabla des autres.

Pingouin vole

Pingouin_volepsd_copie On sait que les pingouins ne volent qu'en rêve. Idem pour Swissair.

En admettant que le cinéma, c'est la part du rêve dans la vie, que le grand écran transforme les échecs en réussites, le 7 e art donne des ailes aux pingouins et aux avions à croix fédérale.

Sorti le 1er mars dans une dizaine de villes de Suisse romande, le film Grounding, Les derniers jours de Swissair de Michael Steiner et Tobias Fueter a fait un démarrage record en Suisse romande. En cinq jours d'exploitation le film a enregistré plus de 15 000 entrées ce qui constitue vraisemblablement la meilleure sortie de tous les temps pour un film suisse en Romandie. Avec ses 285'000 entrées à ce jour en Suisse allemande, les spectateurs romands permettent au film de fêter le passage de la barre des 300'000 entrées en Suisse. Swissair vole ou, comme le relevait Pascal Couchepin lors de la première romande, "D'un malheur vous avez fait un bonheur".

Ils s'habillent en noir et blanc et, incapables de voler, ils se dandinent de façon comique sur la banquise. Ne riez pas du pauvre pingouin! Car, dans l'eau, l'oiseau aptère se change en torpille. Et il résiste à des températures inhumaines pendant les longs mois de l'hiver austral. Filmés par Luc Jacquet, les manchots empereur ont été la sensation de l'année. Et l'objet d'une troublante mutation: en version originale, l'anthropomorphisme nunuche prévaut. Papa pingouin, maman pingouin et bébé pingouin parlent en off; et la musique troublante, givrée d'Emilie Simon achève de tirer La Marche de l'Empereur du côté de Pingu.

Aux Etats-Unis, le documentaire a subi un lifting sonore complet. Le commentaire off lu par Morgan Freeman a enthousiasmé les fondamentalistes chrétiens et créationnistes. Ces braves obscurantistes ont vu la main de Dieu dans le smoking du pingouin: qu'une créature pût résister pareillement au rigueur de l'hiver, jeûner un semestre et couver à – 60 relève forcément de l'intelligent design. Ils auraient dû encore préciser que la neige du Pôle sud est aussi blanche que la barbe ouatée du Bon Dieu…

A propos de barbe, George Clooney en arbore une dans Syriana, qui lui vaut l'oscar du meilleur second rôle. Un satisfecit: le comédien méritait mieux, notamment pour Good Night, and Good Luck, film engagé sur cette valeur en voie de disparition qu'est la liberté d'expression.

En revanche, les cow-boys de Brokeback Mountain sont peut-être trop glabres: le film d'Ang Lee a raté l'oscar. Qu'on pût imaginer que ces vachers rapides de la gâchette dont la geste héroïque a fondé la mythologie américaine n'aient pas été fondamentalement et exclusivement hétérosexuels laisse beaucoup d'Américains mal à l'aise. Se souviennent-ils seulement que le nom de baptême de John Wayne était… Marion Morrison?

Et les pingouins gays qui défraient la chronique de certains zoos, que prouvent-ils? Que Dieu est faillible? Que le diable est tout puissant?

Rendez à Oscar

Amérique-France, 78-31. Autrement dit, le pays de Descartes a mis quarante-sept ans pour copier la cérémonie d'autocongratulation cinématographique qui faisait les beaux soirs de Hollywood. Et si elle s'arrange pour brûler la politesse à son modèle en programmant ses Césars une semaine avant la cérémonie des Oscars, la France conserve quarante-sept ans de retard sur le déroulé de la cérémonie: moins d'humour (malgré Valérie Lemercier), moins d'insolence. Moins de glamour. Et, bien sûr, moins de bons films.

Et puis quelques surprises: au lieu d'élire meilleur film l'impressionnant Munich de Spielberg ou l'extraordinaire Capote de Bennett Miller, l'académie des Oscars a choisi Collision de Paul Haggis. Un film qui doit sa structure aussi bien au plan de la ville de Los Angeles, tout en perpendiculaires, qu'au fabuleux Short Cuts de Robert Altman. Des personnages de tout âge, de toute origine se croisent, se confrontent, parfois se collisionnent. Contre toute attente, le salaud se rachète et le bon dérape du côté du mal. L'exercice n'est pas inintéressant, mais un peu trop artificiel, un peu trop imprégné de religiosité pour convaincre pleinement. Le vernis philosophique de ces destins croisés a toutefois davantage séduit que les amours homosexuelles de deux cow-boys dans Brokeback Mountain: l'Amérique n'est pas encore mûre pour remettre en cause la virilité de ses héros fondateur. Ang Lee, le plus américain des cinéastes chinois, reçoit toutefois les statuettes de meilleur réalisateur et meilleur scénariste.

Si Reese Witherspoon, meilleure actrice, exquise dans le rôle de June Carter, la femme de Johnny Cash, dans Walk the Line, ne restera pas à jamais dans les esprits, en revanche Philip Seymour Hoffman, meilleur acteur, est fabuleux en Truman Capote dans le film éponyme. A 38 ans, ce comédien exceptionnel et caméléonesque, habitué jusqu'alors aux seconds rôles (Magnolia, Punch-Drunk-Love) accède pleinement à la gloire et ce n'est que justice. On le reverra bientôt en méchant dans Mission Impossible 3. Sa seule présence devrait suffire à rendre intéressant le blockbuster calibré pour faire resplendir la gloire de Tom Cruise.

Swiss made heroes

Des fois, enfant, on se demandait, un peu triste, pourquoi il ne se passait jamais rien chez nous. Pourquoi les cow-boys et les Indiens se fritaient au Far-West plutôt qu'en Appenzell.  Pourquoi nous n'avions pas de roi, d'empereur, de tsar, de shogun, de calife, de dinosaures, de migou… Pourquoi les Mousquetaires du Roi avaient sévi à Paris plutôt qu'à Lausanne. Pourquoi Bob Morane avait son appartement sur les bords de la Seine plutôt qu'au Quai des Forces-Motrices. Pourquoi Astérix chassait le sanglier en Bretagne plutôt qu'aux Marécottes. Pourquoi Robin des Bois se planquait dans la forêt de Sherwood plutôt que dans les bois du Jorat. Pourquoi Huckleberry Finn descendait le Mississipi plutôt que le Doubs…

Nous désespérions. Nous n'avions pas de héros, pas de justiciers masqués, pas de cosmonautes, pas d'hommes chauves-souris. Des lacustres, oui, c'est vrai, et cette spécificité nous consolait un petit peu – même si nous devions apprendre plus tard que les petits-enfants des hommes des cavernes n'avaient jamais construits de villes sur pilotis…

Bien sûr, de grands hommes nous en avions, mais il nous semblait tellement ternes, tellement sérieux. Guillaume Tell, oui. Mais finalement, tirer une fois sur une pomme, c'est maigre par rapport aux exploits de ces tireurs d'élite que sont Longue-Carabine ou Robin des Bois. Divico, peut-être, qui avait mis la pâtée aux Romains, mais avec moins d'humour qu'Obélix.

Ecrivains, juristes, militaires, nos héros nationaux se contentaient de siéger dans des cadres poussiéreux  plutôt que de bondir dans des fascicules aux couleurs criardes. Ah, échanger le portrait austère du Général Dufour contre son poids de Blek le Roc

Pourquoi cette panne? Est-ce la faute aux instituteurs et aux pasteurs qui occupaient leurs loisirs à rédiger d'édifiantes vies des grands hommes? Fondateur de l'asile des aveugles à Lausanne, Maurice Constançon était assurément un homme de bien (et accessoirement mon arrière-grand-père), mais force est de reconnaître que son Major Davel, dont on retrouvait des exemplaires jaunis sur toutes les bibliothèques familiales, manquait de punch…

Est-ce la faute aux cinéastes? A Alain Tanner qui déniait que notre pays puisse être un biotope à fiction: "Il est difficile de faire du cinéma ici, expliquait l'auteur de La Salamandre. On est à l'étroit dans nos gentilles petites villes, dans nos gentilles petites vies. Un génie comme Bergman peut faire vingt films entre quatre murs. Si on a besoin de paysages il faut sortir".

Francis Reusser, qui a réalisé deux adaptations de Ramuz, Derborence et La Guerre dans le Haut-Pays, récuse ce point de vue: "Il y a quelque chose que je trouve insupportable ici, c'est la haine de soi. Ce pays en vaut bien un autre, il n'y a aucune raison de s'enfuir... Je prétends que ce pays est un formidable territoire pour la création, la pensée. En deux heures de bagnole, le temps qu'un mec à New York fait pour aller au boulot, on va de Genève au Valais, on a le lac, les vignes, la montagne, on change de culture, de langue, de mode de vie. Pourquoi ne fait-on pas de tout ça un travail conséquent dans le cinéma?"

Les choses bougent. Les consciences se décoincent. Jean-François Amiguet parle de tourner un western pour deux comédiens et un loup qu'on ne voit pas, qu'on entend seulement, dans le décor impressionant du Val d'Hérens.

Dans Mais in Bundeshuus, Jean-Stéphane Bron a montré que le Palais Fédéral, jusqu'alors considéré comme un mausolée, recelait en on sein cossu des intrigues que Dumas eût goûtées. Devant son objectif, le travail d'une commission fédérale prend une dimension dramatique insoupçonnée. C'est un véritable western que signe le documentariste lausannois, mettant en scène dans les rôles principaux, cinq archétypes du genre: le jeune premier, le méchant, le traître, l'ingénue et l'institutrice.

Dominique Othenin-Girard espère que la Suisse soit enfin prête à admettre avoir quelques héros. Il pense que la neutralité a profondément marqué les mentalités: "On tend toujours à révéler les faiblesses des gens, on opte pour le réalisme plutôt que pour l'idéalisme". Dans Henry Dunant – Du rouge sur la croix, il a choisi de montrer le fondateur de la Croix-Rouge sous les traits d'un être lumineux.

Quant à Michael Steiner, il n'a pas honte de faire des "films patriotiques", comme il dit. Dans Mein Name ist Eugen, le jeune réalisateur zurichois cavale derrière une bande de sympathiques Spitzbuben et montre quelques paysages helvétiques beaux comme des couvercles de boîte à biscuits.

Affiche_swissair Dans Grounding, il raconte le naufrage de Swissair sur le mode du thriller politico-financier, empruntant au cinéma américain non seulement son rythme mais aussi sa propensionà chercher l'inspiration dans l'actualité la plus chaude. Sur l'écran s'élabore une saisissante transmutation de la matière: les calculs des uns, les atermoiement des autres, les bévues des uns et des autres, les coups fourrés et les coups foireux parfois fastidieux à suivre dans la presse économique prennent à l'écran une dimension bigger than life.

Mercredi soir, au terme de la première lausannoise, le public était frappé par ce récit plein de bruit et de fureur. Transportés par cette fiction efficace, ils prenaient pleinement conscience de l'étendue du désastre.

Et les participants au débat qui a suivi le film, Michel Béguelin, Conseiller aux Etats socialiste, Jean-Pierre Jobin, directeur général émérite de l'Aéroport International de Genève, l'éditorialiste Jacques Pilet, le producteur Peter Christian Fueter et le  comédien Gilles Tschudi, bénéficiaient de cette grâce induite par la fiction. Leurs commentaires, remarques, informations prenaient un relief supplémentaires. Des pistes se dessinaient.

On avait l'impression que Grounding n'est qu'un premier pas, qu'on pourrait imaginer des développements, des spin off, des sequels. La revanche de Marcel Ospel, par exemple, tant il est vrai que le président de l'UBS ressemble au méchant. En relevant avec ironie l'absence de Moritz Leuenberger dans le film, Jacques Pilet suggère déjà le pitch d'une éventuelle future comédie…

Eugen, Marcel, Moritz, Henry, les langues fourchues du Conseil Fédéral, les cow-boys du Val d'Hérens, les shérifs de Kloten… La Suisse est en train de se doter d'une belle bande de héros. Et quand on sait que Michael Steiner rêve de tourner un Winkelried façon Braveheart, on se dit que l'avenir va nous venger de nos frustrations d'enfant grandi dans un pays où l'on tendait à rogner les ailes de l'imaginaire.