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Visions du Réel, sixièmes visions

La fiction étant part intégrante de la réalité du monde, le Festival a entrouvert ses portes à quelques films où la part de l'imagination est prépondérante. Fleurons de cette nouvelle section, au beau nom paradoxal de Fictions du Réel, The Sun, d'Alexsandr Sokurov, cinéaste impressionniste, héritier du grand Tarkovski.
Dernier volet de sa trilogie consacrée aux dictateurs, après Moloch (Hitler, 1999) et Telets (Staline, 2001), ce Soleil rouge sang est l'emblème d'un empire au crépuscule. En 1945, le Japon est vaincu. Terré au fond de son bunker comme un mollusque au fond de sa coquille, l'empereur Hiro-Hito perpétue des rituels dépourvus de sens. Il assiste effaré à l'effondrement du Japon, envisage la possibilité d'être le dernier Japonais vivant. Il a un mauvais goût dans la bouche: c'est celui de la pourriture. Il sait qu'il n'a aucun attribut divin, il se récite des bribes de propagande pour ne pas sombrer. Féru de biologie marine, il étudie la "dorippe granulata" ou "crabe timide" et s'extasie face à ce "miracle! Cette divine beauté". Il essaye de tromper son anxiété en calligraphiant un haïku…
Les Américains sont là. Choc des civilisations. Les vainqueurs sont stupéfaits de découvrir que le shogun sanguinaire n'est qu'un petit homme d'allure chaplinesque. Lui, après Hiroshima, craignait d'affronter des monstres capables des pires atrocités. Il doit à présent apprendre à redevenir simple mortel, à faire des gestes simples, lui qui n'a jamais ouvert une porte…
Si l'on applique à The Sun la grille de lecture inspirée par Silent Hill et qui a servi de fil rouge à ces blogueries d'avril, nous découvrons un incendie apocalyptique, à Hiroshima, et des fantômes, à savoir les victimes de la guerre et un empereur se promenant sous terre avec des éperons à ses bottes, perpétuant des gestes hautement ritualisés et désormais dépourvus de tout sens. Contemplatif, lent, pénétrant, le film de Sokurov documente de manière fantasmée une période historique, entre dans l'âme des protagonistes - à ce titre le rêve de l'empereur, mêlant en un ballet d'épouvante poissons et feu atomique, est un moment d'un lyrisme prodigieux -, et rappelle que la poésie est la plus splendide expression du réel.
A propos de poésie, Preliminaries d'Anat Even remporte le Prix SRG SSR idée suisse. Bof… Un célèbre écrivain Israélien, S. Yizhar, lit ses souvenirs d'enfance, liés aux fondations du sionisme. Le texte entre en résonance avec la réalité quotidienne d'Israël, principalement symbolisée par des ouvrier thaïlandais (les ouvriers palestiniens ayant été évincés) en train de poser des plaques de gazon. Quelques images d'archives et une musique particulièrement inadéquate complètent ce dispositif éprouvant, car celui qui n'entend pas l'hébreuest obligé de lire les abondants sous-titres (anglais). Le décrochage est assez rapide.
Et Der Kick, d'Andres Veiel qui a gagné le Grand Prix Visions du Réel? On y vient. On y vient, juste le temps d'aller le voir…
Pour l'instant, nous prenons le frais devant le Bar du Réel. Au loin, une théorie de klaxons éclabousse le printemps. Un mariage qui passe. On se dit que ce sont les noces de la fiction et du réel.

Visions du Réel, cinquièmes visions

Silent_bar_du_rel_psd_co En fait, après cinq jours de festival, une conclusion s'impose. Silent Hill ne fait qu'exacerber à la palette graphique l'intrigue de tous les films du réel: il y a eu un incendie, reste à chasser les fantômes.

Parfois, ô paradoxe, l'incendie peut avoir été liquide: le tsunami de décembre 04 a jeté les poissons sur la terre et les touristes dans le désarroi, remuant les hauts fonds comme les anciennes peurs apocalyptiques. Aujourd'hui, les plages sont ratissées, les morts enterrés, les hôtels reconstruits, le passé exorcisé, mais une ombre subsiste sur le pays des vacances (Tsunami: un an après, les traces du cataclysme). D'autres fois, l'incendie est de l'ordre de l'intime: un fils va trouver son père agonisant pour conjurer les spectres du passé et éteindre les flammes des vieilles colères (Petit Pow! Pow! Noël)

L'incendie peut être collectif: le génocide du Rwanda ou la révolution iranienne ont plongé les familles dans la douleur du deuil et de l'exil (Rwanda, les collines parlent, Exile Family Movie). Tous les incendies ne sont pas négatifs: Bob Dylan a foutu le feu aux années 60, et il a bien fait- mais toutes les cendres sont grises… Comme ils sont tristes, comme ils sont fantomatiques les fans du Zim errant à la recherche de leur jeunesse enfuie et des couleurs des sixties… (How Many Roads)

Le réalisateur de Promised Paradise suit Agus, un marionnettiste qui essaye de comprendre par l'humour et la dérision le sens des attentats terroristes qui ont frappé Djakarta et Bali. Pourquoi ces bombes? Pourquoi ces victimes innocentes? Et encore une question d'ordre plus métaphysique: les terroristes morts au champ d'horreur ont-ils eu accès au paradis? Ce film est celui qui s'approche le plus de la réalité de l'invisible. Agus se rend chez un fameux médium qui invoque l'âme des assassins morts. Et conclut: "Cet homme ne devrait pas avoir la grâce d'Allah, il y a trop de ténèbres autour de lui".

Tous ces incendies, ça vous dessèche. Tous ces fantômes, ça vous glace l'âme. Allons nous réconforter au Bar du Réel.

Visions du Réel, quatrièmes visions

Silent_nyon_chteau Dans le cinéma américain de consommation courante, la famille, source d'harmonie, fondement de la société, est unie et heureuse. Si dans Silent Hill le malheur advient, c'est que la fillette somnambule, attirée par la ville maudite comme par un aimant maléfique, a été adoptée. On ne connaît pas vraiment ses origines. Elle reste une étrangère, elle est comme un virus dans un organisme sain.

Dans la réalité, il suffit de regarder autour de soi, la cellule familiale est nettement moins riante, voire franchement atroce, et endogènes les maux qui la rongent. Cinéaste montréalais, Robert Morin en fait une hallucinante démonstration dans Petit Pow! Pow! Noël.

Comme le temps de la fiction cinématographique américain s'articule autour de trois dates (4 juillet, Halloween, Noël et/ ou Thanksgiving), le réalisateur a choisi l'anniversaire du petit Jésus pour sa Funeste veillée. Aux heures les plus sombres de la nuit, il s'introduit dans l'hôpital où son père paraplégique achève de mourir d'un cancer.

Dans le huis-clos du mouroir, pendant vingt-quatre heures, caméra au poing ("Derrière la caméra, j'ai peur de rien", confie le grand escogriffe), le fils en colère va régler ses comptes avec le père. Il ne le ménage pas, il l'insulte ("Espèce de singe à trois faces: parasite, légume et hypocrite", avec l'accent québecois…), lui file une claque, le passe à la douche brûlante, le prive de repas, lui refuse un biscuit, lui pompe son oxygène, le menace de mort. Il ne  ménage pas non plus le spectateur, ne lui épargnant rien de la toilette intime, ni des cris de souffrance du vieillard.

Petit_pow_pow Il ne vient pas facilement à résipiscence, il se tait le vieux salaud – "Attendre de lui une réconciliation, c'est comme attendre des œufs d'une vache". Alors en off, le cinéaste récite un dialogue imaginaire au cours duquel père et fils se retrouvent.

La violence de ce film est parfois insoutenable. Pas besoin de pixelliser des cohortes de mutants, de momies, pas besoin de mettre en scène un gladiateur trigonocéphale armé d'un couteau de trois mètres pour avoir peur. La colère, la haine, la pulsion criminelle croît au cœur de la famille. On se pose des questions morales: comment un fils peut-il témoigner de tant de violence à l'encontre de son père? On ressent obscurément le poids d'anciens commandement divins: Tu honoreras ton père. On s'interroge sur la justice humaine: le cinéaste va-t-il être poursuivi pour maltraitance et menace de mort?

Non. Parce que, "en réalité, c'est pure fiction", explique Robert Morin. Si on met Gérard Depardieu à la place de mon père, plus personne ne doute. La réalité est quelque chose de très ténu". En fait, M. Morin père a tenu son propre rôle (muet). Il a fait cadeau à son fils de sa nudité, de sa dignité. Morin fils extrapole: "Le réel est une question de point de vue, le point de vue une question de réel". Au grand dam de Jean Perret, il réfute le concept de Visions du Réel en évoquant Giant (1956), de George Stevens: "Une fiction? Non, un documentaire sur une certaine période de l'histoire des Etats-Unis. On sait tous que Rock Hudson est mort du sida, qu'Elisabeth Taylor a eu douze maris, que James Dean s'est tué jeune". Encore une pirouette: "Je dis de mon film que c'est de la fiction pour me déculpabiliser".

Un peu ébranlé par l'ambiguïté effrayante de Petit Pow! Pow! Noël, qui brouille comme rarement les frontières entre fiction et documentaire, il nous reste à aller boire un coup de l'autre côté de la rue, au Bar du Réel…

Visions du Réel, une halte rafraîchissante

Bar_du_rel Lorsqu'on a traversé le no man's land écrasé de soleil de la place Perdtemps, lorsqu'on émerge déshydraté de l'étuve de la Salle communale, que voit-on de l'autre côté de la rue des Marchandises, écarlate comme un mirage? Le Bar du Réel.

Etrenné cette année, ce nouveau lieu de rencontre est beau comme le dernier saloon avant le désert. Au-delà de ce bâtiment, on ne sait pas ce qu'il y a, mais ce n'est plus le Festival. Il y a des jardins, des chantiers, des vergers, d'autres habitations où dorment et rêvent des gens qu'on ne connaît pas, Morges, Lausanne, Istanbul, Karachi, Tokyo, le vaste monde, et les millions d'histoires qu'il contient, drames, faits divers, gags, romances et contes confondus.

Impressionné, on pénètre dans ce bar portant haut et beau la pourpre, ce contrefort de la réalité adossé aux possibles infinis, pour s'y rafraîchir abondamment, jusqu'au bout de la nuit.

Alors, quand, après avoir tant et tant levé son verre pour trinquer au documentaire d'auteur et à ceux qui s'y adonnent, soudain la réalité faseye ou tournoie ou s'évanouit, tel le marin aspiré par le maelström se cramponne à sa bouée, on s'accroche de toutes ses forces au bar du réel.

Visions du Réel, troisièmes visions

Il y a eu un crime en 1974, le feu, un incendie monstrueux qui continue de brûler sous la ville maudite. Les morts vivants qui hantent ce décor dévasté crient vengeance. Ils errent dans Silent Hill, carbonisées, hagards, aveugles, la lame au poing.

Il  y a eu un crime en 1994, la folie collective, un génocide dont le souvenir continue de hanter les vertes collines où dorment les morts. Les rescapés qui s'essayent à la reconstruction nationale en appellent à la justice. Ils siègent dans Rwanda, les Collines parlent, meurtris, hantés, vigilants, le regard plein de douleur.

Onze ans après le génocide rwandais, des tribunaux populaires, dits Gacaca, ont été mis en place dans chaque village. Survivants et bourreaux se retrouvent face à face. Les premiers exigent la vérité; les seconds demandent pardon à Dieu, au pays et aux hommes. La mauvaise foi empoisonne certains aveux, des soupçons de corruption tempèrent l'exercice, mais le dialogue existe. La route qui mène à la réconciliation, au pardon, est longue, cahoteuse, mais par la grâce de la parole, bourreaux et victimes font déjà un bout de chemin.

Keyart_image_1 L'affiche de Silent Hill montre une petite fille sans bouche. Interdite de verbe, il ne lui reste que ses yeux pour hurler. Les fantômes sont contraints de s'exprimer à coups de scalpels et déchaînent l'horreur.

Au contraire, Rwanda, les collines parlent mise sur la force de la parole. La parole libératrice, qui exorcise les ombres du passé, permet d'évacuer la douleur et de laisser les morts trouer le repos  sous la terre. Parler, c'est tordre le cou aux fantômes… Rwanda_2                                  

Visions du Réel, deuxièmes visions

Sous la ville fantôme de Silent Hill, le feu couve, le charbon brûle depuis trente ans, opacifiant l'air, excitant les spectres.

Sous le cinéma suisse aussi, depuis trente ans et plus, le feu couve: à quoi sert la cinématographie helvétique? Existons-nous vraiment? Sommes-nous condamnés au cinéma d'auteur ou avons-nous une mince chance de rivaliser avec les grandes productions internationales? L'Etat aide-t-il assez la production? Etc., etc.

Le feu a repris de plus belle depuis que Nicolas Bideau a repris le section cinéma de l'Office Fédéral de la Culture. Son credo, "pour un cinéma populaire et de qualité", a provoqué une flambée d'excitation/ de peur/ d'anxiété/ de doute/ de passion… Si la question de la qualité se règle assez facilement, celle de la popularité est plus ambiguë. Histoire de se doter d'une base solide "pour que le public suive" et pour affiner les réformes ("Aujourd'hui, on n'a même pas de grosses tendances, on a de gros clichés", grommelle Bideau), l'OFC a commandé un sondage sur Les publics du cinéma en Suisse. Les premiers résultas de ce questionnaire adressé à 1409 citoyens (708 Romands, 701 Alémaniques) ont été révélés et commentés à Nyon.

Il y apparaît que 39 % des suisses aiment beaucoup le cinéma, et 38 % assez, que 73 % des Suisses vont au cinéma 1 fois ou plus par année, mais que l'amour et la consommation du cinéma passent aujourd'hui surtout par le petit écran. Enfin, stupeur et bonheur de Jean Perret, le genre préféré des Suisses (à 85 %) est le documentaire!!! Enfin, surtout les Alémaniques, car le Romand, d'un tempérament plus folâtre, aime un peu mieux la comédie… Il faut encore modérer les résultats: pour certains sondées, regarder le téléjournal ou somnoler devant La vie fascinante du pangolin sur la chaîne Animaux équivaut à visionner un documentaire. On est assez loin du cinéma du réel tel que l'exigent Perret le définit…

Après une heure de réalités chiffrées, on se retrouve tout éblouis dehors, réalisateurs, producteurs, fonctionnaires culturels, responsables TV, et on devise joyeusement dans la claire lumière du printemps. Là, on se sent pleinement vivants, partie prenante d'une aventure culturelle indéniable.

D'autres fantômes nous appellent. Memories of Agano part à la rencontre des rescapés de Minamata, vieillards hébétés qui chantent d'incohérentes chansons au sein de la vaste nature: parfois les sous-titres viennent à manquer, car plus personne ne comprend ces complaintes d'un autre temps. En six courts métrages d'inégale qualité, Tsunami: un an après, les traces du cataclysme évoque la reconstruction de la Thaïlande après la vague mortelle de décembre 2004. La mer est de nouveau bleue, les sourires sont revenus. Ce qui surprend le plus, c'est la simplicité de la vie qui reprend ses droits. Sous la plage de Phuket, le feu de l'avenir couve, élucidant l'air, conjurant les fantômes du 26 décembre.

Visions du Réel, premières visions

Visions_rel_1 Pas de fantômes à Nyon, mais une pluie fraîche qui nous rince et nous lave des scories de la fiction.

La première phrase du premier film projeté, Lumières sur un massacre, de Rithy Panh, "Ceux qui fabriquent les mines ne connaissent pas ma douleur". Elle vient d'un Cambodgien de 30 ans amputé des deux jambes. Bienvenue dans la réalité. Sa seule présence annihile tous les fantômes que la fiction élabore à grandes rasades de pixels…

Et, à propos de réalité, en voilà une bonne tranche bien de chez nous, des discours officiels longs comme ça. La réalité des chaises dures, de la chaleur étouffante s'impose. La langueur guette. Une douche froide serait la bienvenue. La voilà, splatch!

Dans Detail 3, des enfants palestiniens attendent sous le soleil du désert que trois soldats israéliens daignent ouvrir la barrière qui leur permettra d'aller à l'école. De derrière sa caméra, le réalisateur Avi Mograbi monte les tours. Il pète les plombs, invective rudement les butors en gris-vert.

Juste après ce court métrage apéritif, Pascal Couchepin monte sur scène pour un petit laïus. Après avoir rappelé de façon plutôt incongrue que, par rapport aux Khmers rouges, la télévision berlusconienne est un péché véniel, il salue la vaillance des soldats israéliens qui réussissent à ne pas perdre leur calme lorsqu'on les agonit d'injures.

Partagés entre consternation et désir de ne pas gâcher la soirée d'ouverture par des manifestations d'hostilité, les invités ravalent leur mécontentement. Oui, oui, ça murmure relève Couchepin qui continue d'enfoncer le clou de l'héroïsme militaire, témoignant benoîtement de cette logique qui consiste à déplorer qu'un manifestant ait violemment agressé de la tête la matraque d'un flic. Finalement, une ou deux huées s'élèvent. Alors, épanoui, visiblement ravi de s'être payé un parterre à sensibilité de gauche prépondérante, la Conseiller fédéral lance "Vous avez mis du temps à réagir". Ce manifeste d'incorrection politique était une provocation, histoire de rappeler que le documentaire doit susciter le débat: "J'espère y avoir contribué pour le plus grand plaisir d'une partie d'entre vous". Belle démonstration a absurdo, même si quelques observateurs étrangers se déclarent surpris.

Bienvenue à Visions du Réel

Silenthill_01_1 Ayant passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontre. Ce fameux carton tiré du Nosferatu de Murnau enchantait les surréalistes. On pourrait le mettre au début de Silent Hill lorsque la 4 x 4 de Rose Da Silva fait exploser le portail cadenassé qui interdit l'accès de la ville maudite dont sa petite fille parle lors des ses cauchemars.

Ces ruines couvertes de cendres abritent une intense population de fantômes. Gnomes carbonisés, bustes bipèdes crevant en nuées de spores corrosives, divers crucifiés putréfiés, pauvres zombies aveugles titubant scalpel au poing, petites filles exhalant le feu… Et, au-delà de ces créatures pathétiques tissées dans la toile des rêves, des brumes, des cendres, transparaissent d'autres fantômes, des réminiscences culturelles en tous genres, l'ascenseur d'Angel Heart, les labyrinthes sadiques de Cube, la rouille de Stalker, les sorcières de Blair Witch, la fillette terrifiante de The Ring et celle possédée de L'Exorciste, les biomécaniques de Giger, les profondeurs rougeoyantes de la Moria du Seigneur des Anneaux, et encore Francis Bacon, Kafka, Jérôme Bosch…

Jeu vidéo à succès, Silent Hill s'est imposé par l'ambiance onirique et morbide qu'il développe. Christophe Gans (Le Pacte des Loups) s'est ingénié à recréer sur grand écran ce climat d'épouvante blême. C'est assez fascinant, et puis lassant parce que déconnecté de toute réalité, même celle du rêve: aucun cauchemar ne dure deux heures, on se réveille bien avant… Tous ces fantômes, tous ces monstres procèdent d'une esthétique léchée et d'effet spéciaux accomplis – mais ils n'ont pas d'âme, juste des bytes. Telles sont inexorablement les limites que connaîtra le cinéma quand il s'inspire des jeux vidéo.

Ce soir, à Nyon, commence le festival Visions du Réel (www.visionsdureel.ch). Ça va nous faire du bien de nous frotter à la réalité, au vécu, de voir de vraies personnes avec de vraies histoires. Quand, dans Le Filmeur (samedi 29, 21 h 30), Alain Cavalier joue à Jekyll et Hyde en montrant à l'objectif son profil gauche charcuté par une récente opération de chirurgie, on comprend qu'aucun effet spécial ne rendra jamais le spectacle traumatisant de la chair meurtrie. Quand dans Le Soleil et la Mort (mercredi 26, 20 h 30), Bernard Debord filme les enfants de Tchernobyl, on ressent un sentiment mêlé d'horreur et de compassion éperdue que les gnomes fuligineux de Silent Hill seraient bien en peine de nous communiquer.

Mein Vati, ce héros

Vati_dieser_heldrvbMein Name ist Eugen, le film de Michael Steiner qui sort cette semaine en Suisse romande, a fait 550 000 entrées en Suisse alémanique. Il est tiré d'un livre du pasteur Klaus Schädelin, best-seller de la littérature enfantine alémanique – non traduit en français.

Madeleine est une belle femme d'une quarantaine d'années. Ni son humour, ni son goût pour les bons vins et la cuisine méditerranéenne ne laissent soupçonner un sombre secret: elle est d'origine alémanique…

Tous les enfants alémaniques ont lu Mein Name ist Eugen. Madeleine est alémanique. Donc Madeleine a dû lire Mein Name ist Eugen. Or, stupeur, le syllogisme se grippe. Non, elle n'a pas lu, elle ne connaît pas. Elle s'étonne, elle s'inquiète de cette carence culturelle: a-t-elle raté son enfance?

Elle s'enquiert auprès de ses parents et revient quelques semaines plus tard avec la réponse: bien sûr qu'elle connaît Mein Name ist Eugen, et fort bien même, car son papa lui a raconté mille fois cette histoire de galopins qui font les 400 coups dans la Berne des années 30. Il racontait si bien qu'elle n'a jamais considéré les tribulations d'Eugen & Cie comme de la fiction: elle croyait que le Vati égrenait ses souvenirs d'enfance!

Ha! Ha! Ha! Là on rigole. On se dit que les petits Suisses allemands, ils ne sont quand même pas bien malins. Ils ne font pas la différence entre la fiction et la réalité.

Il nous reste à ravaler fissa nos sarcasmes: lorsqu'il lisait à sa fille Mein Name ist Eugen, le papa de Madeleine était hautement autorisé à employer le "je" ("ich" en v.o.): il était un copain d'enfance de Klaus Schädelin, il a fait les 400 coups avec lui, il était un de la bande! Bäschteli le benjamin, allez savoir... Un Spitzbube! Eugen, c'est un peu lui! Il a peut-être fait exploser une dame-jeanne de sirop dans le train! Sa tête a peut-être été mise à prix dans le Blick! Il a peut-être cassé une horloge au Tessin! Il s'est peut-être rallié à la devise des sales gosses: Plus insolents que nos parent ne le permettent! Mieux vaut avoir faim que de rater une blague!

La morale est multiple. 1) la Suisse est belle 2) la frontière entre fiction et réalité est plus floue qu'on ne le croit 3) il ne faut passe moquer des Suisses allemands 4) avec Unforgiven ou Mystic River, Clint Eastwood nous a appris à nous méfier des épiciers, car certains ont été des assassins avant d'ouvrir leur boutique. Mein Name ist Eugen nous enseigne à présent que les employés de la Poste ont parfois été des Spitzbuben!

Saison des masques

Masque_de_v Naguère, nous glosions céans du Concombre masqué, et c’était une fête du logos et de l’esprit. Pendant ce temps, insolite faisceau de thématiques, les hasards de la programmation amenaient sur les écrans d’autres créatures masquées.

Tiré d’une bande dessinée scénarisée par le génial Alan Moore, V for Vendetta met en scène un justicier masqué. Comme Zorro ou Batman, certes. A cette différence que le masque de V ne dévoile ni la bouche ni le regard et qu’il affiche de plus un rictus figé qui accentue le malaise. C’est Hugo Weaving qui incarne ce personnage ambigu: on ne le voit jamais. Dans cette audace antidramatique réside l'admirable force du film: V ne tombe pas le masque. Peut-être parce qu’il n’est pas un homme de chair, mais une idée.

A deux reprises, V fait proliférer joue avec son masque, son signe distinctif, brouillant les pistes, renversant les signes, passant de la singularité à la multiplicité, à l'indifférencié. Pour sortir vivant des studios de télévision où il s’est introduit et que la police assiège, il affuble tous les vigiles qu’il a neutralisés de son propre masque. Qui est le terroriste, qui sont les otages innocents ?

Au dernier acte, il développe, exacerbe cette logique de la confusion: il a fait parvenir son masque à des milliers de citoyens, et maintenant des cohortes de V se répandent dans les rues, comme une contagion de la pensée. C'est aussi comme une façon de retourner contre la dictature le fantasme de tous les régimes totalitaires, à savoir l’uniformisation des citoyens.

Dans Inside Man, Spike Lee exploite une idée identique: des braqueurs dissimulés sous des masques de peintre prennent le contrôle d'une banque. Leur premier soin est de forcer tous leurs otages à adopter la même tenue qu'eux. Plous rien ne distingue les braqueurs des honnêtes employés, homogénéisés dans une même présomption d’innocence. Les enquêteurs accusent leur impuissance à départager le bien du mal sous le déguisement uniforme.

On se souvient alors de l'antique prophétie: celui qui ôtera le masque du Concombre perdra la raison. Tout est dans tout et tout se trouve dans le Livre du Grand Tout, signé du moine fou Barbapou.