Visions du Réel, sixièmes visions
La fiction étant part intégrante de la réalité du monde, le Festival a entrouvert ses portes à quelques films où la part de l'imagination est prépondérante. Fleurons de cette nouvelle section, au beau nom paradoxal de Fictions du Réel, The Sun, d'Alexsandr Sokurov, cinéaste impressionniste, héritier du grand Tarkovski.
Dernier volet de sa trilogie consacrée aux dictateurs, après Moloch (Hitler, 1999) et Telets (Staline, 2001), ce Soleil rouge sang est l'emblème d'un empire au crépuscule. En 1945, le Japon est vaincu. Terré au fond de son bunker comme un mollusque au fond de sa coquille, l'empereur Hiro-Hito perpétue des rituels dépourvus de sens. Il assiste effaré à l'effondrement du Japon, envisage la possibilité d'être le dernier Japonais vivant. Il a un mauvais goût dans la bouche: c'est celui de la pourriture. Il sait qu'il n'a aucun attribut divin, il se récite des bribes de propagande pour ne pas sombrer. Féru de biologie marine, il étudie la "dorippe granulata" ou "crabe timide" et s'extasie face à ce "miracle! Cette divine beauté". Il essaye de tromper son anxiété en calligraphiant un haïku…
Les Américains sont là. Choc des civilisations. Les vainqueurs sont stupéfaits de découvrir que le shogun sanguinaire n'est qu'un petit homme d'allure chaplinesque. Lui, après Hiroshima, craignait d'affronter des monstres capables des pires atrocités. Il doit à présent apprendre à redevenir simple mortel, à faire des gestes simples, lui qui n'a jamais ouvert une porte…
Si l'on applique à The Sun la grille de lecture inspirée par Silent Hill et qui a servi de fil rouge à ces blogueries d'avril, nous découvrons un incendie apocalyptique, à Hiroshima, et des fantômes, à savoir les victimes de la guerre et un empereur se promenant sous terre avec des éperons à ses bottes, perpétuant des gestes hautement ritualisés et désormais dépourvus de tout sens. Contemplatif, lent, pénétrant, le film de Sokurov documente de manière fantasmée une période historique, entre dans l'âme des protagonistes - à ce titre le rêve de l'empereur, mêlant en un ballet d'épouvante poissons et feu atomique, est un moment d'un lyrisme prodigieux -, et rappelle que la poésie est la plus splendide expression du réel.
A propos de poésie, Preliminaries d'Anat Even remporte le Prix SRG SSR idée suisse. Bof… Un célèbre écrivain Israélien, S. Yizhar, lit ses souvenirs d'enfance, liés aux fondations du sionisme. Le texte entre en résonance avec la réalité quotidienne d'Israël, principalement symbolisée par des ouvrier thaïlandais (les ouvriers palestiniens ayant été évincés) en train de poser des plaques de gazon. Quelques images d'archives et une musique particulièrement inadéquate complètent ce dispositif éprouvant, car celui qui n'entend pas l'hébreuest obligé de lire les abondants sous-titres (anglais). Le décrochage est assez rapide.
Et Der Kick, d'Andres Veiel qui a gagné le Grand Prix Visions du Réel? On y vient. On y vient, juste le temps d'aller le voir…
Pour l'instant, nous prenons le frais devant le Bar du Réel. Au loin, une théorie de klaxons éclabousse le printemps. Un mariage qui passe. On se dit que ce sont les noces de la fiction et du réel.









