La clan des nostalgiques
La télévision diffuse encore une fois Le Clan des Siciliens. Et encore une fois on s'attarde devant cette vieille bringue avec une fascination coupable qui va grandissant au fur et à mesure que les années passent..
Le Clan des Siciliens (1969) marque le début du déclin d'Henri Verneuil. Après des films plaisants ou honorables comme La Vache et le Prisonnier, Un Singe en Hiver ou Mélodie en Sous-Sol, le cinéaste vieillissant va aligner au cours des années 70 et 80 polars mal fichus (Peur sur la Ville), films d'aventures désinvoltes (Le Casse, pour ne rien dire de l'atroce Morfalous), films politiques invraisemblables (Le Corps de mon Ennemi, I… comme Icare)…
A chaque nouveau visionnement Le Clan nous effare un peu plus. Le scénario est plein de trous, de temps morts, d'incohérences, d'approximations... Que dire de cette scène dans laquelle une jeune femme avec un chapeau noir et des lunettes rondes comme des soucoupes passe interminablement en revue les photos de la police criminelle avant de lever les yeux, froncer le sourcil et crier soudain "C'est lui, je le reconnais" en découvrant le portrait de Delon punaisé sur le mur qui lui fait face?
Le casting laisse songeur: Jean Gabin en padrino sicilien, franchement, on a vu plus crédible; le dabe, il fonctionnait au camembert de Normandie, pas à la pasta pomodoro. En face de lui, Lino Ventura tient le rôle de l'inspecteur Le Goff… Dites, il n'y a pas maldonne?
Alain Delon fait son numéro de Guépard, jeune fauve hypersexué, tueur en cavale, et le machisme marche à ses côtés. Lorsqu'il joue avec son pistolet, visant un point imaginaire, la comédienne Irina Demick se place dans sa ligne de mire, façon muette de dire "Prends-moi toute, beau gosse". Plus tard, au bord de la mer, tandis qu'il fracasse sauvagement sur le rocher le crâne d'un congre qu'il vient de pêcher - c'est ainsi qu'il éteint le désir, refoule le ça -, elle s'offre une séance de bronzage en nu intégral. Le Delon n'est pas long à laisser tomber son gros serpent inerte et sa gaule pour couvrir la belle impudique. Ce machisme à la gomme participe des codes désuets du policier à la papa. Tout ceci est pantouflard, flappi, replet, bedonnant… Le flan des Siciliens…
Mais à chaque nouveau visionnement Le Clan nous émerveille un peu plus. Parce que la distance temporelle qui se creuse fait vibrer la corde nostalgique avec plus d'intensité. Parce que le film témoigne d'une époque qui n'est plus et qui était celle de notre jeunesse, de notre enfance. Regardez le Paris d'alors, les téléphones en bakélite, les DS, l'intérieur cossu du Gabino, meubles vernis, papiers peints étouffants... Mais ce Paname d'antan commence à craquer sous les assauts de la modernité: regardez les lampes en demi sphères oranges, ornées de pois rouges qui pendent dans la brasserie. Complètement pop! Les néons new-yorkais, les appels téléphoniques "en flash"(?) que passe la PJ et les cellules photoélectriques grosses comme des fusibles d'usine et fixées par quatre vis platinées dans la vitrine des joailliers participent de ce rétro futurisme touchant.
En fin de compte, peu importe l'intrigue: Le Clan des Siciliens raconte en filigrane les grandes mutations de la fin des années 60. Le terrain vague dans lequel a lieu le règlement de comptes final est cerné au fond par les barres des HLM qui s'érigent et qui, trente ans plus tard, brûleront.
Et puis, le film met en scène des mastodontes comme on en fait plus. Le choc Gabin – Ventura (juste deux scènes communes) fait des étincelles. Bien sûr, le premier cabotine aux limites du possible; peu importe, sa masse suffit à nous abasourdir. Et son âge aussi. Gabin est antédiluvien, il existe de toute éternité, il est comme sculpté dans le schiste de Burgess. Dans Le Président (1962), de Verneuil, âgé de 58 ans, il tient le rôle d'un homme de 73 ans. Le jeunisme? Je le compisse, Môssieur, semble dire notre Béhémoth à poil blanc! Quant à Lino, sa carrure, sa justesse, sa sobriété nous impressionnent comme toujours. Des comme ces deux-là, il faudrait absolument retrouver collés dans l'ambre les moustiques qui les auraient piqués pour récupérer leur ADN et les cloner. Ça ramènerait des hommes dans un cinéma hanté de freluquets et de demi portions.
Enfin, et à jamais, il y a le thème musical d'Ennio Morricone, chef-d'œuvre inaltérable de la musique de film. Ce tango bizarrement syncopé, ponctué de gdzoïng! sonores de guimbarde et passible d'infinies variations, du gimmick quasi comique à a sérénade la plus mélancolique nous filait déjà la nostalgie en 1969. Alors, aujourd'hui…



