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Vacances_1

Le festival de Cannes est terminée. Les stars ont été évacuées, la mer est rendue à ses poissons. Il est temps d'enfiler les palmes et d'aller vérifier sur place qu'une goutte d'eau de mer est plus captivante que le Grand Bleu version longue. Bref, updating et unplugged...

La voix de San-Antonio

On l'a vu, entre Hollywood et Vatican, la bataille de la fiction fait rage à propos de ce malheureux Da Vinci Code. Au hasard d'un rangement d'étagère, on tombe sur J'ai essayé: on peut!. En exergue de ce remarquable ouvrage, daté de 1973, San-Antonio fait figurer cet avertissement que Ron Howard aurait pu afficher au générique de son film s'il avait des burnes et si notre époque était moins pusillanime:

"En ces temps de chiasserie où les teigneux recrudescentent, me faut reprendre la classique précaution d'usage, qu'autrement ils sont tous à l'affût du raffut avec leur gourdin de justice sous le bras.

Alors voilà:

Les personnages de ce récit, Pape y compris, sont tous aussi imaginaires que fictifs, et que tout ce que tu voudras.

Maintenant ne venez pas me les briser."

Reviens, San-Antonio! Le 21 e siècle a urgemment besoin de toi!

X-Men - L'ennui final

Le monde était simple et les superhéros aussi. Vêtus de pimpants justaucorps, ils mettaient la pâtée à des superméchants stipendiés par l'empire communiste.

Aujourd'hui, la confusion du monde se répercute sur leur moral. Ils ont des états d'âme. Batman broie du noir. Selon Smallville, Superman a une adolescence difficile.

Les plus flippés restent les X-Men. En dépit des recettes faramineuses qu'elles enregistrent en Amérique, les aventures infantiles de cette bande de mutants n'ont jamais été convaincantes. Certains y voient une métaphore des discriminations raciales et sociales. A Cannes, les comédiens défendant X-Men 3 - L'affrontement final n'ont pas manqué de le relever. "Homosexuel, cette histoire me tient à cœur car certains pensent que cela devrait être soigné", dit Ian McKellen, qui incarne Magneto. Halle Berry (Tornade), première comédienne noire à avoir été récompensée d'un oscar, dit avoir souvent été "victime de discrimination".

Il est toutefois difficile d'éprouver de la compassion pour des personnages aussi irréalistes que Cyclops qui crache le feu par les yeux, Colossus qui se change en statue d'acier chromé ou le Fauve qui ressemble au Roi-Lion plongé dans le bleu de méthylène… La plus touchante de ces créatures différentes est sans conteste Malicia, qui a le don d'aspirer l'énergie vitale des êtres qu'elle touche. Pauvre gamine qui ne peut embrasse son petit copain sans qu'il ne se flétrisse comme un légume oublié à la cave…

A l'instar de Charlie, la gamine pyrokinésiste inventée par Stephen King, Malicia mériterait un récit complet pour elle seule. On y exposerait la solitude qu'engendre sa différence, on y détaillerait ses frustrations. Mais Malicia n'est qu'une mutante parmi une ribambelle d'autres. Il y en a pour tous les goûts et de toutes les couleurs: Wolverine, homme-loup aux griffes de Freddy de la Nuit, Tornade qui lève les nuées d'une pensée, Diablo le méphisto teuton téléportable, Mystique bel oiseau nocturne métamorphe...

La famille de cesse de s'agrandir. De nouveaux mutants sont entrés en lice. Leurs pouvoirs innombrables s'annulent les uns les autres. Chacun a son créneau, parfois infime ou hyper spécialisé. Le Fléau est bâti comme un bulldozer dont il a par ailleurs la psychologie, il y a un zig capable de se démultiplier à l'infini, un punk qui se hérisse de piquants comme un porc-épic et même un petit gars qui promène un avion en papier par la pensée…

C'est un orchestre de cuivres, de cordes, de plumes, de peaux de chagrin, de flûtes, de poils, de sifflets, de paillassons, de brochettes garnies, d'appeaux, de ressorts, de brosses, de soufflets, d'élytres, de cloches tubulaires, de douilles et d'andouilles, de tire-bouchons, de mâchoires d'âne, de pets de lapin, de boules de gomme, de pincemi et de pincemoi, de glockenspiel, de casse-noisettes, de grande friture, de pétards chinois… Evidemment, cela produit une cacophonie invraisemblable, qui culmine dans l'affrontement final, le combat ultime entre le Bien (les mutants du Dr. Xavier) et le Mal (les mutants de Magneto).

On espère un chapitre apocryphe de l'Apocalypse, on doit se contenter d'une bataille rangée. Avec des affrontements aussi palpitants que le duel Pyro (lance-flammes) Iceberg (extincteur d'incendie): prenez deux copains, peignez le premier en bleu, le second en rouge, et faites-les s'affronter au bras de fer, ça sera à peu près aussi palpitant. Il y a aussi des touches poétiques: son adversaire ayant fait repousser pour la troisième fois le bras qu'il vient de lui couper, Wolverine lui balance un solide coup de pied dans les couilles, qu'il assortit de ce fin trait d'esprit: "Tu  peux te les faire repousser".

Les producteurs de X-Men 3 laissent entendre que c'est le dernier de la série. Dommage. On aurait pu mettre en scène d'autres mutants. Comme On The Rocks, le bellâtre qui produit des cubes de glace par la pensée (il est malheureusement né au Pôle Nord où son don n'épatait personne), Blblblblblbl, dont le corps fragile est constitué de bulles de savon ("ça me pique les yeux!", glapit la fille qu'il embrasse), Sharkflip, qui a le don de terroriser les requins (né dans les Alpes, il n'a découvert son don qu'à l'âge de 76 ans, lors d'une visite au Musée océanographique de Monaco), Iron Dick qui se sert de son pénis d'acier comme d'une catapulte (un jour, au cours d'une dispute, il envoie Tornade au 7e ciel!), Oeilencoin dont la  vision fait un angle à 90 degré (il a triché comme un chef pendant tout sa scolarité), sans oublier QIR qui touille le café par la pensée, Springroll qui sait mettre sa langue en rouleau, Bigoudi qui frise naturellement sous la pluie… Ah les merveilleux mutants! Quels grands moments d'aventure ils nous réservent!

Les mutants du cinéma américain sont tous plus bigger than life les uns des autres. En sortant du grand spectacle pyrotechnique de X-Men 3, on a une pensée pour les autres mutants, les vrais, ceux qui végètent à l'ombre de Tchyrnobyl, pauvres gosses au crâne déformé, né sans cerveau, misérables paquets de chair sanglés sur des lits de misère, du vide pleins des yeux qu'on voit dans Le Soleil et la Mort, de Bernard Debord. "Certains, c'est des vers de terre" souffle le documentariste français qui a aproché l'indicible. Notre compassion ira naturellement vers ces victimes plutôt que vers Angel, le X-Man qui, enfant, voulait couper ses ailes d'ange pour être comme les autres mais qui, plus tard, s'en sert pour sauver son vieux papa…

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http://www.x-menthelaststand.com/

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Brèves de Cannes

Cannes, et bien c'est moche. Canal +, la soit disant "chaîne du cinéma", ouvre les feux en invitant Alain Delon. Désagréable, réac, vulgaire, imbus de lui-même, le vieux beau la ramène sur son statut de star, Gabin et autres antiquités rances. Il est odieux.

Pendant ce temps à la gare de Cannes, Ron Howard reçoit de la SNCF le diplôme du plus long trajet en Eurostar. Un grand moment de cinéma...

Tandis que les badauds agglutinés au pied des marches beuglent le nom des stars, une mamie du cru regrette de ne pas avoir eu de billet, car elle aurait "voulu voir Tony Hanks".

Devant les marches, a genoux, crucifix au poing, Sœur Mary Michael, venue de Lincoln,en Grande-Bretagne, prie pour empêcher la projection de Da Vinci Code. Tout sourire, elle répond volontiers aux questions de la presse. Elle est trop bien, cette nonne. On en oublie les starlettes de jadis. Porte-t-elle de la lingerie coquine sous sa robe de laine? Est-elle venue de son plein chef ou sur l'invitation du bureau de com de Sony? Défend-elle l'honneur de l'Eglise ou promeut-elle le film de Ron Howard? Procède-t-elle du principe de réalité ou relève-t-elle de la fiction?

"Ce n'est qu'une fiction…"

C'est le leitmotiv dans le vent. La phrase que le Vatican martèle et exige comme on exige des excuses, l'excuse derrière laquelle Ron Howard et toute l'équipe du film se réfugient. Qu'on se le dise au fond des ports: Da Vinci Code est une FICTION! Robert Langdon n'existe pas! Sophie Neveu non plus! Quant à Bezu Fache, vous en connaissez beaucoup des gens qui portent un nom comme ça?

Plus grave encore: Jacques Saunières ne peut pas être directeur du Louvre, car il a plus de 70 ans; or en France les directeurs des musées nationaux doivent prendre leur retraite à 65 ans! Oui, Tom Hanks a bien raison de dire que "l'histore que nous racontons est bourrée de toutes sortes d'absurdités et de drôles de trucs du genre chasse au trésor loufoque". Il pense que les spectateurs feraient "une très grosse erreur" en prenant le film au pied de la lettre. A Singapour, le film est interdit au moins de 16 ans, car un public non averti serait "incapable de distinguer la fiction de la réalité" (quel est l'âge de la retraite chez le directeurs de musée à Singapour?).

Que se passe-t-il? Pourquoi la fiction, cette dimension essentielle à l'être humain, ce genre né autour des feux qui atténuaient les rigueurs de la nuit préhistorique, provoque-t-elle soudain une telle angoisse?

Parce que les grandes catégories, fiction et réalité, ne sont plus étanches? Parce que les médias prennent trop souvent leurs désirs pour des réalités? Parce que la télévision entretient la confusion avec l'épouvantable vogue du docu-fiction et de la reality-TV? Parce que les gosses analphabètes s'esquintent les yeux à dessouder des dragons et des mutants sur leur écran d'ordinateur, pauvres otakus coupés de la réalité du monde, isolé dans leur bulle d'irréalité?

Peu ou prou, ces ambiguïtés contribuent à cette nouvelle forme d'obscurantisme. Et, naturellement, l'Eglise en profite pour lancer l'anathème. L'Eglise, elle s'en fout de l'âge de la retraite des fonctionnaires français. Ce qui l'horripile, c'est que des conteurs improvisent sur ses propres fictions. Elle a décidé il y a fort longtemps que Jésus est mort puceau. Et voilà qu'on vient raconter que le Rédempteur a trempé le biscuit, qu'il a couché avec Marie Madeleine, qu'elle n'étais pas une putain mais une femme émancipée, et enfin que Mme Christ a eu un enfant – une fille qui plus est… C'est grave?

Franchement, en admettant que Jésus ait vraiment existé, ces péripéties conjugales semblent d'une très grande banalité. Pourtant les évêques parlent de "colossale mystification", de menées "perversement anti-chrétiennes". Faut-il que l'Eglise soit malade pour craindre que les thèses émises par un romancier américain et reprises (maladroitement) par Hollywood puissent ébranler les fondements d'un dogme deux fois millénaire.

Dans la confusion de l'époque semble émerge une tendance à la traçabilité des textes et des images. On va bientôt mettre au point un avertissement à coller sur les films, les livres: "Attention fiction!", On pourrait préciser: "Nuit dangereusement à la réalité des faits et à la religion chrétienne". Pour les illettrés, il faudrait trouver le pictogramme idoine. Par exemple un extraterrestre vert fronçant son sourcil. On le collerait sur l'Iliade (oui, il y a eu une guerre, non les dieux grecs n'y ont pas participé), sur les 1001 Nuits (oui on se servait de lampes à huile en Perse, non il n'y avait pas de génie dedans), sur Hamlet (oui il y a un pays qui s'appelle le Danemark, non le fantôme du roi ne s'y promène pas), sur Les Voyages de Gulliver (oui il y avait une flotte britannique, non il n'y a pas d'île qui s'appelle Liliput), sur Les Misérables (oui il y a eu un bagne à Toulon, non aucun prisonnier du nom de Jean Valjean n'y a jamais été enfermé), sur La Guerre des Mondes (oui Londres existe, non les Martiens n'ont jamais attaqué la terre), sur 2001, L'Odyssée de l'Espace (oui la conquête spatiale existe, non aucun monolithe noir n'a été signalé sur l'orbite de Jupiter), sur Le Seigneur des Anneaux (oui, certaines personnes ont les pieds poilus, non un anneau ne peut pas rendre invisible)…

Cet avertissement, il ne faudra pas non plus oublier de le coller sur la Bible…

Cure de Maritoinette

Maritoinette Cannes tombe en pleine saison des fraises. Et à propose de fraises, Marie Antoinette figure en Compétition internationale. C'est une merveille, un film frais comme un sorbet. Sofia Coppola présente le jeune reine comme un gâteau parmi les gâteaux. Elle a un teint de porcelaine, une chevelure meringuée et les fronces de ses robes ondulent comme des volutes de Chantilly. En contrepoint de ces déclinaisons panachées de rose et de blanc veloutés, du rock, bien électrique, comme le fouet qui monte la crème. Plainsong de Cure fait la bande-son du couronnement de Louis XVI. Grandiose!

Ces contrastes méritaient un dessin – en attendant l'imminente sortie du film.

Da Vinci Flop

En sortant de la première vision réservée aux professionnels, plusieurs spectateurs ont laissé échapper: "Tout ça pour ça". A Cannes, au même moment, la projection de Da Vinci Code s'achevait dans un silence glacial, à peine troublé par quelques sifflements. Tout ça pour ça…

Toute cette excitation, toute cette agitation, tous ces enjeux, tous ces 50 millions de lecteurs, toute cette promotion, tous ces secrets, toute cette paranoïa, pour un résultat mitigé: le best-seller de Dan Brown fait flop. Tout au fond de soi, on n'est même pas surpris d'être déçu: quelles que soient les mérites de Ron Howard, concentrer en un film de 2 heures 30 un pavé de 580 pages traitant de théologie, d'ésotérisme, d'histoire de l'art et des religions est un pari sans doute impossible.

Le réalisateur est resté très proche du roman de Dan Brown. Mais, forcément, il a dû élaguer. Et fourguer un maximum d'informations en un minimum de mots et de temps. Ce souci d'économie imprime à la narration un tempo légèrement trop rapide. On craint parfois que les personnages, particulièrement ceux que jouent des comédiens francophones forcés de s'exprimer en anglais, perdent leur souffle.

Les scènes d'action, moyennement spectaculaires, alternent avec de longues récitations explicatives - le thé chez Sir Leigh Teabing - ne ménageant guère de plages humoristiques. Si, de façon souvent habile, le réalisateur recourt à l'écran informatique ou au langage des mains pour faire passer différents éléments de symbologie, ou alors éclaire les lettres à déplacer dans les anagrammes, le rythme d'un thriller ne permet pas de prendre le temps de comprendre, de rêver. Robert Langdon fronce le sourcil, énumère quelques mots à toute berzingue ("Amon sali, à ma lison, la maison… Ah! Mona Lisa!") et hop! L'anagramme est résolu, et le spectateur, le pauvre, et bien il doit courir derrière sans trop se poser de questions…

Comme il l'expliquait à L'Hebdo (édition du 20 avril), Ron Howard a décidé, après moult hésitations, à recourir au flash-back. Pourquoi pas. Mais les nombreux et brefs inserts historiques (accouchement de Marie Madeleine, chrétiens persécutés, siège de Jérusalem, Templiers au bûcher…) ou psychologiques (un souvenir d'enfance de Robert Langdon ou de Sophie Neveu, voire de Silas), traités en mode monochrome, ne sont guère enthousiasmants et peut-être pas franchement utiles.

Il faut aussi dénoncer quelques réelles faiblesses cinématographiques. La plus flagrante est lorsqu'à Temple Church, Rémy le traître tient en joue Robert et Sophie. Dans la grande tradition du méchant de serial, il s'exclame "Ha ha je vais vous tuer". Mais un claquement d'ailes, suivi d'un roucoulement le surprend. Il tourne la tête, lève les yeux vers un essor de colombes obligeamment prêtées par John Woo. Profitant de ce répit inespéré, Robert Langdon saisit la main de Sophie et, criant "Vite!" (comme si on avait l'habitude de lambiner dans ces moments…), s'enfuit dans les rues de Londres.  Cette impéritie est indigne d'un grand réalisateur hollywoodien.

Mais peut-être ces maladresses ne sont-elles que le reflet des déficiences narratives du livre: davantage qu'un roman, Da Vinci Code, c'est un jeu de piste, un recueil de charades et devinettes pour amateurs de sport cérébral, un digest de l'histoire de l'art, une exploitation habile des théories du complot. Mais ce livre qui a le mérite d'avancer des thèses susceptibles d'horripiler l'Eglise (Jésus n'a pas fini puceau, Marie Madeleine était une sainte et le fruit de ses entrailles est béni, etc.) ne relève en aucun cas de la littérature, qui suppose du style et des personnages complexes.

Questions personnages, Tom Hanks est parfait. Avec ses cheveux mi longs qui perturbent l'Amérique mais émacient d'agréable manière son visage, il compose un Robert Langdon définitif. Ian McKellen est irréprochable lui aussi, confèrant à Sir Leigh Teabing l'ambiguïté que requiert l'érudit félon.

Les autres, bof. De Paul Bettany en Silas, on remarque le cheveu décoloré d'albinos et l'œil transparent emblématiques du mal; on ne comprend pas quels traumas ont fait de lui un moine serial killer. Quant à son mentor, l'évêque Aringarosa (Alfred Molina), il est réduit à la portion congrue, à peine vu, aussitôt oublié.

Si intense chez Jean-Pierre Jeunet, Audrey Tautou, qui joue Sophie Neveu, semble mal à l'aise, pressée d'en finir, inquiète à l'idée d'arriver au bout de ses répliques. Quant à Jean Reno, fidèle à lui-même, il est mauvais, monolithe cabotinant dans son éternel personnage de flic sans dégager la puissance taurine qu'on attend de Bezu Fache. En revanche, son adjoint, le lieutenant Collet (interprété par tienne Chicot) est très bien en bourrin bourru. Et Denis Podalydès remarquable dans le rôle beaucoup trop bref de contrôleur aérien.

Tout ça pour ça…

Viva Volver

Volver La séance de rédaction était interminable. Alors Almodovar m'est revenu en tête. Ça tombe bien: Volver veut justement dire Reviens. Poursuivi par les images colorées du film, hanté par les femmes superbes qu'el Pedro met en scène, le stylo est parti tout seul. Dans ce crobard, initialement gribouillé à au stylobille rouge puis rehaussé d'une touche de photoshop, apparaît au premier plan la figure du cinéaste, avec son corazon, son chorizo et un mojito, et puis, la pétulante Raimunda et sa fille, suivies du fantôme de la mère et de Sole, la sœur pas fut'fut', et encore de la tante Paula, toute chenue, et une énorme putain au grand cœur, et un mari alcoolique (personnage peu intéressant, tache dans l'univers féminin, ouste, on s'en débarrasse) et encore un guitariste chevelu qui joue Volver, chanson poignante, et quelques lampions pour la fiesta et la mélancolie…

Volver: en compétition à Cannes, à voir en salle dès la semaine prochaine

Cinéma paradigmo

Commentant les résultats du sondage Les publics du cinéma en Suisse, Nicolas Bideau observait un changement de paradigme: la figure de l'auteur réalisateur disparaît au profit du film. Autrement dit, les gens ont envie d'images qui bougent, mais se soucient moins de celui qui les a produites. L'exemple suisse serait Mein Name ist Eugen: 550 000 entrées pour un cinéaste débutant, donc inconnu – mais pour un récit inscrit dans l'inconscient collectif alémanique. Le public aurait besoin de bonnes histoires, de bons personnages et peu lui chaut que l'excellent Truman Capote soit signé par Bennett Miller.

Il est certes fini le temps où on allait voir le nouveau Fellini, le nouveau Bergman, le nouveau Bunuel… Le cinéma peut se vendre comme une marque: on achète Mission: Impossible 3 ou bientôt X-Men 3, comme les jeunes fashion addicts achètent une paire de baskets.

Les contre-exemples s'imposent immédiatement. Le nom de Godard est celui que les personnes sondées citent le plus fréquemment. L'auteur de Pierrot le fou est universellement connu – mais qui, hormis une poignée de cinéphiles exigeants, voit encore ses films? (Lire à ce propos dans l'édition de L'Hebdo du 11 mai l'excellente enquête de Michel Audétat, Sauve qui peut Jean-Luc Godard). On est ravi d'apprendre que le Léopard d'honneur du festival de Locarno sera remis à l'excellent Alexandre Sokurov qui sera présent au festival du 9 au 13 août et y présentera son nouveau film, Elegy of Life. On regrette en revanche que ni David Lynch, ni Clint Eastwood, auteurs culte, ne figurent au programme de Cannes. Le festival cette année a semble-t-il préféré les œuvres (signées Lou Ye, Pedro Costa, Adrian Cataneo ou Richard Kelly) aux stars – bon il y a quand même Almodovar, Sofia Coppola, Nanni Moretti…

Le Ciné Qua Non s'apprête à fermer ses portes. Encore une salle de perdue pour Lausanne. Quelle hémorragie! Jadis, la salle était aussi un critère de choix; on connaissait la spécialité ou la tonalité de chacun des temples. Le Bourg avait pour devise "Tous les bons films ne passent pas au Bourg, mais tous les films qui passent au Bourg sont bons", et c'était vrai, on pouvait s'y rendre les yeux fermés. Les cinémas avaient une âme. Maintenant, laminé par le bulldozer promotionnel des blockbusters programmés, perdu dans la profusion de films médiocres distribués tous azimuts, on se sent parfois bien seul à agiter le petit drapeau de la cinéphilie dans des multiplex aux murs bariolés d'affiches explosives, condamné à compter sur la chance pour ne pas rater les films qui raffermissent la foi.

Le monde selon Tom Cruise

Autre sujet de consternation dans Mission: Impossible: la vision de l'Autre. Très instructif…

Le Chinois, être fourbe par excellence, se réduit à deux sortes de silhouettes: assassin issu de l'Armée prolétarienne, tout de noir vêtu et armé jusqu'aux dents, ou birbe chenu en train de jouer à un jeu exotique (mah-jong, yi-king, etc.) dans l'arrière salle d'un boui-boui qui doit aussi faire fumerie d'opium.

Le Tchèque, barbare timide, mal défini, a la barbiche et les petites lunettes cerclées de fer de l'intellectuel trotskyen et un bonnet de laine informe sur ses cheveux sans doute sales. Il baragouine "Moi pas comprrrendrrre" au guichet de l'aéroport, et c'est tout ce qu'on peut attendre de cette espèce peu intéressante.

L'Italien… Mamma mia! L'Italien, c'est un poème! Una canzone! Il est volubile, il s'enflamme pour un rien, l'Italien, mais il a le cœur large comme une pizza margarita! Il aime la machina, mais il n'est pas très soigneux. Alors la machina, forcément, elle tombe en panne. Et l'Italien, fort en gueule, il accuse son copain de ne pas avoir vérifier le niveau d'huile. L'autre, ça le met en pétard! Il renâcle! L'Italien pousse son cri de guerre "Vaffanculo!". Vaffanculo toi-même lui répond l'autre! Et toute la rue participe à l'algarade en klaxonnant à qui mieux mieux et en invectivant dans un brouhaha coloré! Sinfonia romana! Allegro vivace! Les deux compadre vont-ils en venir aux mains? Ma, qué non! Parce que l'Italien, il gueule fort, mais il est bon comme la focaccia, et tout se finit en rires, en Ciao bello! et en mains qui s'agitent joyeusement. Un friselis de mandoline ne dépare pas la scène…

Et l'Allemand? On ne le voit pas. On voit juste sa mère blafarde, l'Allemagne, et ça suffit à foutre les chocottes. Lorsque Ethan Hunt et sa bande d'impossibles mettent le pied à Berlin, la caméra fixe, sur le pavé gras, une flaque de pluie. Et dans la flaque se reflètent des cheminées qui fument, sinistres, et nous renvoient aux fumées terribles qui hantent la mémoire de l'humanité…

Heureusement que pour relever cette désolation, il y a l'Américain, technologiquement supérieur, efficace dans son boulot et bon mari malgré la pression.

Tel est le monde vu par Tom Cruise. Ça ne donne pas très envie d'adhérer à l'Eglise de scientologie…