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Ne le dis à personne: la France est un petit pays

Lu Le Papillon des Etoiles, de Bernard Werber. Déception à la hauteur de l'attente. Il y a quinze ans, le jeune écrivain bousculait la République des Lettres françaises avec sa trilogie des Fourmis. Fruits d'une recherche scientifique exhaustive, ces romans proposent des perspectives tangentes qui nous obligent à adopter le point de vue infraterrestre des insectes. Même démarche dans Les Thanatonautes: compilant une kyrielle de mythes venus de tous les horizons culturels, Werber répondait malicieusement à cette question qui turlupine l'humanité depuis qu'elle a adopté la station verticale: qu'il y a-t-il après la Mort?

Le succès aidant, Bernard Werber s'est mis à produire abondamment et la qualité en  pâti. L'originalité s'est évaporée, l'ironie dissipée. Il touche le fond avec Le Papillon des Etoiles qui met la science-fiction au service du poujadisme. "Le dernier espoir c'est la fuite", annonce le sous-titre. Autrement dit, les politiques nous trompent, prenons le chemin des étoiles et allons ensemencer quelque planète lointaine. 144 000 justes s'embarquent à bord du Papillon des Etoiles, un vaisseau de 32 kilomètres de long, porté par des voiles solaires de plus d'un million de kilomètres carré. Après mille ans de voyages, les descendants des pionniers pourront jouer à Adam et Eve en quelque jardin extraterrestre.

Passons sur les psychologies, aussi puérile qu'une aventure de Géo Trouvetou, et sur l'aspect scientifique, puisque le moindre article de Science & Vie nous en apprend davantage sur la propulsion photonique que les 350 pages du livre, pour se concentrer sur le thème. Les blaireaux qui découvrent la science-fiction avec Werber vont s'émerveiller de ce vaisseau géant et de ce voyage millénaire. Or le thème de l'arche stellaire est un classique. Qu'on se souvienne de Croisière sans escale (1958), de Brian Aldiss, dans lequel le périple interstellaire dure depuis si longtemps que les voyageurs ont fini par oublier qu'ils occupent un vaisseau lancé dans le vide… Dans Rendez-vous avec Rama, d'Arthur C. Clarke (1973) on explore un gigantesque navire spatial abandonné. Et à propos de gigantisme, il  faut mentionner la trilogie de Greg Bear (Eon, Eternité et Héritage): un vaisseau étrange et inoccupé fait irruption dans le système solaire. Il est composé de trois compartiments colossaux. Les deux premiers sont immenses; le troisième est sans doute infini…

Voilà quelques exemples de récits qui, en matière d'imagination et de gigantisme, pourrait en remontrer à Werber. Peut-être qu'en fin de compte la France, pays des bons vins et des bons fromages, n'est pas si grande que ça. Sur la carte du monde, elle est toute petite par rapport à l'Amérique, son Plateau central riquiqui eu égard au Middlewest. Et les lettres françaises sont une goutte d'eau dans les vagues de la littérature anglo-saxonne.

C'est un même sentiment qui s'insinue lorsqu'on regarde Ne le dis jamais à personne, de Guillaume Canet. Le comédien s'est bravement approprié un thriller de Harlan Coben, cet écrivain américain susceptible de tricoter des supense si serrés, que la lecture de ses livres nous entraîne yeux exorbités jusqu'aux premières lueurs du matin.

Huit ans après avoir été assassinée et incinérée, une femme donne des signes de vie. Son mari reçoit des e-mails troublants. En cliquant sur un lien, il accède en temps réel aux images d'une caméra de surveillance. Face à l'objectif, son épouse articule "Pardonne-moi…" Stupeur, bonheur irréel… Et danger… Parce qu'aussi sûr qu'un bâton plongé dans une fourmilière agite les insectes, cette résurrection met en branle toutes sortes de flics et de tueurs. Le faux veuf se retrouve au centre d'un tourbillon démentiel.

Le gentil Canet empoigne cette matière dense, brûlante et la transpose en France, pays des bons fromages. Et plus rien ne fonctionne. Bien sûr, le scénario est mal ficelé, la mise en scène flottante, les comédiens pas à leur affaire… Le mal est plus sournois que ces classiques inaptitudes. La France est top petite pour qu'on croie à cet hallucinant écheveau de trahisons et de secrets.

Dans le roman, le père de la femme disparue est un superflic, un ancien du FBI, du genre à avoir monté des actions de commando dans des pays en guerre. Il n'a guère de difficultés à exfiltrer sa fille. Chez Canet, le papa, joué par André Dussollier, est dans la gendarmerie nationale. Il met des radars au bord des routes, il boit un petit pastaga et joue à la pétanque le samedi soir. Il a toutefois réussi à acheter un billet pour Madrid, histoire que sa fille aille se faire oublier loin, très loin de Paris et de la forêt de Rambouillet.

Pourquoi a-t-il fallu simuler la mort d'Elizabeth - qui devient Margot dans le film, allez savoir pourquoi, peut-être qu'un prénom de bergère est préférable à celui d'une reine, plus adapté au format réduit de la France…? Parce qu'un homme puissant la suit de sa vindicte. Coben met en scène un redoutable businessman, un as de la finance new-yorkaise dont on subodore les accointances avec le crime organisé, qui entretient un implacable réseau d'informateurs et d'hommes de main. Le film français dépeint le grand méchant en gentleman-farmer passionné d'équitation. C'est Jean Rochefort qui le joue et, comme c'est bizarre, il ne fait pas peur avec son oeil triste et sa moustache qui frise…

Jean Rochefort est d'une drôlerie invraisemblable dans Désaccord parfait, André Dussollier est très émouvant en flic alcoolique dans Scènes de Crimes. Le cinéma français excelle dans le genre de la comédie et aussi lorsqu'il s'agit de trousser des films policiers à hauteur humaine ou planté dans la glèbe – Claude Chabrol l'a prouvé à cent reprises avec ses polars gourmands. Qu'il laisse donc les thrillers paranoïaques, et la science-fiction aussi, à l'Amérique, car la France n'est vraisemblablement pas assez grande pour contenir ces genres.

Votez "Indigènes"

Pour voir la guerre à l'écran, il y a Samuel Fuller, il y a le Spielberg d'Il faut sauver le soldat Ryan, le Clint Eastwood de Mémoires de nos pères… Des humanistes aux nerfs d'acier, des cinéastes qui ont l'œil du tigre…. Rachid Bouchareb n'appartient pas à cette espèce. Sa représentation de la guerre est particulièrement empruntée, étriquée, maladroite. Une armée de figurants arpentant un vaste décor, une bande son chargée d'explosions assourdissantes, une grimace de Jamel ne suffisent à faire sentir la folie et la mort.

S'il na pas les moyens de ses ambitions, le réalisateur français n'en est pas moins parvenu à son but: réhabiliter les soldats africains qui ont combattu les Allemands en 1945 et dont les pensions ont été gelées dès l'Armistice. Ce scandale politique valait bien un film de propagande. Et ça a marché au-delà de toute espérance. Couverture médiatique démentielle, enthousiasme unanime ("On se lève tout pour "Indigènes", titre avec malice Charlie-Hebdo), perte de l'esprit critique jusqu'à la catharsis nationale et la rédemption collective: ému par Indigènes, le gouvernement français accorde enfin aux tirailleurs africains les (maigres) avantages qui leur sont dû.

On aimerait déduire de cette victoire du bien la puissance retrouvée du cinéma. Hélas! Elle ne démontre que la pusillanimité navrante du gouvernement. Cette reconnaissance que les associations d'anciens combattants revendiquent depuis soixante ans, les autorités l'ont ignorée, déboutée, méprisée.  Il a fallu un médiocre film de propagande gorgé de bons sentiments et de héros vertueux pour que Chirac s'affale et répare l'injustice.

Doit-on en déduire qu'un petit film vaut mieux que de longues démarches dans nos démocraties épuisées? Ce n'est pas si simple. Indigènes fonctionne parce qu'il a été conçu pour servir une cause à un moment historique. En dégelant les pensions des tirailleurs africains, Chirac s'affranchit de la culpabilité colonialiste et espère donner aux cailleras des banlieues des sujets de fierté nationale en adoubant vite fait quelques héros d'origine nord-africaine.

Mais il est sûr qu'un film saisissant comme Children of Men, situé dans un futur proche où règne une discrimination impitoyable, ne changera jamais rien au statut des sans-papier: le thriller SF d'Alfonso Cuaron est trop intelligent, trop critique, trop pessimiste pour inspirer aucun chef d'Etat. On les voit déjà, ces grands démagogues, faire la moue, rejeter l'oeuvre avec dégoût, éventuellement la dénigrer, en souligner l'invraisemblance alors qu'elle tend un miroir à peine déformant de l'an 2006, avec tous ses laissés-pour-compte et sa violence latente. Plus vraisemblablement, ils n'iront pas la voir.

Quant à O Jérusalem, fresque bien-pensante de l'ineffable Elie Chouraqui, elle ne résoudra pas le conflit israélo-palestinien. Le ridicule ne tue pas, c'est là son seul mérite…

C'est en automne que les éléphants…

Elphants_dautomne C'est en automne, dit-on, cette saison fleurant la fumée, le champignon, le moût et le cor au fond des bois, que les éléphants parviennent enfin à redescendre des arbres sur lesquels, au cours de l'été, ils s'étaient imprudemment hissés pour marauder les fruits. Maintenant, ils se juchent sur les feuilles jaunissantes et, dès qu'elles tombent, se laissent glisser jusqu'au sol sur ces petits tapis volants délicatement nervurés…

Légende ou réalité?

Partons nous en assurer dans la forêt.

Retour à la mi-octobre pour de nouvelles aventures en technicolor!