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Hiroshima nous voilà

Couvsuissehiroshima Du 23 au 28 août se tient la 11e édition du Festival international du cinéma d'animation d'Hiroshima. Qui présente une programmation spéciale de 90 films suisses d'animation. Par ailleurs, trois courts métrages, Tarte aux pommes d’Isabelle Favez, Banquise de Cédric Louis et Claude Barras et Jeu de Georges Schwizgebel (l'auteur du dessin...) sont inscrits en compétition internationale.

On part de ce pas voir de quel bois se chauffent les artistes suisses au pays de Miyazaki, ha ha!

Je vous entends réclamer à grands cris votre blog quotidien. On verra. On verra si les branchements marchent. Et de toutes façons, rendez-vous dans le print le 31 août.

A bientôt heureux petits coquins.

Des hobbits partout

A l'aube du millénaire, oreille en pointe, pieds poilus, Frodon, Sam, Merry et Pippin ont été nos guides dans un voyage au bout de l'enchantement dont personne ne s'est encore pleinement remis. Mais le temps passe, qui dissout les rêves et disperse les communautés. A partir de Noël 2003, après la sortie du Retour du Roi, nous avons commencé à porter le deuil du Seigneur des Anneaux.

Débarrassés de leurs perruques bouclées et de leurs oripeaux de demi-hommes, rendus à leur taille adulte, Elijah Wood (Frodon), Sean Astin (Sam), Dominic Monaghan (Merry) et Billy Boyd (Pippin) sont partis chacun de leur côté mener leur carrière de jeunes comédiens. Les hasards de la distribution nous les ramènent au gré de produits dissemblables. Mais leur aura tolkienienne continue de briller doucement.

Cheveux ras, barbichu, Elijah Wood fait des choix audacieux: il est tour à tour Jonathan, juif américain lunatique parti accomplir son devoir de mémoire en Ukraine au gré d'un road movie drolatique dans Everything is Illuminated, un binoclard cinglé dans Sin City ou un rêveur dans Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Bientôt, on va le voir dans un des sketches de Paris, je t'aime! Il tient le rôle d'un étudiant américain perdu de nuit dans le quartier de la Madeleine qui rencontre une goule. La première vision qu'il a de la créature nocturne, affalée dans sa dentelle noire sur un passant qu'elle vie de son sang, renvoie obligatoirement à Shelob, l'arachnoïde ignoble de Cirith Ungol.

Billy Boyd tient le rôle de Danny, un des copains de Frank, le chômeur qui veut donner un sens à sa vie en traversant la Manche à la nage dans On a Clear Day (un film charmant qui s'oublie un quart d'heure après visionnement). Le comédien écossais reconduit, mimiques à l'appui, son personnage de doux farfelu. Qu'on se souvienne de la tête que tire Pippin quand, au cœur de la Moria, faisant chuter au fond d'un puits insondable un seau qui va réveiller non seulement les légions d'orques mais encore le Balrog qui dort dans les profondeurs innommables de la montagne, il se fait sévèrement admonester par Gandalf: "You, fool of a Took", gronde le sorcier…

Barbu, le regard noir comme du charbon, Dominic Monaghan incarne Charlie Pace, le rocker déchu et accro à la poudre dans Lost. Il est magnifique. Le souvenir de Merry, lorsque par exemple il plante sa dague dans le genou du capitaine des Nazgûl, rend ce personnage de loser en quête maladroite de rédemption encore plus attachant.

Sean Astin, le plus âgé de la bande (il était déjà le chef des Goonies…), se fait plus rare. Mais il tient un des rôles clé de la cinquième saison de 24 Heures Chrono, celui de Lynn McGill, un superviseur naïf et rigide envoyé mettre de l'ordre dans le cellule antiterroriste. Le malheureux ne verra pas la sixième saison: il est allé augmenter le taux de mortalité impressionnant des personnages de la série...

Voilà, c'était des nouvelles de nos amis les hobbits. Vous pouvez allez relire Tolkien.

Locarno jour 11 et fin - Le palmarès

En sortant de la vision de presse de Das Fräulein, un critique à qui personne n'avait rien demandé a soudain vomi sa bile. Il s'est répandu en imprécations et vitupérations contre le film d'Andrea Staka, déchaînant les foudres de celui qui a reçu sur la tête la collection complète des Cahiers du Cinéma. De son discours pétri d'intellectualisme stérile (genre "La prégnance du réel sous-tend les syntagmes du signifiant") émanait un leitmotive: Ce n'est pas du cinéma… Nous autres critiques formions un cercle autour de lui, un peu peinés, un peu dégoûtés, comme des gosses découvrant un crapaud écumant aux abords du carrousel; personne n'avait envie de tendre un mouchoir au malheureux. C'est à peine si l'excellent Thierry Jobin, du Temps, a risqué une impertinence peu convaincue: «Si c'est pas du cinéma, c'est quoi? L'Eurovision de la chanson?". Autant vouloir arrêter un razorback avec un ruban de réglisse…

Saint Agme priez pour nous! Ce n'est pas du cinéma et nous ne l'avions pas remarqué…

Das_frulein Ni la réalisatrice chinoise Ann Hui, ni le photographe et réalisateur suisse Edo Bertoglio, ni le réalisateur italien Antonio Capuano, ni le producteur allemand Peter Rommel, ni le réalisateur japonais Nobuhiro Suwa, c'est-à-dire aucun des membres du Jury officiel n'ont été mis au courant… S'ils avaient su que Das Fräulein, "ce n'est pas du cinéma", ils ne lui auraient sans doute pas décerné le Léopard d'or.

Trêve de plaisanteries, laissons les dilophosaures du structuralisme baver leur venin, et rendons justice au Jury, à Andrea Staka et au cinéma: Das Fräulein est un des films les plus achevés, les plus justes qui aient été donnés à voir en Compétition internationale. Née en 1973, à Lucerne, originaire d'ex-Yougoslavie, la réalisatrice exprime à travers des images hivernale et le destin de trois femmes, le sentiment de déracinement qu'éprouvent les émigrés à cheval entre deux cultures. Par-delà sa valeur intrinsèque, ce film produit par Dschoint Ventschr, la boîte de Samir, participe du renouveau et de la confiance retrouvée du cinéma suisse. La dernière fois que le Léopard d'or est allé à un film helvétique, c'était en 1985, à Höhenfeuer de Fredi M. Murer…

Half Nelson, de Ryan Fleck (Etats-Unis), un film grave sur les ravages de la drogue dans la classe moyenne, remporte le Prix spécial du jury. Et Laurent Achard, le prix de la mise en scène pour Le Dernier de Fous (France/ Belgique), huis-clos noir et torturé.

Stephanie_daley Léopard de la meilleure interprétation féminine pour Amber Tamblin dans Stephanie Daley, de Hilary Brougher (Etats-Unis). La jeune comédienne, qui incarne une adolescente accusée d'infanticide, pourrait partager son prix avec sa partenaire, la blonde Tilda Swinton (oui, oui, la reine des glaces dans Narnia…) qui tient le rôle de la psychologue.

Et Burghart Klaussner a le Léopard d'or pour le rôle d'Herbert, diplomate solitaire en Georgie dont le seul tort est d'éprouver de l'affection pour une gamine des rues, dans Des Mann der Botschaft (Allemagne).

Le Prix du Public va à Das Leben der Anderen, de Florian Heckel vo Donnersmarck, évocation magistrale des années de plomb dans l'ex-RDA. Le public a vraiment bon goût cette année…

Locarno jour 10 - où sont les femmes?

Un jury sans femme, c'est comme une soupe sans sel, disait Dziga Vertov. A Locarno, le potage a manqué de saveur. On se réjouissait dans L'Hebdo de la venue d'Emmanuelle Devos, on l'avait, au gré d'une crise d'enthousiasme juvénile, couronnée Reine de Locarno… La comédienne française s'est désistée le premier jour pour "des raisons personnelles". Un "joli euphémisme pour camisole de force", insinue une spectatrice perfide. Les jurés ne furent plus que six…
Et puis Barbara Albert a démissionné, car elle avait joué un rôle (mineur) de consultante dans Das Fraülein, d'Andrea Staka - le film suisse en compétition. Sélection tardive du film, mauvaise communication, bugs divers, la productrice, scénariste et réalisatrice autrichienne a préféré renoncer à son mandat. Ils ne furent plus que cinq - dont une seule femme, la réalisatrice chinoise Ann Hui…
Le jury se déplume de ses plus beaux atours. La fatigue commence à se faire sentir. A quelques encablures de l'arrivée, à quelques heures de l'extinction des feux, on se repasse le film de la semaine écoulé. Que reste-t-il des ces journées de dix-huit heures passées à courir d'une salle obscure à un ciel étoilé, d'un concert de tango à un déjeuner champêtre avec les autorités fédérales? Quelque 43 films (sur 170, un quart donc…) visionnés, une poignée d'entretiens mis en boîtes, quelques photos, les stylos griffés d'un léopard que l'on reçoit en entrant sur la Piazza grande, une pile de Pardo News qui jaunissent déjà, des souvenirs de rencontres, des regrets (pas eu le temps d'aller à la rivière ou goûter au vitello tonato de Luigi…) et des souvenirs de films.
Pas eu de révélations bouleversantes en cette édition 2006 - mais le cinéma contemporain s'avère de plus en plus avare en illuminations. Reste un Top Ten, toutes catégories confondues:

o Vitus de Fredi M. Murer (CH) - Appellations Suisse
o La Loi du plus Faible , de Lucas Belvaux (FR/BE) - Piazza grande
o Das Leben der Anderen, de Florian Henckel vonn Donnersmarck (D) - Piazza grande
o Mon Frère se marie, de Jean-Stéphane Bron (CH) - Piazza grande
o Neil Young: Heart of Gold, de Jonathan Demme (USA) - Piazza grande
o Das Fraülein, d'Andrea Staka (CH) - Compétition internationale
o Black Eyed Dog, de Pierre Gang (CDN) - Compétition internationale
o Stephanie Daley, de Hilary Brougher (USA) - Compétition internationale
o Dies d'Agost, de Marc Recha (E) - Compétition internationale

Le dixième se trouve forcément parmi les 130 films que j'ai ratés…

La phrase du jour: "Qui est le plus cynique? Moi, les Israéliens ou Condoleezza Rice?". Aki Kaurismäki.

Locarno jour 9, extérieur soir – dernier tango au Lido

On projette sur la Piazza grande le dernier volet de ce que Aki Kaurismäki appelle sa «trilogie des perdants». Laitakaupungin Valot en v.-o, prend en français un titre chaplinien (Les Lumières des Faubourgs) et devient en anglais Lights in the Dusk, littéralement: Lumières dans le crépuscule. Bon, il y a objectivement plus de crépuscule que de lumière dans ce nouveau reflet de la Finlande… Koistinnen, loser total, fait le vigile. Incolore, invisible, solitaire, repoussé, raillé et cogné par tous, il se fait vamper par une elfe nordique (un nez de schtroumpfette, des yeux en amande, une blondeur de Walkyrie…) qui lui pique ses clés et les refile à un gang de cambrioleurs. Il se retrouve en prison, n’en ressort que pour de nouvelles humiliations, de nouveaux horions. Au dernier plan, il saigne sans doute pour mourir et accepte que la petite marchande de saucisses lui tende la main.
Aki Kaurismäki estime qu’il a fait son film le plus optimiste… Mettons que l’optimisme à la finnoise entretient avec la joie de vivre un rapport identique à celui que le hareng à la confiture entretient avec la gastronomie: c’est spécial…
La présentation du film est brève: Aki Kaurismäki entre sur scène par la gauche –du jamais vu. Le président du Festival et le directeur artistique ne sont pas trop de deux pour le soutenir. Le génial Finlandais n’a visiblement pas passé l’après-midi à boire du Rivella, la «bevanda ufficiale». Il titube, le public l’applaudit, il veut s’enfuir, Frédéric Maire parvient à lui arracher quelques borborygmes et pensés noires. On lui remet un Léopard, il grommelle «Ça c’est typique de Locarno: encore une catastrophe». Mais non, Aki vous le méritez, assure Frédéric. «Je ne mérite pas même une merde», répond le réalisateur qui conclut sa performance éthylique sur une aveu: “Pour être franc, je suis totalement triste». Exit.
La présentatrice, Claudia Lafranchi, figure sur les affiches de l’UBS: un instantané la montre, l’an dernier, qui éclate de rire au moment où Wim Wenders, relevant sa chemise, a exhibé son torse couleur léopard… Avec Aki, Claudia ne riait pas. Elle n’a pas pu placer un mot, elle fulminait…
La musique adoucissant les mœurs, la soirée se termine au Lido avec un orchestre de tango finnois, puisque la Finlande est la seconde patrie du tango, après l’Argentine (note à l’attention des cancres: ces deux pays n’ont pas de frontière commune. Pour plus de précision reportez-vous à votre atlas préféré).
Quel drôle de monde, le cinéma… Comme Yeslam Binladin, homme d’affaires et producteur, régale, on reçoit l’échantillon d’un parfum qui porte sobrement son prénom. A propos de sobritété, Aki Kaurismäki n’est pas venu à la soirée organisée en son honneur, car il n’aime pas les fêtes. Mais son esprit donne à la party lacustre sa tonalité: difficile de trouver une boisson non alcoolisée, c’est la valse des cocktails. Michael Steiner les trouve visiblement à son goût. Sur la pelouse, René Büri, solitaire, coiffé de son éternel canotier avachi, photographie les arbres illuminés ou les colonnes d’insectes ondulant au-dessus des projecteurs. La musique ondule aussi, le chanteur en gilet noir a la voix qui bandonéonne quand il évoque les corazon noyés de larmes, quelques couples glissent sur la piste, des femmes magnifiques cherchent désespérément des partenaires entre les bras puissants desquels elles puissent se griser de musique et d’effluves mâles, et plus d’un journaliste regrette d’avoir fait latin plutôt que tango, rosa rosa rosam…

La phrase du jour: elle a été émise par un cinéaste lors d’un repas privé. Elle est d’une grossièreté hilarante, prodigieuse, mais je ne peux pas la dire et c’est regrettable, ça nous aurait fait bien rigoler…

Locarno jour 9 – au bonheur coupable de la rétrospective

Il y a Open Doors qui offre une visibilité à des films et à des projets provenant de pays dont le cinéma est en voie de développement. Il y a Play Forward, le lieu de toutes les expérimentations audiovisuelles contemporaines. Il y a les Cinéastes du Présent qui décortiquent la réalité et témoignent de l’état du monde, il y les films en Compétition Internationale à travers lesquels les talents émergeants décortiquent le monde et témoignent de l’état de la réalité… Des sections passionnantes bien sûr, ardues parfois, qui exigent une réceptivité à toute épreuve. Il faut s’ouvrir à une multitude de langages, de grammaires cinématographiques, de cultures, de problématiques… Et puis, il y a une section à part, la Rétrospective, qui est comme un jardin frais, une oasis, un chemin de traverse dans un sous-bois plein de senteurs délicates.
Fréquenter la Rétrospective, c’est comme manger une glace quand on est au régime, comme faire l’école buissonnière, comme avoir une relation extra conjugale… C’est bon, bien évidemment, mais ça entraîne un rien de culpabilité. On se sent comme le bûcheron qui a cueilli des myosotis pour sa fiancée à la place d’abattre sa stère de bois, comme l’écolier qui a lu Gaston Lagaffe au lieu de Cicéron, comme le bon chrétien qui s’est arrêté au café sur le chemin de l’église. On le sait que notre devoir est d’aller s’initier au cinéma kirghize, découvrir les talents de demain témoignant de l’état de la réalité du monde à travers des expérimentations audiovisuelles audacieuses et des langages novateurs, et à la place, on part retrouver une vieille connaissance.
Ce sentiment n’a jamais été aussi vif qu’en 97, lorsque Joe Dante proposait des séries B. Le premier jour, en attendant la cérémonie officielle d’ouverture, on avait visionné deux moyens métrages de science-fiction dont les titres exacts nous échappent actuellement mais qui auraient bien pu être Castagne martienne et Les pieuvres venues de l’espace… Quel panard ! Quel jouissif sentiment de cancrerie…
Cette année, la rétrospective est consacrée à Aki Kaurismäki. Outre l’intégrale de son œuvre, le cinéaste finlandais propose aussi une série de films qu’il aime. Oh, s’enivrer entre 5 et 7 de Written on the Sand, un somptueux mélodrame de Douglas Sirk, revoir Stranger than Paradise, ou Casque d’or, ou Zéro de conduite. Et les films de Kaurismäki comme Juha, le dernier film muet du XXe siècle ou le destin pathétique de Marja, honnête cultivatrice de choux qu’un vil suborneur entraîne dans la ville pour la prostituer. Ou, à peine plus parlant mais tout en couleurs (bleues), The Match Factory Girl, qui conte le navrant destin d’Iris qui travaille dans une fabrique d’allumettes et, parce que «la fleur de l’amour s’est brisée», s’en va acheter de la mort aux rats. Le tango finnois s’embrase alors. Sans vergogne, on s’enivre de la splendeur de ces moments qui nous font oublier nos responsabilités de cinéphiles vigilants.,..

La phrase du jour : «Ô comment as-tu pu transformer tous ces rêves merveilleux en rêve brisés?». Parole d’un tango ravageur dans The Match Factory Girl.

Locarno jour 8 – deux tragédies sinon rien

Les hasards de la programmation ont mis à l’affiche deux tragédies, un genre inventé par les Grecs il y a vingt-cinq siècles et dont le succès ne s’est jamais démenti: Quale Amore, de Maurizio Sciarra, et La Raison du Plus Faible, de Lucas Belvaux, deux oeuvres dont l’unique dénominateur commun est la force obscure du destin qui pousse les personnages vers leur anéantissement.
Librement adapté de La Sonate à Kreutzer, de Tolstoï, le premier se situe dans les milieux de la haute finance et de la musique classique, sur la goden coast de Lugano. Scénarisé par Lucas Belvaux, le second s’ancre dans la rouille et le no future de l’industrie sidérurgique en ruine, dans la banlieue de Liège. Les grands bourgeois tessinois ont une piscine et sablent le champagne millésimé. Les prolos belges ont l’ascenseur du HLM en panne et sifflent une bière (une «jup»…) sur le zinc d’un troquet enfumé.
L’engrenage fatal du premier est digne de la collection Harlequin: Andrea, trader de haut vol, épouse Antonia, pianiste virtuose. Il est richissime; elle est pauvre, mais elle a la musique et il jalouse ce don, incarné en un brillant premier violon. Il en vient même à concevoir de la haine pour la Bourse, la ploutocratie et lui-même, infect valet du Capital. Alors il saisit une dague forcément damasquinée…
Les dieux qui broient les humains dans le second s’appellent Profit et Exploitation. Patrick, Jean-Pierre, Robert, Marc ont été dépossédés de tout, de leur travail, de leur dignité. Ils composaient «l’aristocratie du monde ouvrier», il ne sont plus rien, des chômeurs, des laissés pour compte. Alors, se risquant dans le plus improbable des cases, ils empoignent un fusil à canon scié…
Dans Quale Amore, la langue de Tolstoï supporte mal sa transplantation dans le monde moderne; ses accents romantiques sonnent anachroniques et soulignent la grandiloquence bancale de l’ensemble. Dans La Raison du Plus Faible, les mots de tous les jours, les jurons et les exclamations relevées d’expressions idiomatiques (il faut lire les sous-titres pour comprendre que «faire un couillon», c’est «playing cards») sont le sel de la vie.
Le premier se réclame d’une esthétique léchée comme une pub pour un apéritif de luxe. Le second renvoie au réalisme social des frères Dardenne et au policier selon Melville.
Allez savoir pourquoi, le premier est une grotesquerie risible, tandis que le second, par son humanité, nous touche droit au cœur…

La phrase du jour: «Ce n’est pas parce qu’on rêve qu’il ne faut pas être raisonnable». In La Raison du Plus Faible.

Locarno jour 8 – fleur ou dinosaure ?

Expérience bizarre: pendant la première partie de Stephanie Daley, film américain en compétition, les sous-titres sont décalés. On lit le texte environ trente secondes avant de l’entendre dans la bouche des comédiens. On a beau parler anglais, impossible de faire abstraction des mots français en bas de l’écran qui parasitent la compréhension précédant non seulement le mouvement des lèvres, mais encore l’attitude des personnages, voir leur présence à l’écran ou même ce qui va leur arriver dans un autre décor à un autre moment.
On se sent perturbé comme un prophète qui, lisant l’avenir à court terme, serait incapable de saisir l’instant présent, de comprendre la réalité alentour.
A un moment, deux femmes préparent des lasagne à la cuisine en bavardant sur leurs grossesses présentes et passées. Le sous-titre dit soudain: «Tu veux une fleur ou un dinosaure?». Stupéfaction… Que va-t-il se passer trente secondes plus tard? Un virage radical vers la science-fiction? Prises dans un cyclone spatio-temporel, les deux copines se retrouvent en pleine préhistoire, au marché des cavernes en train d’imaginer le repas du soir? Va-t-on simplement un changement de scène? Deux enfants jouent devant la maison; le petit garçon essaye de séduire la fillette avec les moyens du bord, géranium dans la plate-bande, figurine de tyrannosaure à la main…
Et bien, Lydie se coupe le doigt; son amie sort de la boîte à pharmacie familiale deux sparadraps pour enfants, le premier orné d’une fleur, le second du dinosaure… On n’est pas surpris de voir Lydie opter pour le reptile géant, on l’avait déjà lu…
«Tu veux une fleur ou un dinosaure?». André Breton aurait été fou de cette phrase. Elle mérite incontestablement un addendum au Manifeste du surréalisme…

Phrase du jour: voir ci-dessus…

Locarno jour 7 et 8 – la fête !

A l’enseigne du léopard qui feule, la journée rouge et blanche s’est terminée avec La Nuit Fauve du Cinéma suisse. Quelque 2000 personnes sont venues boire des coups et s’éclater sur la plage du Lido. Les projecteurs dirigés vers le ciel repeignent en vert les peupliers et éclairent le ventre des pipistrelles zigzaguant dans la nuit. Au-dessus, la lune est presque pleine. Sur la pelouse, Nicolas Bideau se réjouit: «On vous avait promis une fête, et bien la voilà, et ça c’est de la fête!».
Après le mambo d’enfer, la surprise de Michael Steiner. Le wunderkind du swiss film fait projeter des images de films porno produites à Zurich dans les années 70 par Erwin C. Dietrich qu’une poignée de comédiens des deux langues nationale doublent en direct. Peut-être cette satire de la politique culturelle est-elle drôle, mais la foule compacte empêche de voir et le volume des conversations d’entendre les paroles. Le happening déborde de l’écran. Une fille en bikini passe en courant, elle porte une fusée plus grosse que les jouets érotiques que l’on voit dans No Body is perfect; près du lac un (modeste) feu d’artifice fait tourner ses soleils. «Wehrlin reviens, ils sont devenus fous!» rigole un producteur.
Vue depuis la rive opposée du Lac Majeur, la fête doit faire envie. De l’intérieur, elle est naturellement rongée par les perfidies et les médisances qui sont consubstantielles au cinéma suisse. Cibles privilégiées: Mon frère se marie, de Jean-Stéphane Bron, qui a attiré 7900 personnes sur la Piazza, et le DVD Le Cinéma suisse de demain édité par l’OFC.
Les professionnels de la profession font la fine bouche. Le film de Bron ne «fonctionne pas», la tension baisse dans la seconde partie, la première n’est pas si bien que ça, oui les gags sont drôles, mais finalement je n’ai ri que trois fois, on ne croit pas à l’histoire, on fait l’impasse sur la famille de la fiancée, Aurore Clément est inexpressive, Ang Lee a fait mieux dans Garçon d’Honneur, «sincère mais décevant», et nani nanère et jus de vipère… Et merde ! Voilà un film qui réussit à faire rire comme on n’avait plus ri depuis un moment au cinéma (suisse) et toucher dans le même élan en dévoilant la fragilité des êtres, un film qui intègre la grammaire du documentaire pour traquer au plus près la vérité des acteurs, un film qui trouve un ton doux-amer original pour évoquer la famille en crise et le choc des cultures au gré de dialogues ciselés et d’un timing très sûr, et l’on boude son plaisir, l’on prend des moues peinées, compatissantes. Sans doute le succès que Jean-Stéphane Bron a rencontré avec Mais in Bundeshuus en a énervé plus d’un; maintenant, ils vont lui faire payer l’audace qu’il a montrée en passant à la fiction.
Et puis le DVD… Un malheureux DVD regroupant 30 cinéastes prometteurs, pour attirer l’attention sur la cinématographie nationale. La plupart des pays disposent de ce genre d’outil, la Suisse est la dernière à s’en doter et l’on pousse des cris d’orfraie. Comment des fonctionnaires fédéraux, donc bernois, donc par définition grisâtres et durs de la tête, osent-ils s’arroger le droit de décider quels sont les cinéastes d’avenir? Pourquoi ces trente et pas d’autres? Pourquoi seulement trente? Qui va s’y intéresser? Qui va acheter notre cinéma? Pourquoi Borgeaud et pas Berger? Pourquoi Baier et Bron? Où sont les réalisateurs italophones? Les cinéastes se divisent en deux camps: ceux qui n’ont pas été retenus et qui râlent, ceux qui figurent sur le DVD et jouent les vierges effarouchées, Dieu est témoin que je ne voulais pas…
Ce grouillement de mécontentements larvés traduit une réticence à l’égard des innovations imaginées par Nicolas Bideau. Du changement oui, et rapide en plus, mais prenons d’abord le temps de réfléchir au changement, donnons-nous les moyens d’évoluer dans le consensus mou… Ce DVD n’est sans douter pas la panacée, il ne va pas faire trembler Hollywood sur ses bases. Mais il existe. Il permet au grand public – et aux acheteurs étrangers – de découvrir la tête de Michael Steiner, de se faire une idée et peut-être des envies.
En 1991, à l’occasion du 700 e anniversaire de la Confédération, les cinéastes suisses parlaient de boycotter les festivités pour ne pas se compromettre et exprimer leur mécontentement. Fredi M. Murer leur avait répondu qu’à sa connaissance, rien faire n’avait jamais fait bouger les choses…
La nuit s’avance au Lido. Un DJ balance la purée techno tandis que sur l’écran passe en boucle le spot promotionnel conçu par SwissFilms. On y voit des extraits des films qui ont remporté des prix à Soleure. Dont une scène d’Exit, le droit de mourir, de Fernand Melgar: la dame malade qui a choisi d’abréger ses souffrances est couchée sur son lit de mort, juste avant d’absorber la potion de la délivrance. Ces images dont la gravité confine au sacré défilent sur l’écran, désubstantialisées, scandaleusement décalées, réduites à un gimmick, tandis que la boule miroir éparpille ses éclats et que le bon peuple du cinéma suisse s’éclate sur un remix de Popcorn… C’est ainsi que les grandes douleurs finissent en danses et chansons, c’est ainsi que la nuit fauve se prolonge.

La phrase du jour «Celui qui se lève tôt reçoit la grâce de Dieu». Proverbe russe cité dans La Traductrice d’Elena Hazanov. Les acteurs du cinéma suisse ont dû la méditer à l’aube du lendemain…

Locarno jour 7 – la fête au cinéma suisse

Le cinéma suisse se porte de mieux en mieux. Vendredi dernier, lors de la conférence de presse de l’OFC, il s’enorgueillissait de 10 % de parts de marché. Ce matin, en ouvrant la Journée du cinéma suisse, Nicolas Bideau a parlé de 15 % de parts de marché. Cinq points en quatre jours, bravo les gars! Ce soir, après projection sur la Piazza grande de Mon frère se marie, l’excellent film de Jean-Stéphane Bron, les parts de marché de la production nationale devraient excéder sans problèmes les fameux 17 % que nous enviions naguère au Danemark…
Au diable les chiffres. Aujourd’hui, Locarno s’est repeint en rouge et blanc pour être dans la tonalité, aujourd’hui on lance la marque cinéma suisse. Tributaire d’un système de production aléatoire et non industriel, le cinéma suisse peine à exister entre deux sorties de films. En frappant des T-shirts à tête de léopard blanc sur fond rouge, Bideau et son équipe entendent frapper les esprits et faire exister le 7 e art toute l’année. Aujourd’hui, le cinéma suisse n’est plus une curiosité de l’hiver soleurois, il se constitue en entité culturelle vivace.
Cinéaste et président de la Société Suisse des auteurs, Claude Champion, devant une foule portant à 10 ou 15 % le fameux T-shirt rouge et blanc, fait un rêve maoïste d’hégémonie culturelle, appelle de ses vœux un pays où tout le monde porterait l’uniforme… Bon, 100 % de parts de marché, ça serait peut-être un peu beaucoup, on aurait l’ennui de Mickey et de Superman…
On visite la machine de l’intérieur. Denis Rabaglia fait en live une démonstration de casting. Marthe Keller donne une master class. Bideau et ses acolytes, Christian Frei, président de la commission d’experts Documentaire, et Thierry Spicher, président de la commission d’experts Fiction, présentent le nouvel outil dont s’est doté l’OFC, un DVD intitulé Le cinéma suisse de demain. Cet excellent produit de marketing permettant de se familiariser avec trente auteurs à travers trente notices biographiques et autant d’extraits de films est avant tout destiné à l’étranger, car l’exportation de films suisses reste médiocre.
Les auteurs sélectionnés, de Gabriella Antosiewicz à Ruxandra Zenide, en passant par Pierre-Yves Borgeaud, Lionel Baier, Jean Stéphane Bron, Ursula Meier, Fernand Melgar, Laurent Nègre ou Michael Steiner, proposent tous un ton, une sensibilité et un regard nouveaux, rompant avec les clichés encore attachés aux films suisses (lenteur, ennui, etc). Ces hérauts sont emblématiques de l’esprit caractérisant les deux nouvelles commissions fédérales d’experts, cinq pour la fiction, cinq pour le documentaire sans oublier Philippe Clivaz pour le court métrage. Des gens jeunes, passionnés, décomplexés, qui font souffler un vent de renouveau et lèvent de grandes espérances.
Ce beau mardi d’août était aussi l’occasion de découvrir Vitus, le nouveau film de Fredi M. Murer, numéro 3 au box office alémanique. Une merveille! Ce récit initiatique et success story évoque la trajectoire d’un petit Mozart. Enfant surdoué, trop intelligent pour s’adapter au monde, Vitus aime les chauves-souris et Isabel qui a sept ans de plus que lui, s’épanouit auprès d’un grand-père pétri de sagesse, déçoit ses parents, feint la médiocrité pour être peinard, fait des affaires en Bourse et réussit «à suivre son étoile». Le récit est emmené avec une fluidité déconcertante, les personnages tous magnifiques, on rit à gorge déployée et pourtant à la sortie il y a des kleenex dans la main des spectatrices (teurs). Vingt ans après Höhenfeuer, Fredi M. Murer is back in Locarno et assène une nouvelle preuve de son génie. Il est la gloire et l’honneur du cinéma suisse.

La phrase du jour: «Les avions sont plus sûrs lorsqu’ils sont au sol, mais ils sont faits pour voler» - le gosse surdoué convainquant son grand-père d’investir ses économies dans une opération boursière, in Vitus