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Vache de sortie

Dscn6693 La réalité et la fiction sont comme deux dragons qui se poursuivent dans une grande roue, dit le Sage.On en a une démonstration à Chamosentzé, un alpage au-dessus d'Ovronnaz où Claudio Tonetti tourne une adaptation de La Grande Peur dans la Montagne, de Ramuz.

L'équipe de tournage s'inscrit à la tangente de la vie rurale. Elle doit cohabiter avec les vachers, composer avec les horaires de vaches qui partent brouter et rentrent pour la traite. Certains accessoiristes et décorateurs râlent, parce qu'ils doivent nettoyer l'écurie avant qu'on y installe la caméra. Quant aux gens de la montagne, "ils trouvent parfois bizarre de voir débarquer des citadins dans leur lieu de vie", explique Gérard Cavat, producteur exécutif.

La Grande Peur dans la Montagne raconte la malédiction qui s'abat sur sept bergers coupables d'être montés par cupidité sur un alpage mal famé. La discorde et la rancœur minent le groupe; le bétail tombe malade, il faut l'abattre.

L'ambiance sur le tournage est au beau fixe, comme la météo. Mais, un soir, comme ça, la réalité se rappelle au souvenir des conteurs, et des saltimbanques, et des journalistes qui regardent. Ou, d'un autre point de vue, l'ambiance délétère qui règne chez Ramuz fait passer une ombre sur Chamosentzé. La mort s'invite en douce. Un tracteur s'est positionné contre la porte de l'écurie. Lorsqu'il démarre, il traîne le cadavre d'une vache. Pendant une seconde, on voit la bête de face. Elle nous regarde de ses yeux vides, elle nous adresse un rictus plein de dents carrées, et puis, raclant le sol devant Bideau qui prend le frais, elle sort du plateau, elle sort de notre champ de vision, viande morte abandonnée un peu plus loin sur le côté du chemin en attendant d'être évacuée. L'ombre subsiste un moment.

Rameau Biduz

Paul (prénom hautement tannérien, soit dit en passant...) répond vivement à notre impromptu sur le lait qui se renverse chez Ramuz et dans le cinéma.

Il dit, in extenso:

"Bideau dans du Ramuz filmé "à la Suisse"... Je croyais que le cinéma suisse était redevu festif et ambitieux... Je ne vois là rien que du déjà vu, du cliché intello-helvétique... Mais après tout, si ça plaît à l'exportation et aux Messieurs de Berne qui le financent avec nos contributions, pourquoi pas?"

Bien. Helvétiques, certes. Intellos? En admettant que Ramuz et Bideau le soient est-ce un frein au plaisir? Ramuz est un poète, un métaphysicien habité par l'angoisse, Bideau un comédien volubile, chaleureux, populaire: a priori, aucune raison de s'ennuyer. Du cliché? Non: la rencontre prometteuse, pourquoi pas explosive, de deux tempéraments, de deux forces culturelles vives au sein d'une production ambitieuse. Au générique figure aussi, pour la première fois à l'écran, Jean-Luc Barbezat, un comique qui n'engendre pas la morosité....

Et puis oui, ça plaît à l'exportation: figurez-vous que l'initiative de La Grande Peur dans la Montagne revient à... la France! Mais oui: la publication de Ramuz en Pléiade, l'automne dernier, a eu un sacré retentissement au pays de Giono. Nos voisins francophones, si jaloux de leurs prérogatives littéraires, ont découvert que celui qu'ils considéraient comme un écrivain régionaliste était un géant. Qui valait bien un téléfilm pour le prime time. Donc, l'argent de Berne n'entre que dans une proportion moindre, pour ne pas dire dérisoire, dans cette production télévisuelle qui, loin de reconduire la grisaille attribuée au cinéma suisse, marque d'une certaine façon la fin des complexes qui ont trop longtemps grevé l'élan de la cinématographie nationale.

Lait répandu - bis

Salut à toi qui hantes les blogs!

Peut-être te souviens-tu, lecteur dans la machine, d'une élucubration de janvier sur le lait répandu. Spielberg qui, dans Munich, montre une flaque blanche sourdre du corps effondré d'un homme criblé de balles. Le liquide nourricier répandu symbolise l'innocence outragée et l'enfance anéantie. Il renvoie à la bombonne de lait qui explose dans Sacrifice de Tarkovski lorsque les missiles de l'apocalypse rugissent dans le ciel, annonçant l'extinction du genre humain…

Il renvoie aussi à une scène saisissante imaginée par Charles-Ferdinand Ramuz en 1926 dans La Grande Peur dans la Montagne . Isolés dans un alpage maudit, confrontés à la toute-puissance d'une nature hostile, sept villageois négligent leur devoir, trahissent les lois qui régissent depuis le néolithique la vie des bergers. Une image forte exprime l'accomplissement du blasphème:

"Sitôt qu'une bête avait été traite, elle s'écartait. L'une après l'autre, elles se sont ainsi écartées, allant se coucher quelque part dans le pâturage pour la nuit; il n'y en avait plus maintenant que deux ou trois qui étaient encore là; — alors on a pu connaître l'étendue de notre malheur, le terrain s'étant trouvé dégagé; on a commencé à connaître notre malheur et notre honte, pendant que Barthélémy se relevait, passant de nouveau le bras sur son front, secouant devant lui sa main aux doigts ouverts. Est-ce la chaleur seulement, ou si c'est la honte? — continuant à considérer dans l'ombre par terre cette large place claire, grande comme une grande chambre: tout ce lait répandu, ce lait qui na va pas servir, et inutilement tiré.

Une étoile était venue, deux étoiles, trois étoiles. Le blanc du lait se voyait mieux à mesure que les étoiles se montraient".

Dscn6583Or, voilà qu'au-dessus d'Ovronnaz, on tourne une adaptation de La Grande Peur dans la Montagne, avec Jean-Luc Bideau dans le rôle du vieux Barthélémy. La scène du lait répandu au sol n'a pas été oubliée. Dans un coin du chalet d'alpage, à Chamosentze, où les accessoiristes rangent le matériel, deux boilles pleines de lait reposent à l'ombre. A côté, dans leur plastique, des packs de briques achetées à la Migros. Au cinéma, le bon jus de vache vient de la grande surface… De toute façon, les beaux fromages qui s'empilent derrière sur les étagères sont en plâtre… Ce qui ne nous empêche pas de rêver.

Oury ra bien qui a Oury le dernier

Gérard Oury est mort, mais il ne faisait plus rire personne depuis longtemps déjà. Outre la tristesse de savoir que le cinéaste avait perdu la vue, une malédiction particulièrement cruelle lorsqu'elle frappe un homme d'images, qui plus est marié à Michèle Morgan ("T'as de beaux yeux, tu sais…", Quai des Brumes, 1938), il fallait bien admettre qu'il avait perdu la grâce depuis belle lurette. Presque trente-cinq ans, en fait…

Honnêtement, La Carapate (1978), Le Coup du Parapluie (1980), ne valent pas tripette. L'As des As (1982) est un pénible Bibi Fricotin chez les nazis avec Bébel qui roule sur les jantes, La Vengeance du Serpent à Plumes (1984) stigmatise l'échec d'une tentative démagogique de rajeunissement avec Coluche, Lévy et Goliath (1987) est un gros loukoum rance sur le rapprochement des Juifs et des Arabes. Ensuite, les choses se gâtent. Naufrage définitif avec Vanille Fraise (1989), La Soif de l'Or (1993), Fantôme avec chauffeur (1996), Le Schpountz (1999), des films d'autant plus faciles à oublier qu'à peu près personne ne les a jamais vus…

Restent cinq films, entre 1965 et 1973, qui fondent la gloire de Gérard Oury. Eliminons le dernier de la série, Les aventures de Rabbi Jacob (1973). Lorsqu'elle passe et repasse à la télé, la fable antiraciste gentillette nous effare par son manque de rythme, par sa mise en scène laborieuse, par la laideur de ses images, la lourdeur des quiproquos. Même de Funès commence à s'essouffler.

Restent quatre films, dont La Grande Vadrouille (1966), champion du box office français pendant trente ans avec ses 17 millions d'entrées (finalement détrôné par Titanic). Ce succès a incité les producteurs français à majorer pendant des décennies le prix de vente de leurs comédies. Exorcisant les spectres de la guerre vingt ans après le cessez-le-feu, ce phénomène de société marque l'avènement du plus prodigieux duo de comiques français: Bourvil en clown blanc et de Funès en auguste. Ils font merveille: aujourd'hui encore, revoir la façon dont de Funès, impérieux, contraint son partenaire à lui refiler ses souliers plus confortables reste irrésistible.

La paire devait se retrouver pour La Folie des Grandeurs (1971). Le destin en a décidé autrement: Bourvil décédé, c'est Montand qui a repris le rôle de valet qui lui était dévolu dans cette adaptation foldingue de Ruy Blas, apportant son charme enjoué au personnage, sans parvenir  faire oublier la candeur rouée de l'absent.

Le merveilleux Bourvil partage la vedette du Cerveau (1969) avec Belmondo. Deux petits malfrats qui, avec un vilebrequin et trois boules puantes, décident de faire main basse sur le contenu d'un train blindé .. Coïncidence désopilante: au même moment, disposant de moyens techniques et d'une logistique impressionnantes, le Cerveau du crime organisé (David Niven, very british indeed) passe à l'action sur le même convoi…

Reste Le Corniaud (1965). L'inusable Corniaud, le merveilleux Corniaud… La rencontre fabuleuse de Bourvil, la grande vedette de l'époque, et de Louis de Funès, aspirant comique. Etincelles! Le premier tient le rôle d'Antoine Maréchal, un Français moyen comme on n'en fait plus. Le second, c'est M. Sarroyan, homme d'affaires douteux. Après avoir embouti la deuche d'Antoine Maréchal avec sa Rolls, M. Sarroyan lui propose en guise de compensation d'aller chercher une Cadillac à Naples et de la ramener en France. Il compte surtout sur l'air naïf du corniaud pour introduire frauduleusement en France de l'or (les pare-chocs), de la chnouffe (dans les ailes), des pierres précieuses (dans la batterie) et le You Koun-koun, le plus gros diamant du monde… La gentillesse de Bourvil, l'excitation et la veulerie de de Funès, son solo éblouissant lorsqu'il répare et nettoie la Cadillac, les mornifles qu'il distribue à ses acolytes, quelques répliques ("Il m'épate, il m'épate, il m'épate…", "C'est un pauvre type: il parle même pas sa propre langue") continuent de faire du Corniaud le meilleur remède connu contre la dépression…

Par-delà l'intrigue et les personnages, Le Corniaud témoigne d'une époque où le monde était vaste et les vacances rares. De Naples à Carcassonne, en passant par Rome et Menton, Antoine Maréchal découvre une réalité colorée qui l'émerveille. "Quel beau voyage", dit-il à la fin. Cette réplique suffit à notre bonheur.

Le seul trait de génie de Gérard Oury est d'avoir mis en scène Bourvil – et de Funès. Mort en 1970, Bourvil nous manque encore. Oury, on l'avait déjà oublié…

Générique disciplinaire

Les temps sont durs pour les cinémas. En ce début d'été, le public déserte les salles obscures. C'est la faute à la canicule, c'est la faute au Mondial. C'est aussi la faute à la médiocrité de certains films: Mission impossible 3 ou X-Men 3 n'ont pas marché. Peut-être les spectateurs en ont-ils assez d'être pris pour des imbéciles…

Dernière question: à l'heure du home video, l'accueil dans les cinémas est-il à la hauteur du prix du billet? Bien sûr, il y a l'air climatisé, quant à l'odeur du pop corn, on s'y est habitué. Les sièges sont confortables, le son et l'image excellents. Mais, juste avant Tristan & Isolde (pasteurisation d'un mythe fondateur de l'Occident chrétien, avec un éphèbe et un bimbo avenants comme un pub pour déodorant…), un avertissement claque à l'écran comme un coup de fouet. Sans fioriture, en caractères rouges et noirs, le message s'affiche, préremptoire: LOVE MOVIES – HATE PIRACY! Chlac! Cklac! Avec un bruit de guillotine qui tombe. "Aime les films! Hais la piraterie!" On ne discute pas! Il est obligatoire d'aimer! La haine n'a aucun caractère facultatif! Interdit de filmer le film! Verboten! Et si on n'obéit pas, gare! On nous promet des châtiments édifiants, des amendes salées, de la prison! Parce que "L'ignorance n'est pas une excuse". Chlak!

Vraiment sympa, les distributeurs hollywoodiens. On veut bien croire qu'ils sont aux abois, que leur chiffre d'affaires baisse. Mais doivent-ils engueuler les spectateurs qui se donnent encore la peine de venir voir en salle leurs produits?

Cette admonestation préliminaire donne envie, à défaut de télécharger tous les films de la terre juste pour contrarier les gardiens du temple (mais bon, c'est fastidieux, ça bloque l'ordinateur, et puis on ne sait pas comment faire, et on n'a pas envie d'apprendre), de se retirer sur la pointe des pieds, de laisser les films défiler seuls sur l'écran blanc. Ainsi, aucun risque de marauder une image – ça fait penser à ces gens qui laissent le plastique sur les fauteuils du salon pour ne pas les user.

Rendu au soleil de juillet, le spectateur libéré pourra, le soir venu, regarder Lost à la télévision, revoir un chef-d'œuvre du 7 e art à la Cinémathèque ou se remettre à lire. Il sera gagnant sur toute la ligne…

Lost - disparu dans un rêve

La série Lost - Les disparus s'avère définitivement passionnante. Et le dernier épisode diffusé par la TSR, Dave, atteint un sommet dans l'ambiguïté et l'efficacité narrative.

Hurley a honte de sa corpulence. Libby, qui en pince pour lui, l'aide à se défaire des kilos de bouffe qu'il s'est mis de côté. Sur ce, les naufragés découvrent un container de nourriture largué par parachute. Difficile pour la patapouf de conjurer le démon de la boulimie. Planté devant la caisse de vivres, il aperçoit à l'orée de la jungle un petit chauve en robe de chambre: c'est Dave, son copain du temps où il était enfermé à l'asile.

Dave, c'était son mauvais génie. Celui qui le poussait à faire des bêtises, à reprendre une troisième ration de lasagne, à mettre en doute les diagnostics du docteur, à nourrir des rêves d'évasion. En fait Dave n'existait pas: il était issu de l'imagination de Hurley. Son psychiatre le lui a prouvé en produisant une photo pour laquelle tous deux ont posé. Sur le cliché, le gros a le bras passé autour du vide…

Le soir de l'évasion, Hurley a laissé Dave sauter dans la cour, puis il a refermé la fenêtre, histoire de se débarrasser de cette présence perturbante. Et voilà que le fantôme est de retour, avec ses yeux vifs et son sourire goguenard de petit diable prompt à embobiner l'obèse. Dave sait tout. Il a une a une explication à l'île: "Quand tu m'as enfermé dehors, tu as définitivement pété les plombs. Tu as imaginé cette île et ses habitants", dit-il en substance à son pote. "En fait, tu es toujours à l'asile"...

Comment faire pour retrouver sa place dans la réalité? Pour se réveiller? Dave a la solution, bien sûr. Il emmène Hurley au sommet de la falaise et lui montre le chemin de la libération: Saute et tu reviendras au premier niveau de la réalité. Joignant le geste à la parole, Dave saute dans le vide et disparaît cent mètres plus bas dans la mer. Psychiquement épuisé, Hurley s'apprête à suivre son libérateur lorsque son bon ange l'arrête. Libby est là, elle lui parle, l'arrache à son "Drang nach tod". Il a peur d'elle. Il pense qu'elle aussi est issue de son esprit dérangé. Elle lui prouve que son existence est indépendante en réfutant l'omniscience que l'on suppose aux démiurges: si Hurley l'a imaginée, il doit tout savoir d'elle. Or, il lui manque des éléments, Libby a un vécu autonome… Ils s'embrassent. Réconcilié, Hurley s'en retourne vers les vivants, bras dessus dessous avec Libby.

Un dernier flash-back nous ramène à l'asile, le jour où le docteur a pris la photo de Hurley tenant l'épaule d'un ami invisible. Et puis la caméra pivote, révélant de l'autre côté de la pièce une patiente au regard perdu: Libby… "Tout ne faisait que commencer", comme dit Philip K. Dick à la fin d'Ubik. Il est rare qu'un produit télévisuel émette avec tant de force l'hypothèse de l'irréalité du monde tangible.

Signe de l'engouement et des questions que suscite la série, 24 Heures propose chaque vendredi une chronique consacrée aux trois épisodes diffusés la veille par notre TSR. Bonne initiative, permettant de nouer un lien avec les accros de la série et, dans l'idéal, d'avancer quelques hypothèse sur le sens caché de Lost.

Malheureusement, l'exégèse n'est pas tout à fait à la hauteur de l'œuvre. Qu'on en juge par ce commentaire, reproduit in extenso: "Le gros Hurley, lui, s'est constitué une réserve de victuailles qui nourrirait Maïté et Laurence Boccolini pendant deux ans. Libby veut le mettre au régime et l'incite à balancer ses vivres dans la nature. "Je me sens libre!" hurle le glouton repenti. Juste avant de découvrir que des caisses de nourriture tombées du ciel réduiront à néant ses bonnes résolutions. Dharma, expéditeur des colis, aurait pu ajouter quelques substituts de repas".

Quel esprit! Quelle fine analyse! Quel humour subtil!

Pour essayer de décortiquer les affres du solipsisme, le chroniqueur aurait pu évoquer l'équation de Tchouang-tseu qui, il y a 2500 ans, s'est demandé s'il était un philosophe ayant rêvé qu'il était un papillon ou un papillon rêvant qu'il était un philosophe - et ce d'autant plus que ce gros lard d'Hurley aspire à la légèreté comme la chenille rêve d'essor.

Il aurait aussi pu s'interroger sur la dualité vertigineuse de l'idios kosmos, à savoir la vision singulière que chacun d'entre nous porte sur l'univers, et du koinos kosmos qui passe pour l'univers objectif, celui auquel on se réfère par commodité mais qui ne résulte que d'une convention collective. Le poète persan Rômi exprime cette solitude de l'être pensant en termes plus théologiques: "La vérité est un miroir tombé de la main et Dieu et qui s'est brisé. Chacune en ramasse un morceau et dit que toute la vérité s'y retrouve". Et, selon les cyborgs de Ghost in the Shell, "Les humains ne sont que le fil qui sert à tisser le rêve de la vie"…

Voilà quelques pistes que le chroniqueur de 24 Heures aurait pu suivre s'il avait des lettres et de l'esprit. Las! Il a la culture qu'il peut, la culture de l'époque. De Silène à Babar, de Bouddha à Obélix, de Gargantua à Bérurier, les mythes et les livres ne manquent pas de bouffis. Mais non, pour seules références, l'exégète a deux grosses vaches du PAF et pour tout discours un ricanement.

Cette démission de la pensée est emblématique d'une ère nouvelle. Allez, relisons les chefs-d'oeuvre de la littérature à la lumière plasmatique de la télé. N'hésitons pas à dire qu'Ulysse est aussi rusé que Julien Lepers en finale de Question pour un champion, que Fort-Boyard est le treizième travail d'Hercule, que sucer n'est pas tromper, selon Emma Bovary à Tout le monde en parle, que Jean Valjean serait très émouvant face à Delarue et que Pantagruel rote plus fort que Cauet!

Mon copain Dave me souffle que ça pourrait être pire - et pour sûr que ça le deviendra. Par exemple: Putain! Y a Hamlet regarde le crâne de Yorick façon Zizou qui fout un coup de boule…

NIFFF : fffin...

Vampires qui nous clignez de l'œil Les bras tendus hors du cercueil, le NIFFF vous dit merci. Votre ombre tutélaire a attiré 12 000 spectateurs en 7 jours et 74 séances.
Le grand lauréat de cette 6 e édition du festival neuchâteloise, c'est The Bothersome Man (Den Brysomme Mannen en v.o.), film islandais-norvégien de Jens Lien, puisqu'il a été primé par le Jury International (Prix H.R. Giger "Narcisse" du meilleur film) et par le Jury Méliès (Meilleur long métrage européen). Excellent choix.
Andreas débarque dans une ville étrange et calme, quelque Cité obscure comme Schuiten les dessine si bien. Le travail est facile, les collègues sympas, la vie agréable. Mais l'alcool ne fait pas d'effet, l'acte sexuel s'accomplit sans passion ni joie, la cuisine est fade. Dans les rues, il n'y a pas d'odeurs, ni de cris d'enfants. Andreas s'aperçoit qu'il est un étranger au pays du bonheur lisse. Les maîtresses passives obsédées par la décoration intérieure l'ennuient, la balade des gens heureux l'exaspère. Il veut s'enfuir, mais le soft goulag est sans issue. Même la mort est impossible.
Sur le mur d'une cave, bée une invagination. Il s'en échappe un air de violon - qui nous rappelle cette tache de couleur crevant le noir et blanc de La Tour de MM. Schuiten et Peeters. Alors Andreas creuse. Dans le boyau, on entend des enfants qui jouent, la rumeur saline de la mer.
Avant que la souriante police ne l'arraisonne, Andreas a juste le temps de passer la main dans un univers parallèle. Il en ramène un bout de tarte aux pommes… Cette parabole sur le totalitarisme du bonheur obligatoire ne pouvait que plaire à George A. Romero, président du jury: les citoyens dépassionnés du film ressemblent à ses zombies - la pourriture en moins.
Le prix du meilleur court métrage suisse a été attribué à Maja Gehring pour Une Nuit blanche. Grand bien lui fasse…

NIFFF: c'est un peu court, jeunes gens!

Lors du débat Du court au long métrage: le fantastique comme inspiration et approche de carrière, un noble vieillard à catogan et torse massif a pris la parole. Il a dit que les dix courts métrages suisses en compétition au NIFFF étaient "à peu près nuls". On a pensé qu'il exagérait, qu'il était d'une sévérité excessive. Ensuite on a vu les films incriminés. Et bien, cet ancien professeur neuchâtelois a raison: à l'exception de deux films d'animation (trois si on veut être sympa), la qualité est pitoyable.

Tirent leur épingle du jeu: Banquise (de Cédric Louis & Claude Barras), ou la triste histoire d'une petite grosse tuée par la canicule et rejoignant via son tiroir de la morgue la pays des pingouins éternels, et Angry Snowman (de Gian Reto Mayer, Ivan Pavan), une poignée d'impromptus cruels mettant en scène insectes, bonshommes de neiges, et chien amputé. Ces oeuvres évoquent par leur graphisme et leur cruauté les fantaisies macabres d'un Tim Burton. Satisfecit pour Herr Iseli qui illustre en pâte à modeler un vieux fantasme enfantin: qui est le petit bonhomme qui cause dans le poste (bien que de nos jours, il n'y ait plus guère de TSF dans les foyers et que les gosses savent que leur baladeur numérique ne contient que des bytes)?…

Quant au reste, rien à sauver. Récusant la critique du contempteur chenu, un réalisateur en herbe a plaidé sa cause: "Le film de genre doit être ultra fignolé pour que le public s'y retrouve". Faute de temps, d'argent, les jeunes auteurs n'ont pas pu soigner les détails. Donc, "il faut savoir voir les qualités des films. Il faut être indulgent…"

Et s'il ne nous plaît pas, à nous, d'être indulgents? Si on en a marre de l'amateurisme et de l'incompétence? La réalisatrice d'Une nuit blanche a-t-elle manqué d'argent? N'a-t-elle pu se payer toute la plasticine dont elle avait besoin? Nous sommes prêts à lui payer une grosse boîte de pâte à modeler, mais il y a fort à parier que les figures humaines qui naîtront sous ses doigts malhabiles resteront d'une laideur rédhibitoire – pour ne pas parler du chat qui ressemble à un rat crevé…

Washing Day… Un clown stipendie un tueur à gage pour éliminer un illusionniste nain. Le porte-flingue se retrouve à courir derrière des lapins blancs, comme Alice dans son terrier… Pourquoi pas. Ce court n'est pas odieux. Mais détourner les clichés du film noir, c'est un cliché désormais insupportable.

Sur fond de techno pénible, Cevapcici se résume à un gag assez répugnant: deux obèses font une partie de ping-pong; leurs ventres énormes leur tiennent lieu de raquette pour renvoyer une boulette de viande. C'est un peu maigre pour un gag gras…

Nouvel Ordre pourrait s'intituler Mauvais rêves: images poisseuses et remarquablement floues d'une maison en été, avec un chien qui aboie, un cadavre qui baille aux mouches, une filles qui frotte l'évier, un couple qui s'envoie en l'air, une flaque de sang qui s'étend, une balle dans la bouche et la radio qui gueule des trucs fascisants. Petites Mutations essaye, si on a bien compris, de transférer le thème du vampirisme dans un café de la campagne suisse avec des vieux ivrognes en guise de nosferats.

Coupé court est un vilain polar: un aigrefin planque de la viande pourrie dans la chambre froide d'un restaurateur. Contraint de manger un steak émétique à grands coups de pistolet dans la figure, il apprend qu'on ne joue pas avec la nourriture. Ensuite, plutôt que de découper le cadavre de sa femme, il massacre ses tourmenteurs. Il y a du sang partout. Il n'y avait pas de tradition gore en Suisse, on s'en passait finalement très bien…

Le plus éprouvants de ces courts reste O (Garance Finger): un plan fixe forcément flou et verdâtre, forcément saturé du pire de la techno, à savoir un bourdonnement électronique insoutenable. Quatre lit d'hôpital. Des silhouettes bougent mollement. L'une d'elle vient jusqu'à l'objectif, qui est celui d'une caméra de surveillance: c'est une jeune fille qui n'a ni yeux ni bouche. Cette horreur, même une Biennale de l'art n'en voudrait pas dans une installation.

Le cinéma de genre dont les jeunes cinéastes réclament l'avènement rapide en Suisse ne semble en fait pas constituer "le terreau le plus fertile pour développer des talents" (dixit Raoul Ruiz), mais bien la possibilité de cultiver la paresse et l'approximation. Chez ces branleurs de caméra, le fantastique n'introduit pas le doute dans la réalité, mais pose un principe d'irréalité. On est hors du temps, hors de l'espace géographique, dans un monde parallèle régi par des clichés. Cette facilité permet de faire à peu près n'importe quoi et de se prendre sans vergogne pour David Lynch.

Dénominateur commun troublant: ces films ne comportent aucun dialogue. Juste du charabia, des sons pénibles, un bruitisme agressif. La bande son de Petites Mutations fait en gros: tic tac tic tac tic tac (ad lib) Allô? Allô? Allô? tût-tût-tût + la musique minimaliste répétitive de Terry Riley... Seul Coupé Court introduit une dimension parlée. Mais comme c'est pour gueuler "Tu vas la bouffer ta viande, bordel!", on s'en passerait bien volontiers.

Quelque 80 % des courts suisses présentés au NIFFF témoignent d'une acculturation navrante. Le fantastique semble le dernier refuge des analphabètes. Tout porte à croire que ces cinéastes préfèrent MTV à Murnau, FX Mag à Edgar A. Poe, les Fantastic Four à L'Iliade, le joystick au théâtre. L'autre jour, Hervé Dumont déplorait que les étudiants en cinéma ne fréquentent plus la Cinémathèque, pour "ne pas être influencés", disent-ils. Quelle horreur! Ils pourraient perdre leur âme en grandissant. Voire en apprenant l'humilité…

Le NIFFF a bon genre fantastique

Fffantomech_small_1Est-ce la faute au secret bancaire? Aux horaires cadencés des CFF? A la tradition horlogère? Au principe du propre en ordre? La Suisse semble a priori ne pas constituer un territoire accueillant pour les momies, vampire, loups-garous et autres créatures de la nuit. Le fantastique vit dans notre beau pays le temps du NIFFF et puis pffft! file ailleurs voir si les ténèbres y sont plus confortables.
Et pourtant! Si la Suisse est belle, comme l’affirme la chanson, elle est profonde aussi, et pleine d’ombres. Ses ubacs nourrissent plus d’une chimère. Se souvient-on que le dragon pullule sur les contreforts du Pilatus comme nulle part ailleurs? Que la vouivre affectionne les montagnes neuchâteloises? Que le Diable gîte sur les glaciers des Alpes?

En matière de monstres et de fantômes, notre folklore est aussi fourni que celui des autres cultures. Alors pourquoi notre cinématographie ne puise-t-elle pas davantage son inspiration dans ce matériau?
Les professionnels de la branche ont profité du NIFFF pour se poser cette question au cours d’un séminaire intitulé «La place du cinéma «de genre» dans la nouvelle politique culturelle suisse», subdivisé en deux tableaux: 1) Du court au long métrage, le fantastique comme inspiration et approche de carrière en Suisse 2) Le fantastique dans la politique culturelle et l’industrie cinématographique: regards croisés.
Ecartant le policier, universellement répandu, et le western, spécifiquement américain, les debaters se sont concentrés sur le fantastique et la science-fiction. Plusieurs facteurs déterminent la rareté de ces genres dans la production nationale. Si les complexes commencent à se résorber, les préjugés des décideurs perdurent – ici comme ailleurs: Anders Banke, le réalisateur de Frostbite (en compétition) est regardé «comme une créature de l’espace» par les producteurs suédois lorsqu’il cherche à financer son histoire de vampires. La France, pays de Descartes et du boulevard, reste très suspicieuse, comme en témoignent David Moreau et Xavier Palud, réalisateurs de Ils. Et Xavier Ruiz (Neutre) rappelle avec un peu d’exaspération que les autorités culturelles genevoises lui ont dit sans détour que «certains films ne sont jamais financés»…
Pragmatique, Michael Steiner (Mein Name ist Eugen, Grounding) rappelle qu’un film d’horreur, interdit au moins de 18 ans, doit aller chercher des spectateurs à l’étranger pour se rentabiliser: c’est le «big challenge», l’histoire doit atteindre une certain niveau pour pouvoir s’exporter. Mais est-il possible de rivaliser avec la force de frappe américaine et l’excellence de leurs effets spéciaux. Bien sûr que non: la Suisse n’a pas d’industrie cinématographique, ni les logiciels capables de lancer des tyrannosaures sur la prairie du Grütli.
Le fantastique ne se résume pas à une fuite en avant dans la technologie numérique. Si l’on veut consacrer un film aux dragons lucernois, on peut construire des animatronics de lézards géants ou les créer à la palette graphique; on peut aussi filmer le brouillard qui les enveloppe, ou un fragment de coquille d’œuf, ou une clairière noircie par le feu de leur colère, ou l’empreinte de leur griffe dans la terre, et donner à entendre le mugissement qu’ils émettent les nuits de pleine lune… Faire travailler l’imagination, comme les mariolles qui ont produit The Blair Witch Project pour 60 000 dollars… Car l’imagination est une denrée plus rare et plus précieuse que l’argent.
Directeur de la section cinéma de l’OFC, Nicolas Bideau donne une bonne définition: «Le fantastique crée un doute entre le réel et l’irréel»; à ce titre, Godard relève du genre ! Dominique Othenin-Girard, qui a débuté avec After Darkness et appris son métier en réalisant Halloween 5 aux Etats-Unis, rappelle que le genre englobe Buñuel aussi bien que Tolkien.
En fait, pour la culture helvétique, il s’agit moins d’encourager l’émergence d’un genre jusqu’alors négligé que de constater un changement de paradigme, à savoir l’arrivée de jeunes gens qui ne se reconnaissant plus dans le cinéma d’auteur de papa Tanner, qui se sont venus au 7 e art avec Star Wars et veulent faire des choses différentes.
Y arriveront-ils? On peut craindre qu’à se complaire dans une position de victime et des récriminations de fonctionnaires, ils ne prennent pas le chemin qui conduit à l’accomplissement des rêves. «Ici, on est dans une culture du papier. Les imaginatifs, les créatifs ne sont pas aidés. On ne donne peut-être pas assez de chance en Suisse aux gens qui n’ont pas de diplôme», regrette Stéphane Bianchi qui rêve de films gore à croix blanche. Xavier Ruiz, à qui Berne a refusé trois scénarios successifs, renchérit et affirme que «le cinéma de genre est la terre la plus fertile pour développer des talents».
La vouivre se mange la queue: est-ce le genre qui crée l’auteur ou l’auteur qui crée le genre? Avant d’enterrer les auteurs de jadis dans le cimetière des zombies cannibales, on peut se souvenir que le fantastique ne leur est pas tout à fait étranger: Requiem d’Alain Tanner est une histoire de fantômes. Si le Soleil ne revenait pas, de Claude Goretta d’après Ramuz, baigne dans un climat apocalyptique; Vollmond, de Fredi M. Murer, est une histoire de science-fiction (dont le thème anticipe de huit ans celui des 4400, série télévisée américaine à succès)… Des films tournés sans effets spéciaux, en décor naturel et introduisant indéniablement un gros doute dans la réalité.

Mutants et cyborgs du NIFFF

Fantastique. Mot fourre-tout mêlant les esthétiques, les philosophies, les couleurs les registres. Ce vaste genre permet d’exprimer notre défiance à l’égard de la réalité, de définir un autre rapport au monde, d’exorciser nos peur primitives, de dresser des perspectives d’avenir, d’invoquer les fantômes du passé et les chansons d’avenir…
Une journée passée au NIFFF oblige à multiplier les sensations. On commence par une bonne tranche de gore, The Hills Have Eyes, d’Alexandre Aja, remake réussi d’un classique de Wes Craven ; on poursuit avec une parabole sur le monde moderne venue de la sombre Norvège, The Bothersome Man, de Jens Lien, avant d’enchaîner avec une déconnade décontractée, un «pinku», c’est-à-dire un porno soft japonais, Sachiko Hanai, de Mitsuru Meike…
Des ombres passent sur ces divertissements disparates. Les mutants cannibales qui attaquent la famille américaine au milieu du désert du Nevada sont les rejetons des expériences atomiques effectuées jadis. La réalité truquée dans laquelle se fourvoie le héros de Bothersome Man, cette ville grise sans saveur ni odeur où tout le monde est obligatoirement heureux, ce Truman Show déplacé dans le monde d’IKEA fait soudain paraître enviable le sort des zombies de Romero : au moins, tout pourris fussent-ils, ces morts-vivants là mangent de la viande rouge, pas du riz blanc avec choux de Bruxelles étuvés. C’est peut-être ça l’enfer : le confort, l’absence de peur et de désir…
Quant à Sachiko Hanai, elle fait rire un peu. Cette petite call-girl se prend une balle en plein front. Ce qui ne la tue pas, mais la rend plus forte en calcul, en physique quantique, en épistémologie. Elle s’envoie en l’air avec la moitié de Tokyo et jouit en criant «Noam Chomsky»! Elle se retrouve aussi embrigadée dans une sale affaire d’espionnage- L’enjeu : l'index cloné de George W. Bush... Le «doigt qui mène le destin du monde» trouve le point G de Sachiko avant de titiller le bouton rouge… Les trois missiles intercontinentaux qui raient le ciel japonais à la fin de cette farce nonchalante ont toutefois une résonance particulière au moment où la Corée fait joujou avec ses armes longue portée.
La réalité dépasse la fiction aussi du côté du Musée d’Ethnographie où se tient un brillant symposium Imaging the Future, intitulé Plus qu’humain ? et consacré à toutes les améliorations techniques que l’être humain pourrait subir. Des spécialistes passionnants, artistes, scientifiques, anthropologues, évoquent les cyborgs, et Steve Austin, L’Homme qui valait 3 milliards, rappellent que 15 % des Suisses seraient prêts à se faire greffer un téléphone si on peut l’éteindre, que l'on nage tous les jours en plein cyberpunk (la nouvelle vague de la science-fiction il y a vingt ans...): tous reliés les uns aux autres par Internet («Je suis connecté donc j’existe…»), on développe des projets d’e-skin et on se réjouit de mettre tous les cerveaux en chaîne pour augmenter l’intelligence collective. Une nouvelle humanité se dessine: l’Homo Gestalt…
Issu de la contre-culture américaine des sixties, quand la musique était bonne, George A. Romero rigole gentiment. Il a l’impression que nos cerveaux sont surtout connectés dans une même globalisation d’informations manichéennes et de malbouffe industrielle. Il redoute la perte de l’individualité. Qu’est-ce qui pourrait interrompre ce processus? «Une invasion d’extraterrestres», répond le joyeux pessimiste.