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Bonne année!

Bonne_anne_07 On se retrouve de l'autre côté?

Bonnes fêtes à tous les hommes et les dindes de bonne volonté!

Dragon mon ami

Drageragon Fabuleux lorsqu'il hante les contes et légendes le dragon passe mal l'épreuve du cinéma, comme si ses ailes de géant l'empêchaient de crever l'écran. Il est toujours trop gros, trop lourd, emprunté, empêtré dans ses ailes membraneuses, corseté dans ses écailles. Sa voix caverneuse, métallique (le mieux, c'est de prendre Sean Connery et de traiter son organe scottish et rocailleux au synthétiseur) n'est pas synchrone avec sa gueule formidable. Dans nos rêves, il est fluide comme le vif-argent; au cinéma il est lent, il se dandine comme un hippopotame. Et puis, sans avoir de doctorat en zoologie, on peine à croire que ce croisement de vélociraptor et de chauve-souris puisse cracher le feu sans se brûler la langue, sans exploser…

En fait, le seul biotope du dragon, c'est l'imaginaire. On le rêve lové dans les rouleaux de brouillards qui étouffent le Rigi ou crevant les rideaux de pluie qui tapissent le Fuji-Yama, on rêve de Fafnir saignant sur les bords du Rhin où Siegfried l'a vaincu ou de Snaug discutant avec Bilbo au fond de son antre débordant de richesses…

Ce n'est pas Eragon qui va nous réconcilier avec le dragon cinématographique. Ce morne exercice d'héroïc fantasy réchauffe tous les clichés du genre avec des comédiens insipides, des décors et des costumes insignifiants et moches – dur de venir après Le Seigneur des Anneaux. Quant au dragon, il a une voix de femme, ce qui fait drôle. Il est bleuté et plumeux comme une perruche. Il a une grosse tête de cheval, plutôt sympa, mais hérissée de barbillons, emmanchée de cornes et plantée de dents de crocodiles. Il est affectueux comme un chien, mais gare! quand il crache le feu. En essayant d'être à la fois attendrissant et terrifiant, il est juste ridicule.

Rares sont les dragons de cinéma qui méritent notre respect. Eliot le dragon vert est de cette espèce. Peut-être ceux qui cassent la Terre dans Le règne du feu, série B certes, ne manquent-ils pas d'impérieuse élégance. Le plus beau de tous les dragons du cinéma reste celui que Merlin invoque dans Excalibur de John Boorman. Il se présente sous la forme d'un brouillard qui envahit la vallée. Cette masse grise contient tous les dragons, tous les sortilèges et tous les enchantements…

Zéro pour le héros de la famille

Quand Emmanuelle Béart, regard de biche, ses lèvres trop pleines de silicone évoquant le bec de Donald, minaude avec la voix d'un Mickey aphone des nunucheries sentimentales, peut-on croire une seconde qu'elle est une chanteuse professionnelle de cabaret? Quand Valérie Lemercier s'assied mollement sur un trapèze et se balance, peut-on croire un instant qu'elle a été acrobate? Quand Gérard Lanvin, regard vide souligné par des cernes de pochetron, la lippe amère, raconte platement sur scène son arrivée en France, sa découverte de l'hiver et que de larges confettis blancs tombent du plafond pour figurer la neige, peut-on croire un instant que les spectateurs puissent être touchés par la soi-disant magie de cette attraction étiquetée "poésie pure"? Non, bien entendu. Tout, absolument tout est faux dans Le Héros de la Famille.

A l'aune de ces trois sottes gredineries intellectuelles, on peut mesurer le désastre intégral qu'est ce nouveau fleuron d'un cinéma français d'une ringardise rédhibitoire, hybride monstrueux de deux thèmes fétiches, à savoir le clan familial et le travestisme. Le Héros de la Famille, c'est Chouchou en vacances chez César et Rosalie, c'est Vincent. François, Paul et les autres aux funérailles de Miss Mona

Autrement dit, Gabriel casse sa pipe. Patron de cabaret à Nice, il avait le travestisme pour hobby, pour passion, pour art de vivre. Son fils adoptif et toute une smala d'enfants, d'ex-femmes, d'anciens gendres et de gais pacsés se ramène sur la Côte. Que va-t-on faire du bien familial, le Perroquet-Bleu, la salle à laquelle Gabriel(le) a voué son existence? Vendre ou reprendre?

Prises de bec, prises de tête, secrets de famille, règlements de compte, je t'aime moi non plus, pars et surtout reviens vite, psychanalyse de prisunic et minutes philosophiques – comme en témoigne cet adage plain de sagesse: "C'est notre vie. On ne peut pas faire semblant: on n'en a qu'une".

Les scènes émouvantes plongent alternativement le spectateur dans la consternation ou l'euphorie. Géraldine Pailhas chante aussi, c'est atterrant. Le fantôme de Claude Brasseur fait une apparition en jupette et froufrou… Malaise. En France, pays de Descartes, le revenant ne parvient jamais à convaincre de sa réalité; lorsqu'il est travesti, on a honte. On regrette que le comédien ne soit pas mort plus tôt pour ne pas avoir à subir cette infamie.

Le conseil de famille s'est réuni, front plissé, dans le salon obscur. - Je ne sais pas pourquoi il a fait ça, s'interroge un héritier. Badaboum! Un éclair zèbre le ciel et sa lumière blanche révèle Catherine Deneuve, impérieuse telle la Statue du Commandeur, qui déclare avec un trémolo dans la voix: "Moi je sais". Explosion de rire. La dernière fois que la foudre avait ponctué un moment dramatique, ça devait être la naissance de Pinokenstein dessinée par Gotlib…

Gérard Lanvin va se jouer tempête sous un crâne sur la plage de Nice (en fait, c'est celle de Menton, reconnaissable à ses galets) face à l'océan qui gronde (oui, bon, c'est la Méditerranée, mais elle s'élève alors à la dimension symbolique supérieure). Et puis l'homme révolté décide d'aller se taper Emmanuelle Béart. Elle l'accueille tendrement, petite chose frissonnante, petite boule d'amour. Elle cueille sur l'épaule droite de son visiteur un brin de goémon en demandant "C'est une algue?". Cette réplique vaut dix minutes de fou-rire nerveux. Et puisque Gotlib s'est invité dans nos obsrvations, déplorons que le réalisateur n'ait pas adopté le merveilleux principe de la progression gotlibienne. A "C'est une algue?" aurait succédé "C'est un homard?", puis "C'est un albatros?" pour culminer avec un "C'est un pétrolier?" àsusceptible de distendre les zygomatiques les plus rigides…Mais chez ce cinéaste, l'humour n'est qu'involontaire…

Ce genre de films, on a l'impression qu'ils n'existent que pour être objet de promotion intensive. Ainsi Emmanuelle Béart a passé un dimanche à exhiber son cœur immense et à dire des banalités chez Drucker, tandis que les magazines sur papier glacé consacrent des pages entières à des interviews de complaisance et affichent Deneuve en une. Il faut dire que le réalisateur, Thierry Klifa, était journaliste à Studio – une véritable pépinière à cinéastes nasebroques, qu'on se souvienne de Toute la beauté du monde, de Marc Esposito, effroyable mélodrame à vocation touristique.

Quant au scénario, il est de Christopher Thompson, le fils de Danièle, oui, oui, l'extraordinaire scénariste de ces comédies profondément humaines sachant capter avec finesse les soubresauts de la famille française (Belle maman, Les Marmottes, La Bûche, Fauteuils d'orchestre…) mais aussi la solitude des êtres (Décalage Horaire). Comme quoi le génie est héréditaire…

Séries télé: la nuit descend tôt en cette saison 2

Naguère, désespérant sporadiquement du cinéma, nos regards se sont portés sur l'écran dit petit. Débarquées d'Amériques, de nouvelles séries TV venaient bienheureusement rompre avec les schémas narratifs empesant un septième art tout emberlificoté dans ses entraves économiques. Emancipées des contraintes de rentabilité et de bienséance, elles pouvaient innover, tester de nouvelles voies, insuffler une énergie nouvelle au monde de l'audiovisuel…

Mais l'automne succède au printemps. Après une première saison époustouflante, souvent la série fléchit. Si Lost 2 ou Carnivalé 2 réussissent à maintenir le niveau créatif, d'autres déçoivent.

Les Desperate Houswives, par exemple. On les a tant aimées Lynette, Bree, Suzanne et Gabriella, dans leur numéro de bourgeoises américaines au bord de la crise de nerfs. On trépignait de découvrir la suite de cette brillante satire de l'american way of life sous-tendue de mystères policiers. La seconde saison s'avère décevante.

Vingt-deux nouveaux épisodes n'évitent pas quelques répétitions, dans les situations ou les mimiques des comédien(ne)s. Tout lasse, y compris les démêlés conjugaux de Gabriella, les rêveries fleur bleue de Suzanne. Quant à la nouvelle intrigue policière, elle est moins palpitante. De façon plus générale, les rebondissements auxquels ces dames sont soumises dans leurs vies sentimentale et professionnelle s'avèrent surnuméraires. Trop c'est trop. Trop de fiancés, d'alliances et de mésalliances, de trêves et de brouilles… Une vie entière ne suffirait à contenir toutes ces tribulations…

Certes, les malheurs de Bree nous touchent encore, et les grimaces de Lynette font toujours rire, mais on attend dorénavant sans impatience la saison 3.

Il y a plus grave. Deadwood. Exhalant la noirceur d'un réalisme sans concession, évacuant toutes les enjolivures hollywoodiennes, la première saison de cette série réinventait le western à travers des personnages durs, frustes et avides, mettait en scène l'idée de  l'ordre sans la loi pour montrer comment un embryon de démocratie peut émerger du sang, de la sanie, de l'ordure et de la boue. Située à Deadwood, un camp perdu dans les Black Hills du Dakota, en 1876, deux semaines après la défaite du Général Custer, l'action se concentre sur deux hommes Seth Bullock, quincaillier et shérif, et Al Swearengen, tenancier de saloon et proxénète.

Refusant tout manichéisme, la première saison se déroulait dans l'ombre de Wild Bill Hickok, légende vieillissante de l'ouest assassinée par un loqueteux, et faisait sentir l'ambiance obsidionale de cette ville bourbeuse, cernée de sauvagerie, de forêts impénétrables, de Sioux invisibles, cette ville brûlant de la fièvre de l'or, hantée de peurs, déchirée par la violence…

Voici la suite, et l'enthousiasme tombe à zéro. On ne sent plus le climat de peur dans lequel baignait Deadwood, on assiste juste aux péripéties du capitalisme en marche avec son lot de magouilles et d'arnaques. Comme dans Desperate Housewives, les personnages se dispersent en coalitions et trahisons perpétuelles, blablatent à en perdre le souffle, se foutent sur la gueule de toutes leurs forces, puis unissent leurs forces pour tabasser un tiers.

Le spectateur ne comprend plus trop les enjeux. Pire, il s'en fout. Il constate que la crudité du langage, la fréquence du fameux "F---word" qui affole l'Amérique bien-pensante prend des proportions grotesques. Les dialogues donnent à peu près ça: ""Pose ton fucking cul sur cette fucking chaise et ouvre fucking grand tes fucking oreilles pour bien fucking écouter ce que j'ai à te fucking dire…" Bon, parfois, il y a moins de "fuck"; c'est sans doute pour mieux savourer la musique d'une belle phrase comme "Va te laver la bouche, elle sent la bite" (sic), ou cet exquis "Pourquoi ce que tu me baves sur les couilles? (resic) " qu'adresse un Al excédé à la pute qui lui pompe le fucking nœud…

Grimaçant de haine, fuck fuckant et sacrant à qui fucking mieux mieux, les personnages ne décolèrent pas. Ils ne parlent plus, ils aboient. Et ne s'arrêtent de gueuler que pour couper une gorge – un geste aussi anodin qu'essuyer une table. Ces mêmes brutes, au mépris de toute cohérence psychologique, ont la larme à l'œil lorsque le fils de Seth est piétiné par un étalon fou: Deadwood ne craint pas de pincer sans vergogne la corde sensible…

A propos de sensibilité et de bite, Al Swearengen souffre de calculs. Il pisse le sang. Le médecin pochtron lui enfile une tige dans l'urètre pour secouer les calculs à l'intérieur de la vessie. Al braille comme un pourceau, ça ruisselle d'urine et de sang. Une fucking envie de dégueuler te prend à la gorge. Tu cherches la télécommande, vite vite supprimer le son, et avance rapide, et puis non, ça ne suffit pas, viiiite, STOP + EJECT. Fucking beurk…

Deadwood, plus jamais…

Noyés à deux têtes

Dans Le Prestige, Alfred Borden (Hugh Jackman), magicien ayant intégré la fée électricité à son spectacle, propose un époustouflant numéro de translation: il disparaît de scène dans un grand fracas de foudre pour réapparaître simultanément sur un balcon ou au fond du parterre. Il y a un truc. Il est "scientifique": la machine à haut voltage réalise une copie conforme du showman qu'elle envoie en un point déterminé de la salle. Une trappe permet d'escamoter le corps de départ. Sous la scène, le corps surnuméraire tombe dans un bassin où il se noie inexorablement tandis que le double issu de lui continue de vivre…

Dans Déjà Vu, Doug Carlin (Denzel Washington), inspecteur enquêtant sur l'explosion criminelle qui a détruit un ferrry, remonte le temps de quelques jours pour essayer d'empêcher l'attentat. Au terme d'une hallucinante course contre la montre, le héros venu du futur parvient à neutraliser le terroriste avant qu'il n'active le détonateur. Mais il n'en réchappe pas: il tombe dans la rivière, prisonnier d'une voiture, et meurt noyé. Quelques minutes plus tard, Doug Carlin, l'autre, celui qui suit tranquillement le chemin du passé No 2 vient réconforter la jeune première qu'on vient de repêcher et vivra heureux en amour, sans même une pensée pour l'autre lui-même, misérablement noyé...

La concomitance de ces noyades est sans doute emblématique d'un malaise. La société occidentale, épuisée, aimerait noyer ses problèmes, comme on noie une portée de chatons, mais sans pour autant changer son mode de vie, sans payer le prix, sans se sentir coupable de ces petits miaou résorbés en glou glou sinistres. On aimerait bien supprimer l'effet de serre, mais sans renoncer à la bagnole et au confort. On a envie de boire, fumer et sniffer jusqu'au bout de la nuit, mais de commencer la nouvelle journée avec un foie frais, des poumons roses et la truffe frétillante. En fait, ce qu'on aimerait vraiment, c'est nouvelle planète Terre qu'on pourrait resaloper à partir de zéro...

Alfred Borden et Doug Carlin donnent leur vie pour une cause (le spectacle, la sécurité); leur magnifique sacrifice reçoit une juste récompense: une seconde vie, une deuxième chance. Comme les gosses qui jouent, "pan pan tu es mort" – "non, on dirait que je n'étais que blessé et que je me relèverais". Ces entourloupes palingénésiques équivalent à dire qu'on peut noyer le poisson et avoir l'argent du beurre pour rôtir le poisson. On n'est pas sorti de l'auberge…

Besson-Petzi: 47-32

Petzi_mange_des_crpes_1 Noël approche et c'est une période propice à la régression infantile. L'autre jour, on parlait entre nous de pingouins, donc de Petzi, puisque le meilleur ami de l'ourson navigateur, c'est Pingo. Sur ces entrefaites, Luc Besson sort son nouveau blockbuster programmé, Arthur et les Minimoys, un produit moche tissés de pixels filandreux, une brocante éhontée de toutes les influences scénaristiques et graphiques du monde pour caresser les gosses dans le sens du poil.

La tournée promotionnelle commence en fanfare chez l'onctueux Michel Drucker. Le propos tourne autour des crêpes. Car la maman de Luc, outre le mérite d'avoir mis au monde un garçon prodigue, est la reine de la crêpe au sucre. Même Jean-Pierre Coffe s'incline. Grand moment de cinéphilie: l'autorité suprême de la gastronomie française lève le pouce vers le ciel: Mami Besson is ze best. Le téléspectateur n'a plus qu'à tenir ce raisonnement élémentaire: un cinéaste qui a une maman pâtissière ne peut pas être mauvais.

Le parallèle entre Petzi et Besson s'impose. Deux oursons, l'un toujours joyeux, l'autre plutôt grognon, l'un coiffé d'un bonnet bleu, l'autre d'une tignasse en pétard. Deux crêpophages. Luc Besson explique qu'il a pour habitude de manger à son anniversaire autant de crêpes qu'il y a de bougies sur le gâteau. Il reconnaît qu'à 47 ans, ça devient plus difficile. En feuilletant d'étranges volumes pleins de savoir oublié, on tombe sur cette image de Petzi assis dans la cuisine maternelle à côté d'une pile de crêpes toutes chaudes. On en compte 32 – et à la page suivante, il les partage avec plusieurs amis - Pingo, Riki, L'Amiral et encore un lapin, un porcelet et deux éléphanteaux. Besson est plus fort: il en engloutit 47 tout seul. Mais il n'a pas d'amis, que des relations d'affaires.

Heaven! My husband

Nous avons vu récemment que la monogamie du pingouin fait l'admiration de tous. Il n'en va pas hélas! de même de la femme…

Ne jetez pas la pierre à la femme adultère, la caméra est derrière. Ce n'est pas Madame Bovary, à qui Chabrol il y a quinze ans donnait les traits d'Isabelle Huppert, mais sa correspondante anglaise, Lady Chatterley herself. La noble dame qui, s'étiolant auprès d'un mari que la guerre a trop abîmé, va chercher le réconfort dans les bras puissants du garde-chasse. S'extrayant du roman scandaleux de D.H. Lawrence, Constance l'Anglaise reprend vie en France, sous l'objectif de Pascale Ferran (Petits arrangements avec les morts).

Routine de l'adaptation. De pauvres images s'avèrent impuissantes à transcrire le verbe audacieux de l'écrivain, la révolution sexuelle qui est passée par là rend un tantinet désuet l'adultère, fût-il pratiqué entre gens de classes sociales différentes. La cinéaste accumule les maladresses narratives, additionnant cartons, voix off et témoignage face à la caméra. Hormis Hyppolite Girardot, seul vrai comédien de l'entreprise, seul capable de donner de l'humanité, de l'épaisseur à son personnage, à savoir le mari trompé, Lord Clifford, les autres sont remarquablement inconstants. Ils font plus pitié qu'envie. Constance est une petite dinde incolore qui prend des airs languissants; et Parkin, massif comme un Marlon Brando  des futaies, est aussi expressif qu'une livre de fromage d'Italie. Ils s'accouplent dans six positions et c'est zéro sur l'échelle de la sensualité. Aucune érection signalée dans la salle, juste quelques baillements…

Le malaise vient peut-être de plus loin que l'impéritie de la réalisatrice et l'inexpressivité des comédiens. Il réside dans la langue. Rien n'est plus anglais que L'amant de Lady Chatterley. Le transposer dans une autre langue, dans une autre culture, c'est comme essayer de faire des scones sur le continent: ça ne marche pas. Question de farine, d'humidité de l'air, de qualité du sel? On n'en saura jamais rien, tels sont les mystères de la pâtisserie anglaise…

Dès l'instant où Clifford, Constance et Parkin jactent français, on y croit plus, pas plus qu'on croit aux paysages, à l'architecture. On se demande quelle est cette "sauce ametonne" dont ils parlent avant de comprendre qu'il s'agit de Southampton… On ne ressent jamais le vertige de la Lady ophélienne s'abandonnant à quelque working-class lover, Lady Marianne succombant aux flèches de Robin Hood, Lady Di se tapant son palefrenier ou Marianne Faithfull les Rolling Stones…

L'adultère relève du génie des nations. La femme infidèle ne se pâme pas de la même manière dans la langue de Shakespeare et dans celle de Molière, car l'anglais, c'est de l'orgue et le français du piano.

Allez en paix et soyez fidèles comme des pingouins.

Des pingouins partout

Pingo Autrefois, le premier contact que les gosses avaient avec la gent pingouine passait par Pingo, le meilleur copain de Petzi. C'était pas le plus futé de la bande, mais bonne pâte (à crêpe), costaud, travailleur, toujours prêt à rendre service. A ce marin au long cours, les enfants d'aujourd'hui préfèrent le petit Pingu, si mignon.

Le pingouin plaît. Par ses qualités graphiques d'abord, puisqu'avec le zèbre et le panda, il partage l'honneur d'être en noir et blanc - on omet son jabot chatoyant pour les besoins de la démonstration. Parce qu'il partage avec l'homme le privilège de la station verticale, et aussi le vieux rêve d'Icare, et encore, paraît-il, le goût de la promenade: il s'en va, dandinant sur sa banquise pour le seul plaisir de se dégourdir ou de se réchauffer les pieds. Parce qu'il force notre admiration en vivant dans des conditions extrêmes, en pratiquant la monogamie et la répartition des tâches domestiques: Monsieur couve, madame va à la pêche.

Bon, en grandissant, on apprend que les choses sont plus compliquées, que le grand oiseau qui hante les histoires d'enfants n'est pas le pingouin, mais le manchot et qu'il ne fréquente jamais d'ours car il n'y en a pas en Antarctique… Et en plus, il sent le poisson.

Peu importe. On aime les pingouins. Et le cinéma aussi, comme en témoigne le succès mondial de La Marche de l'Empereur, le documentaire de Luc Jaquet. Un film aux images superbes, mais agaçant puisqu'en version originale française il se réclame de l'anthropomorphisme le plus mièvre avec les voix off de papa pingouin, maman pingouin et surtout de poussin pingouinet, tandis que le commentaire off de la version hollywoodienne tire le produit du côté du fondamentalisme chrétien: les créationnistes américain ont vu la main de Dieu dans le smoking du pingouin. Autrement dit, ils partent du principe que la résistance du palmipède au froid mortel du Pôle sud, aisni que son dévouement parental sont des preuves indiscutables de l'intelligent design…

Soit dit en passant, La Marche de l'Empereur a un antécédent suisse qui n'a malheureusement pas connu autant de succès (74 000 spectateurs alémaniques toutefois): Le Congrès de Pingouins, une rêverie écologique de Hans-Ulrich Schlumpf (1993) dans lequel on voit les manchots empereur, papou, Adélie, royal, à jugulaire, sans compter le gorfou doré et le macaroni, se demander s'il est possible de pardonner ses crimes à l'homme, ce dangereux bipède, ce bousilleur de biotope, ce destructeur capable d'entraîner dans sa chute le grand Eden blanc et le reste de la planète bleue.

Le cinéaste promène sa caméra à travers des villes usines abandonnées, pleines de fantômes et d'éléphants de mer, colosses adipeux surgissant des maisons comme de monstrueux asticots d'un fromage, où l'on dépeçait jadis les baleines. De vieux films d'actualités font l'article de ces stations où plus d'un million de cétacés ont péri. A coups de lames et de lardoires, les belles baleines qui glissent dans les flots deviennent des tas informes de chair suppliciée, des flaques de graisse et de sang qui se transsubstantieront en gélatine à pudding, en huile dont on fait la nitroglycérine et la graisse à canons... La pulsion de mort s'étend à tout ce qui bouge: lorsque les briquettes alimentant les fours de ces usines de mort venaient à manquer, on les remplaçait par des pingouins vivants. Graisse et plumes font de ces gentils bipèdes un excellent combustible...

«Aujourd'hui, en 1930, le futur a déjà commencé» trompette fièrement le commentateur. Le futur s'est désagrégé, les prestigieuses usines à massacrer les baleines sont retournées à la rouille, au néant, à la désolation, et leurs noms, Grytviken, Leith Harbour, Stroemness, Husvik, évoquent cet autre obituaire du 20e siècle, Treblinka, Ausschwitz, Bergen-Belsen, où la raison chavira, où l'on attenta à la vie de façon industrielle, où l'homme perdit son âme…

Cette gravité n'est plus de mise aujourd'hui. Quitte à s'amuser au bord du volcan, autant le faire avec des confettis. Le trou dans la couche d'ozone s'agrandit et les pingouins dansent. S'engouffrant dans la brèche ouverte par La Marche de l'Empereur, ils déferlent sur le grand écran. En 3 D pour George "Mad Max" Miller dans Happy Feet (Les Pieds du Bonheur, en fr). Une horreur. Sur la banquise changée en Las Vegas, les manchots empereur expriment leur flamme en chantant les pires sucreries de r'n'b. Sauf le petit Mumble qui lui, ne sachant pas chanter, danse. Claquettes, clipi-clap, clipi-ploc. Sur le thème éminemment disneyen de l'enfant différent qui se fait accepter par le groupe se déroule un film interminable, infantile, régressif, démagogique (les gorfous dorés sont latinos), bruyant… Sur la deuxième partie du film, Mumble le danseur sauve la planète en empêchant la destruction du sixième continent…

Ce n'est pas fini. Surfant sur la vague pingouinienne sont déjà annoncés Farce of the Penguins, une parodie de La Marche de l'Empereur que l'on imagine d'une extrême finesse, lubrifiée à l'huile de baleine pour obtenir des rires plus gras, et, comme il faut que ça glisse glisse glisse, Les Rois de la Glisse, un truc dans lequel on apprend que ce sont les pingouins qui ont inventé le surf…

Misère. Le réchauffement planétaire menace la survie des oiseaux bipèdes, mais pas la connerie. Rendez-nous le brave Pingo…