La série Lost - Les disparus s'avère définitivement passionnante. Et le dernier épisode diffusé par la TSR, Dave, atteint un sommet dans l'ambiguïté et l'efficacité narrative.
Hurley a honte de sa corpulence. Libby, qui en pince pour lui, l'aide à se défaire des kilos de bouffe qu'il s'est mis de côté. Sur ce, les naufragés découvrent un container de nourriture largué par parachute. Difficile pour la patapouf de conjurer le démon de la boulimie. Planté devant la caisse de vivres, il aperçoit à l'orée de la jungle un petit chauve en robe de chambre: c'est Dave, son copain du temps où il était enfermé à l'asile.
Dave, c'était son mauvais génie. Celui qui le poussait à faire des bêtises, à reprendre une troisième ration de lasagne, à mettre en doute les diagnostics du docteur, à nourrir des rêves d'évasion. En fait Dave n'existait pas: il était issu de l'imagination de Hurley. Son psychiatre le lui a prouvé en produisant une photo pour laquelle tous deux ont posé. Sur le cliché, le gros a le bras passé autour du vide…
Le soir de l'évasion, Hurley a laissé Dave sauter dans la cour, puis il a refermé la fenêtre, histoire de se débarrasser de cette présence perturbante. Et voilà que le fantôme est de retour, avec ses yeux vifs et son sourire goguenard de petit diable prompt à embobiner l'obèse. Dave sait tout. Il a une a une explication à l'île: "Quand tu m'as enfermé dehors, tu as définitivement pété les plombs. Tu as imaginé cette île et ses habitants", dit-il en substance à son pote. "En fait, tu es toujours à l'asile"...
Comment faire pour retrouver sa place dans la réalité? Pour se réveiller? Dave a la solution, bien sûr. Il emmène Hurley au sommet de la falaise et lui montre le chemin de la libération: Saute et tu reviendras au premier niveau de la réalité. Joignant le geste à la parole, Dave saute dans le vide et disparaît cent mètres plus bas dans la mer. Psychiquement épuisé, Hurley s'apprête à suivre son libérateur lorsque son bon ange l'arrête. Libby est là, elle lui parle, l'arrache à son "Drang nach tod". Il a peur d'elle. Il pense qu'elle aussi est issue de son esprit dérangé. Elle lui prouve que son existence est indépendante en réfutant l'omniscience que l'on suppose aux démiurges: si Hurley l'a imaginée, il doit tout savoir d'elle. Or, il lui manque des éléments, Libby a un vécu autonome… Ils s'embrassent. Réconcilié, Hurley s'en retourne vers les vivants, bras dessus dessous avec Libby.
Un dernier flash-back nous ramène à l'asile, le jour où le docteur a pris la photo de Hurley tenant l'épaule d'un ami invisible. Et puis la caméra pivote, révélant de l'autre côté de la pièce une patiente au regard perdu: Libby… "Tout ne faisait que commencer", comme dit Philip K. Dick à la fin d'Ubik. Il est rare qu'un produit télévisuel émette avec tant de force l'hypothèse de l'irréalité du monde tangible.
Signe de l'engouement et des questions que suscite la série, 24 Heures propose chaque vendredi une chronique consacrée aux trois épisodes diffusés la veille par notre TSR. Bonne initiative, permettant de nouer un lien avec les accros de la série et, dans l'idéal, d'avancer quelques hypothèse sur le sens caché de Lost.
Malheureusement, l'exégèse n'est pas tout à fait à la hauteur de l'œuvre. Qu'on en juge par ce commentaire, reproduit in extenso: "Le gros Hurley, lui, s'est constitué une réserve de victuailles qui nourrirait Maïté et Laurence Boccolini pendant deux ans. Libby veut le mettre au régime et l'incite à balancer ses vivres dans la nature. "Je me sens libre!" hurle le glouton repenti. Juste avant de découvrir que des caisses de nourriture tombées du ciel réduiront à néant ses bonnes résolutions. Dharma, expéditeur des colis, aurait pu ajouter quelques substituts de repas".
Quel esprit! Quelle fine analyse! Quel humour subtil!
Pour essayer de décortiquer les affres du solipsisme, le chroniqueur aurait pu évoquer l'équation de Tchouang-tseu qui, il y a 2500 ans, s'est demandé s'il était un philosophe ayant rêvé qu'il était un papillon ou un papillon rêvant qu'il était un philosophe - et ce d'autant plus que ce gros lard d'Hurley aspire à la légèreté comme la chenille rêve d'essor.
Il aurait aussi pu s'interroger sur la dualité vertigineuse de l'idios kosmos, à savoir la vision singulière que chacun d'entre nous porte sur l'univers, et du koinos kosmos qui passe pour l'univers objectif, celui auquel on se réfère par commodité mais qui ne résulte que d'une convention collective. Le poète persan Rômi exprime cette solitude de l'être pensant en termes plus théologiques: "La vérité est un miroir tombé de la main et Dieu et qui s'est brisé. Chacune en ramasse un morceau et dit que toute la vérité s'y retrouve". Et, selon les cyborgs de Ghost in the Shell, "Les humains ne sont que le fil qui sert à tisser le rêve de la vie"…
Voilà quelques pistes que le chroniqueur de 24 Heures aurait pu suivre s'il avait des lettres et de l'esprit. Las! Il a la culture qu'il peut, la culture de l'époque. De Silène à Babar, de Bouddha à Obélix, de Gargantua à Bérurier, les mythes et les livres ne manquent pas de bouffis. Mais non, pour seules références, l'exégète a deux grosses vaches du PAF et pour tout discours un ricanement.
Cette démission de la pensée est emblématique d'une ère nouvelle. Allez, relisons les chefs-d'oeuvre de la littérature à la lumière plasmatique de la télé. N'hésitons pas à dire qu'Ulysse est aussi rusé que Julien Lepers en finale de Question pour un champion, que Fort-Boyard est le treizième travail d'Hercule, que sucer n'est pas tromper, selon Emma Bovary à Tout le monde en parle, que Jean Valjean serait très émouvant face à Delarue et que Pantagruel rote plus fort que Cauet!
Mon copain Dave me souffle que ça pourrait être pire - et pour sûr que ça le deviendra. Par exemple: Putain! Y a Hamlet regarde le crâne de Yorick façon Zizou qui fout un coup de boule…