En sortant de la vision de presse de Das Fräulein, un critique à qui personne n'avait rien demandé a soudain vomi sa bile. Il s'est répandu en imprécations et vitupérations contre le film d'Andrea Staka, déchaînant les foudres de celui qui a reçu sur la tête la collection complète des Cahiers du Cinéma. De son discours pétri d'intellectualisme stérile (genre "La prégnance du réel sous-tend les syntagmes du signifiant") émanait un leitmotive: Ce n'est pas du cinéma… Nous autres critiques formions un cercle autour de lui, un peu peinés, un peu dégoûtés, comme des gosses découvrant un crapaud écumant aux abords du carrousel; personne n'avait envie de tendre un mouchoir au malheureux. C'est à peine si l'excellent Thierry Jobin, du Temps, a risqué une impertinence peu convaincue: «Si c'est pas du cinéma, c'est quoi? L'Eurovision de la chanson?". Autant vouloir arrêter un razorback avec un ruban de réglisse…
Saint Agme priez pour nous! Ce n'est pas du cinéma et nous ne l'avions pas remarqué…
Ni la réalisatrice chinoise Ann Hui, ni le photographe et réalisateur suisse Edo Bertoglio, ni le réalisateur italien Antonio Capuano, ni le producteur allemand Peter Rommel, ni le réalisateur japonais Nobuhiro Suwa, c'est-à-dire aucun des membres du Jury officiel n'ont été mis au courant… S'ils avaient su que Das Fräulein, "ce n'est pas du cinéma", ils ne lui auraient sans doute pas décerné le Léopard d'or.
Trêve de plaisanteries, laissons les dilophosaures du structuralisme baver leur venin, et rendons justice au Jury, à Andrea Staka et au cinéma: Das Fräulein est un des films les plus achevés, les plus justes qui aient été donnés à voir en Compétition internationale. Née en 1973, à Lucerne, originaire d'ex-Yougoslavie, la réalisatrice exprime à travers des images hivernale et le destin de trois femmes, le sentiment de déracinement qu'éprouvent les émigrés à cheval entre deux cultures. Par-delà sa valeur intrinsèque, ce film produit par Dschoint Ventschr, la boîte de Samir, participe du renouveau et de la confiance retrouvée du cinéma suisse. La dernière fois que le Léopard d'or est allé à un film helvétique, c'était en 1985, à Höhenfeuer de Fredi M. Murer…
Half Nelson, de Ryan Fleck (Etats-Unis), un film grave sur les ravages de la drogue dans la classe moyenne, remporte le Prix spécial du jury. Et Laurent Achard, le prix de la mise en scène pour Le Dernier de Fous (France/ Belgique), huis-clos noir et torturé.
Léopard de la meilleure interprétation féminine pour Amber Tamblin dans Stephanie Daley, de Hilary Brougher (Etats-Unis). La jeune comédienne, qui incarne une adolescente accusée d'infanticide, pourrait partager son prix avec sa partenaire, la blonde Tilda Swinton (oui, oui, la reine des glaces dans Narnia…) qui tient le rôle de la psychologue.
Et Burghart Klaussner a le Léopard d'or pour le rôle d'Herbert, diplomate solitaire en Georgie dont le seul tort est d'éprouver de l'affection pour une gamine des rues, dans Des Mann der Botschaft (Allemagne).
Le Prix du Public va à Das Leben der Anderen, de Florian Heckel vo Donnersmarck, évocation magistrale des années de plomb dans l'ex-RDA. Le public a vraiment bon goût cette année…