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Soleure dernière

La télévision n'a pas jugé bon retransmettre la cérémonie de Remise du Prix du Cinéma suisse. Dans Le Temps, Yves Ménestrier, directeur des programmes de la TSR, justifie ce choix en avançant l'argument suivant: les acteurs suisses ne sont pas assez "glamour".
Au-delà du flou sémantique entourant le mot "glamour" ("sort, enchantement" en anglais…), le raisonnement semble un rien spécieux. Si, décidant que la branche cinématographique suisse n'est pas "glamour" la télévision s'abstient le la montrer, il y a peu de chance qu'elle sorte jamais de l'ombre. Car, comme dit le proverbe, "c'est quand on le fourbit que le glamour luit" (NB: "fourbit", du verbe "fourbir", sans rapport avec Fourbi, film d'Alain Tanner avec Karin Viard). Autrement dit, on renoue avec la vieille problématique de la poule et de l'œuf: la télévision s'intéressera-t-elle au cinéma suisse lorsqu'il sera glamour ou le cinéma suisse sera-t-il glamour lorsque la télévision s'intéressera à lui?
Si la soirée soleuroise de mercredi n'a pas été véritablement enchanteresse – mais les Césars français l'ont-ils jamais été? – elle mérite mieux que le dédain du service public. D'autant plus que la liste des nominés de la 32 e Nuit des Césars (24 février) vient d'être publiée. Aïe aïe aïe…
Grand favori: Indigènes, de Rachid Bouchareb, piteux film de guerre, médiocre comme toute œuvre de propagande dont le seul et unique mérite est d'avoir rappelé au gouvernement français le mépris dans lequel il a tenu les combattants issus des colonies. Derrière on trouve Je vais bien ne t'en fais pas, de Philippe Lioret (pas vu), le pataud Lady Chatterley de Pascale Ferran, Ne le dis à personne, palpitant thriller de Harlan Coben laborieusement transposé en France par Guillaume Canet et encore le très surestimé Quand j'étais chanteur de Xavier Giannoli.
Les meilleures actrices sont Catherine Frot (La tourneuse de pages), Charlotte Gainsbourg (Prête-moi ta main), Marina Hands (Lady Chatterley), et puis la magnifique Cécile de France (Fauteuils d'orchestre et Quand j'étais chanteur) qui mérite hic et nunc toutes les récompenses de la terre.
Du côté des garçons, c'est pire: Michel Blanc, pégouse bougon dans Je vous trouve très beau, l'inconsistant François Cluzet dans Ne le dis à personne, deux rigolos issus de la télé, Alain Chabat (Prête-moi ta main) et Jean Dujardin (OSS 117), et l'Inévitable, l'Enorme, Sa Bouffissure Suprême, Gérard Depardieu (Quand j'étais chanteur)…
C'est pas pour dire, c'est pas par nationalisme, mais Jean-Luc Bideau a plus de classe que le gros Gégé, et Natacha Koutchoumov autant de verve et de malice que Cécile de France. Quant aux films suisses, c'est sans comparaison… Vitus plane à mille coudées au-dessus des cinq films français nominés et les quatre autres – Das Fräulein, Grounding, Mon Frère se marie, Comme des voleurs – leur sont aussi infiniment supérieurs.
Et le 24 février, on se retrouvera comme des veaux devant le petit écran, rageant et pestant pour la 32 e fois contre la médiocrité du spectacle proposé…

Soleure d'hiver

Ekopp En 1984, Elisabeth Kopp a été la première femme élue au Conseil fédéral. Elle a démissionné de son poste en janvier 1989. Pour une faute avérée – elle a averti par téléphone son mari, Hans W. Kopp, membre du conseil d'administration de la Sakarchi, qu'une enquête allait être diligentée contre cette société suspectée de blanchissage d'argent. Et aussi sans doute pour des raisons plus obscures: misogynie rampante, arrogance du parti radical et de la ploutocratie zurichoise…

Elisabeth Kopp a disparu de la vie publique. Dix-huit ans après les faits, Andres Brütsch lui consacre un portrait. Le dispositif de ce documentaire est aussi simple qu'efficace: le cinéaste emmène Elisabeth Kopp pour un voyage hivernal, une "Winterreise" sur les lieux qui ont compté dans sa vie, la maisons d'enfance, les vacances d'hiver à Wengen où elle patine, Berne, la maison de famille sur le lac de Garde… Chemin faisant, il lui pose des questions directes, auxquelles elle répond sans dérobade. Son visage, filmé de près, est fermé, douloureux.

Au gré de la route, des archives retracent une page de l'histoire suisse, du droit de vote tardivement accordé aux femmes à l'affaire Kopp, et modifient l'éclairage. Mais la seule personne habilitée à s'exprimer aujourd'hui face à la caméra est Elisabeth Kopp. Cette approche solipsiste marque ses limites – on ne saura rien du rôle joué par le parti radical, on ne saura pas où résident la vérité, la culpabilité. Mais, en acceptant avec courage de rouvrir les vieilles blessures, la conseillère fédérale déchue fait montre d'une dignité admirable. Sur la fin, tandis qu'elle lit un texte, sa voix tremble, une larme coule; elle dit qu'il faudra refaire une prise. En fin de compte, c'est cet instant de faiblesse qui figure dans Elisabeth Kopp, eine Winterreise…

Dans la lumière blafarde de l'hiver, qui peut s'apparenter à la lumière de la rédemption, Elisabeth Kopp n'apparaît ni blanchie de ses fautes ni réconciliée avec ses fantômes, mais plus proche, plus humaine qu'elle ne l'a jamais été. Les dernières images la montrent virevoltant en patins à glace, un pâle sourire aux lèvres, comme si elle retrouvait l'espace d'une valse ses rêves enfantins. On se rappelle avec mélancolie que nous avons tous été des enfants et que la vie ne fait pas de cadeaux.

Aux pithécanthropes qui croient encore que Soleure est un nid de gauchistes, ce film grave démontre que la réalité est plus complexe qu'ils ne le pensent. Que les cinéastes suisses ont des regards citoyens, engagés. Qu'une conseillère fédérale de droite peut susciter de l'empathie.

Soleure d'été

Fm_affiche Traditionnellement, le festival de Locarno (www.pardo.ch) monte les viandes séchées et les fromages de la Valle Maggia, et les bouteilles de merlot, et le pain aux croûtes brûlées pour régaler Soleure. Promesse de soleil à venir dans la froidure qu'exhale l'Aar grisâtre.

Cette année, Locarno fête ses 60 ans. Frédéric Maire promet une édition riche en surprises de qualités. On le croit d'autant plus volontiers que l'édition 06, la première qu'il a dirigée, s'est avérée admirable.

Le directeur artistique dévoile la nouvelle "corporate identity" de la manifestation. Une typographie plus claire et, sur les affiches, les taches du Pardo emblématique qui se déclinaient depuis vingt ans cèdent place à un écran blanc, géant, celui de la Piazza Grande sur lequel cinéastes et producteurs vont amener leurs images.

La photo a été prise le samedi 5 août, avant le film principal. Pendant une minute, les 7600 spectateurs de la Piazza ont fixé l'écran blanc, projetant sur la surface vierge les rêves de leur choix tel cet officier napoléonien tournante en rond dans se cellule russe en projetant des formules mathématiques sur le mur – les véritables origines du cinéma selon Godard. Depuis le quatrième siège, côté cour, du 11 e rang du parterre central, j'ai personnellement projeté un court-métrage formidable, un grand spectacle intimiste, une hilarante comédie pleine de cris et de chuchotements, une chevauchée fantastique à travers la Voie lactée...

L'image de l'affiche est belle comme une promesse, comme une grand messe. Et un tout petit peu révisionniste puisque l'on a gommé au pied de l'écran un détail: Frédéric Maire lui-même encourageant ses fidèles à ne pas cligner de l'œil ou bailler pendant que les photographes disposés tout autour de la place impressionnaient leurs pellicules ultra sensible. Mais c'est le propre des grands créateurs: savoir s'effacer devant l'oeuvre…

Soleure d'après l'heure

Les Filmfreunde ne sont pas frais ce matin. Les Prix du Cinéma suisses se sont prolongés jusqu'au bout de la nuit, dans la Konzertsaal d'abord, puis dans les troquets de la ville. Les joyeuses libations n’ont pas empêché les fêtards de ruminer le dernier sketch de Pascal Couchepin. Lorsqu'il est monté sur scène, flanqué de Nicolas Bideau, le ministre de la Culture a parlé, hilare, de balayer les derniers "résidus" de 68.
Certains résidus, qui portent bien, n'ont guère goûté cette invective. "Pourquoi ne pas délocaliser les Swiss Awards au WEF", grincent-ils. D'autres – sont-ils plus philosophes ou alors ont-ils perdu leurs facultés d'indignation? - haussent les épaules. Cette couchepinade de janvier s'inscrit dans le fil des provocs mariolles qu'affectionne l'Octodurien (ce terme désigne les habitants de Martigny et non une ère géologique antédiluvienne).
On se souvient de sa bravade lors de la soirée d'ouverture de Visions du Réel, en avril dernier, après Detail 3. Dans ce court métrage, des enfants palestiniens attendent sous le soleil du désert que trois soldats israéliens daignent ouvrir la barrière qui leur permettra d'aller à l'école; face à l'injustice, le réalisateur israélien explose de colère et insulte les brutes. Sur ce notre Couchepin prend la parole pour saluer la vaillance de ces soldats admirables qui réussissent à se contrôler et ne pas assommer celui qui les insulte. Quand une ou deux huées ont fini par s'élever de la salle, il a rigolé, ravi de s'être payé la tête de spectateurs réputés pour leur sensibilité de gauche.
Même topo à Soleure. Dans une soirée mondaine où l'escarpin est de rigueur, sûr qu'il se ramène avec ses grosses godasses de montagnes, ses écrase-bouse made in Martigny, et marche avec délectation sur les plate-bandes. Faut-il monter aux barricades? Non, juste se souvenir que les gens de droite ont aussi de l'humour, Samuel Schmid l'a bien démontré lors de la soirée d'ouverture.
Sinon, traquer le soixante-huitard à Soleure équivaut à chasser le loup dans le val Ferret: une activité bien peu glorieuse compte tenu de la rareté et de l'innocuité du fauve. Lancées en 1966, les Journées de Soleure ont naturellement fait leur feu au bois du gauchisme quand le cinéma suisse était politique. Aujourd'hui, le cinéma suisse est polymorphe. Mais il est vrai que la culture ressort plutôt d'une sensibilité de gauche, comme l'armée et la banque relèvent d'un pragmatisme de droite. Ça doit être une affaire d'hémisphères cérébraux…

Soleure de gloire

Mur_bid_kout_2_3 Le réchauffement climatique menace la planète entière - sauf Soleure qui bénéficie d'un microclimat polaire. Heureuse coïncidence, l’hiver s’est rappelé à notre bon souvenir le jour où le petit peuple du cinéma suisse a décidé de se déguiser en pingouins. Au nom du glamour, les organisateurs de la Remise des Prix du Cinéma suisse ont décidé de sortir le tapis rouge et d’exiger des invités qu’ils enfilent leur tenue de soirée. Comme à Cannes. Mais en guise de palmiers, la neige tombe sur le tapis rouge qui mène à la Konzertsaal, le froid mord, et les moon boots seyent mieux que les escarpins vernis.
Cet élan vers les canons de l’élégance vestimentaire a procuré de délicieux frissons aux Filmfreunde. Suis-je obligé de porter un smoking? Ma robe échancrée supporte-t-elle les grands froids? “Interdiction aux femmes de mettre des pantalons. C’est Calmy-Rey qui l’a dit“, rigole un joyeux drille. Tandis qu’un producteur vaudois assez connu, regardant le rectangle de tapis rouge qui sert d’invitation (non, ce n’est pas l’ECAL qui a eu cette idée, Pierre Keller est formel) se demande si à la fin de la soirée on fumera la moquette. Bonne humeur à tous les étages!
Au final, 1,4 % des invités est en smoking. Mais si Nicolas Bideau a repéré encore quelques pulls norvégiens, chacun a fait un effort. L’élégance est parfois composite – costard gris perle finement rayé et baskets pour Lionel Baier, mince cravate noire semée de têtes de mort pour Emmanuel Cuénod de la Tribune de Genève -, mais l’ensemble dessine un tableau fort chic du cinéma suisse en 2007, l’élevant à une dignité étrange et stimulante.
La cérémonie n’est peut-être pas aussi glamoureuse qu’on l’espérait. Le décor, parois lamées et boules à miroirs, évoque davantage une discothèque de province qu’un temple de la culture. Et les banderoles d’alu pleuvant des cintres au final sont assez cheap. L’orchestre est approximatif, les enchaînements se grippent parfois, il y a quelques cafouillages et deux adorables bambins, déguisés en Peter et Heidi, qui ne savent pas toujours dans quel coin galoper.
Le comédien Gilles Tschudi mène un show bilingue d’une qualité comique de 7,5 sur 10. Déguisé en pasteur, il commence par un sermon dans lequel il invoque la puissance et la gloire du 7 e art, ainsi soit-il amen et allelujah, il salue ses amis comédiens, harangue les médias, interpelle les autorités dans un personnage de M. Loyal survolté et pas dupe.
Puisque les césars servent de modèle, le second degré est de rigueur et la minute émotion n’est pas oubliée: on allume une bougie à la mémoire de Daniel Schmid. Et si la machine n’est pas tout à fait au point, il faut se rappeler que la cérémonie française a mis un quart de siècle avant de devenir vaguement drôle. Innovation bizarre qui freine le rythme: les sponsors délivrent un petit blabla avant d’ouvrir les enveloppes. Le tout dure un peu trop longtemps: 75 bonnes minutes, soit une demie heure de plus que ce que préconisait Nicolas Bideau.
Les gagnants sont:
Meilleur court métrage: Feierabend d’Alex E. Kleinberger.
Meilleur film d’animation : Wolkenbruch de Simon Eitz – à signaler un numéro épatant de la dessinatrice Albertine : elle a déroulé un ruleau de papier géant faisant craindre un discours fleuve. Puis a juste siffloté un petit air dans le micro.
Meilleur rôle secondaire: l’excellente Natacha Koutchoumov dans Pas de Panique, de Denis Rabaglia. Lumineuse, l’actrice genevoise a expliqué qu’elle n’établissait pas de distinction entre premiers et seconds rôles mais entre les rôles qui ont un nom et ceux qui n’en ont pas. Ainsi, elle a déjà joué “une cliente“, “la femme flic No 3“, “la caissière“ et même “la femme de ménage colérique (de loin)“. C’est dire si Margot, l’émouvante phobique est un grand second rôle
Meilleur scénario: Das Fräulein, d’Andrea Staka – déjà Léopard d’or à Locarno.
Meilleurs rôle principal: Jean-Luc Bideau dans Mon frère se marie, de Jean-Stéphane Bron. Le comédien genevois raconte une histoire vraie qui a valeur de parabole: “Tout à l’heure, je suis allé pisser et j’ai rencontrer un autre premier rôle. C’est très émouvant de rencontrer un collègue suisse allemand dans un pissoir“. Plus tard, Michael Neuenschwander (Nachbeben) confirme cette minute précieuse de fraternisation culturelle. Dans les trois langues nationales, l’acteur a dit merci à la vie. Assis dans un coin, sur le côté cour du parterre, son fils Nicolas, penché en avant, ne bronchait pas, n’applaudissait pas. Son émotion était visible dans le noir. Au moment de se rasseoir, son père lui a adressé un petit signe auquel le fils a répondu avec une même discrétion.
Prix spécial du jury pour le travail d’ensemble des acteurs à Nachbeben, de Stina Werenfels.
Meilleur documentaire: The short life of Jose Antonio Guttierez, de Heidi Specogna.
Enfin, les fameux duettistes Couchepin et Bideau – mais qui est l’auguste et qui est le clown blanc? s’interroge justement Gilles Tschudi? sont montés sur scène: “On est pas bien là, à Soleure, à la fraîche?“ a demandé Bidin, paraphrasant Les Valseuses sans pousser jusqu’au fameux “décontracté du gland“. Les deux compères ont poussé le bouchon de la provoc’ en se demandant si l’esprit de 68 avait été étouffé sous les smokings. Puis Couchepeau a ouvert l’enveloppe rouge et annoncé :
Meilleur film de fiction : Vitus, de Fredi M. Murer, ce qui est normal, car c’est un film merveilleux.
Tous les gagnants sont montés sur scène, rejoints par un chœur à cravate jaune qui a entonné un vibrant Happy Day tandis que les photographes les accompagnaient au flash électronique.
Il ne restait plus qu’à boire des coups avec Lionel Baier et Jean-Stéphane Bron, car tous deux sont sympathiques.
Soleure_konzert

Soleure indienne

Indiens Or donc, dans la cadre de la rétrospective consacrée au chef opérateur Renato Berta, les Journées de Soleure proposent Les Indiens sont encore loin, de Patricia Moraz. Nom d'une pipe à shit: ce film de 1977 a pris un méchant coup de vieux…

On y raconte la tragique histoire d'une sage orpheline, Jenny Kern, gymnasienne lausannoise rêvant d'un ailleurs meilleur, d'une société plus juste (comme celle des Indiens d'Amérique) et mourant de froid dans les bois du Jorat. C'est Isabelle Huppert qui l'incarne. En ces temps où elle avait de belles joues rondes, la comédienne était la vierge et martyre du cinéma suisse, finissant toujours givrée, à l'asile dans La Dentelière de Goretta, dans les neiges éternelles du Chalet-à-Gobet chez Patricia Moraz.

Le ton de ce drame humain est littéraire, romantique, voire hellénisant. On commence par dix minutes auf deutsch sur la problématique bourgeoise chez Thomas Mann, on y trémolise des vers où "les sirènes chantent avec les colosses de l'aurore". Les divers protagonistes vivent avec le sepctre de la Révolution. Il n'ont pas trente ans et déjà plus de souvenirs d'anciens combattant que s'ils avaient mille ans. Ils sont désabusé, il ressassent que "ces nuits modernes sont vieilles comme le monde", ils vitupèrent les bistrots qui ferment trop tôt, les habitants qui dorment et le fascisme de l'Etat que symbolisent deux flics avec des chiens, souscrivent à l'antipsychiatrie ("Tous tarés les psychiatres"), ils dénoncent vigoureusement le scandale qui consiste à "sacrifier la recherche de l'identité à l'habitude de l'argent"… Avons-nous vraiment glandé aussi intensément en attendant le Grand Soir?

Aujourd'hui, la naïveté de cette fiction poussive est un peu gênante. Patricia Moraz expliquait alors que rien n'est pire au cinéma que ce qui sonne naturel. C'est réussi: la plupart des grandes phrases, assenées avec une emphase lasse, sonnent faux – comme les problèmes existentiels auxquels se heurtent les héros.

Mais Les Indiens sont encore loin nous documentent sur le cinéma tel que Tanner l'a défini jadis et tel qu'il le regrette aujourd'hui. Et surtout sur la vie lausannoise il y a trente ans. Le moyen-âge, quoi. On y portait des cabans, de sages jupes à carreaux, des écharpes et des bonnets en laine. On fumait encore des Gauloises bleues. On croise aussi quelques figures locales, comme la petite dame qui vendait la Tribune (futur Matin orange) aux noctambules, le barbu à tête de prophète qui traînait la jambe à la rue de l'Ale, Michel Thévoz de l'Art brut dans le rôle du psychiatre et ce bon vieux Jean-Phil (mes chaussettes).

Lorsqu'au début du film la porte de la classe s'ouvre, le premier figurant qui entre, c'est Jean-Phil (mon caleçon). Il s'assied à la table du fond (vraisemblable), et se met immédiatement à prendre des notes en regardant intensément le tableau, ce qui est absurde puisqu'il n'y a encore rien d'écrit sur le tableau et invraisemblable car Jean-Phil (mes pantalons) avait plutôt tendance à parler avec son voisin – votre serviteur…

Jean-Phil (ma bonne), dans l'éclat grognon de ses 18 ans! Jeune à jamais par la grâce du cinéma, de la lumière captée par Renato Berta. A la fin, quand il ressort de classe, on aimerait le voir enfiler sa vieille djellaba flasque, le suivre dans les rues, aller boire un cappuccino à l'Evêché où Claudine attend peut-être, et refaire le monde jusqu'au matin, et croire que les Indiens sont tout près. Etre jeune encore une fois, et à jamais…

Soleure d'aller voir ailleurs

Sol_soirLa vision romantique de l’artiste dégagé des contingences matérielles est belle, mais elle ne résiste pas à l’épreuve de la réalité – surtout lorsqu’il s’agit de cinéma. Ou, pour paraphraser Denis Podalydès, brillamment déguisé en Jean-Paul Sartre dans Sartre, l’âge des passions de Claude Goretta: "L’existentialisme, c’est le moyen que j’ai d’assurer mon existence".
Pendant que les médias réécrivent la guerre de Troie avec Tanner dans le rôle de Priam et les Bideau dans les rôles de Nestor et d’Achille, les Journées de Soleure progressent et réfléchissent à l’avenir du cinéma. Une table ronde réunissant Pius Knüsel (Pro Helvetia), Christine Dollhofer (Crossing Europe Linz), Nicolas Bideau (OFC) et Marco Müller (Mostra de Venise) s’interroge sur la place du film suisse à l’étranger.
Premier constat: il n’y a plus de "cinéma suisse" mais "des cinémas suisses". Ou, comme le théorise Marco Müller: "La multiplicité des phénomènes expressifs sous-tend une multiplicité des modes de productions". Hormis Hollywood, spécialisé dans le divertissement de bonne qualité, les labels nationaux ont disparu. La comédie italienne n’existe plus, pas plus que la Nouvelle Vague française ou les films suisses dans lesquels des auteurs de gauche exprimaient le malaise existentiel engendré par la suissitude.
Reste pour les petits pays la possibilité de se poser en laboratoires et d’élaborer d’autres formes cinématographiques, parfois brillantes – ce qui ne suffit pas nécessairement. Marco Müller cite Comme des voleurs, de Lionel Baier, film “crucial“ qui a passé “à cinq centimètres“ d’être sélectionné à Venise en septembre dernier, mais a été recalé par un comité estimant avoir déjà retenu beaucoup de films français
Deuxième certitude, sur laquelle Nicolas Bideau insiste: hors l’étranger, point de salut pour le cinéma suisse. Le temps de l'autarcie culturelle est révolu. Le territoire alémanique est juste assez grand pour assurer la viabilité de quelques comédies réservées au marché intérieur, mais le marché extérieur est fondamental pour garantir des budgets de production de l’ordre de trois à quatre millions de francs, montant nécessaire pour faire de produits exportables.
La conquête de l'étranger s’organise sur deux axes, l’un culturel, l’autre économique. La co-production, envisagée comme un véritable partenariat et non comme une "partie de ping-pong entre parts minoritaire et majoritaire", est la seule façon de mettre nos films en valeur à l’étranger. Par ailleurs, un fonds a été débloqué pour aider les distributeurs étrangers – une pratique étatique commune en Europe.
Selon Marco Müller, les producteurs suisses doivent encore dépasser une forme d'amateurisme et apprendre à faire du lobbying auprès des festivals, cette indispensable "porte d’entrée" des marchés extérieurs. Pour s’exporter, il ne faut pas craindre non plus un rien de formatage. Producteur de films iraniens ou chinois, Marco Müller discute énormément en amont avec les vendeurs internationaux. Christine Dollhofer rappelle à ce propos que Michel Haneke, fierté légitime de la cinématographie autrichienne, est en train de réaliser le remake de son propre Funny Games aux Etats-Unis. Et le directeur de Venise de poser une question terriblement embarrassante: peut-on imaginer un film suisse parlé anglais?
Marco Müller et Nicolas Bideau ne sont pas des marchands vénaux soucieux de convertir un trésor national d’intimisme délicat en biens de consommation courante, mais des professionnels conscients des exigences d’un marché saturé qui cherchent des solutions.
Parce que le cinéma suisse, tel qu’on le pratiquait il y a trente ans n’est plus viable. Revoyons Les Indiens sont encore loin, de Patricia Moraz, disciple caricaturale de Tanner. Aujourd’hui, le principal intérêt de cette fiction de 1977 est de documenter la vie des jeunes à Lausanne dans les années 70. Ils attendent un hypothétique Grand Soir, débitent leurs souvenirs de d’anciens combattants, dialectisent à fond et glandent tout autant. A l’époque, nous allions voir ce miroir de nos préoccupations, puis nous en débattions passionément. Peut-être pour se cacher que nous nous y étions passablement ennuyés et qu’au fond de nous, nous attendions Star Wars.

Soleure du loup

Sol_bi_1 A l’aube des Journées, de sa retraite genevoise et par le truchement du Temps, un dinosaure a poussé son mugissement épouvantable. Alain Tanner a stigmatisé la politique de Nicolas Bideau, coupable de "terroriser tout le monde avec cette pression commerciale", dénoncé la "dérive dangereuse" d’un cinéma obnubilé par le succès public.
Et c’est reparti pour un tour d’emballement médiatique. Bideau répond que ce qui l’intéresse, c’est que "les films trouvent un public". Son papa, Jean-Luc, le comédien qui avec Tanner a lancé le nouveau cinéma suisse dans les années 60, traite le  cinéaste de "has been". Ça devient beau comme une tragédie grecque!
En fait, c’est l’éternel retour de la querelle des anciens et des modernes. Un premier chapitre s’était écrit il y a un an, en opposant Ivo Kummer, directeur des Journées, attaché à la notion de cinéma d’auteur, à Nicols Bideau, désireux de professionnaliser le cinéma suisse. Combat épique dans les médias, confrontation courtoise de points de vues divergents dans la réalité.
Cette année, le match homérique sent un peu le réchauffé, voire le frelaté, puisque la diatribe tannérienne est le digest d’une conférence donnée par l’auteur de La Salamandre devant des journalistes stagiaires à Lausanne en septembre.
Dans l’absolu, on se rangerait derrière Tanner. C’est vrai, l’argent c’est sale, le commerce c’est vil, et l’art ne doit pas se compromettre avec ces abjections. La réalité du monde et de la production cinématographique mettent un bémol aux élans donquichottesques. On rappellera avec Malraux que le cinéma est un art et une industrie, et mille films hollywoodiens démontrent la faisabilité de ce grand écart. L’époque de Tanner, celle du cinéma engagé et de la critique militante, est (malheureusement) révolue. Le cinéaste genevois a fait des films formidables, déterminant, et mérite notre respect éternel. Et puis il est entré dans le crépuscule. Ses dernières œuvres n’ont convaincu personne, les jeunes réalisateurs ont brûlé ce père encombrant et le cinéaste rumine une amertume compréhensible.
Quant à Nicolas Bideau, il fait son job, avec d’inévitables maladresses, des excès d'enthousiasme, des manières parfois brusques, mais une indéniable énergie. Et découvre, jour après jour, qu’il y a deux façons de se faire détester pour le chef de la section cinéma de l’OFC: en agissant ou en n’agissant pas…

Soleure de plaire

Au moment où l’hiver se met à grincer des dents, c’est le printemps du cinéma suisse. Les “Filmfreunde“ et les “Filmfreudinen“ se retrouvent pour les Journées de Soleure, placées cette année sous le signe de l’éveil au glamour. Mercredi, la cérémonie de remise des Prix du cinéma suisse se fera en tenue de soirée; ce soir, c’est encore les doudounes turquoise et les lainages à motifs de lama qui prédominent dans la Reithalle.
La partie officielle se déroule en quatre temps. Christine Beerli, présidente de la société suisse des Journées de Soleure se réjouit de l’immense offre de films. Ivo Kummer, directeur des Journées de Soleure, rappelle malicieusement que les autorités considéraient naguère les rencontres soleuroises comme une plaque tournante de la subversion, un endroit où la jeunesse planifiait la destruction de la société: le temps de la méfiance est révolu comme en témoigne la présence de Samuel Schmidt.
Après l’allocution d’Armin Walpen, directeur général SRG SSR idée suisse, tirant fierté des dix ans du pacte de l’audiovisuel, le conseiller fédéral se taille la part du lion en matière de discours et démontre que l’humour est une valeur qu’il apprécie autant que l’infanterie (pour les pieds-paquets, on ne sait pas…).
Très “tongue in cheek“, Samuel Schmidt évoque son glorieux parcours culturel: il a inauguré le Salon de l’auto, la Mecque de la mécanique, l’OLMA, la Mecque de l’agriculture, et le voici ce soir à la Mecque du cinéma. Il ironise sur les trois questions que les journalistes lui posent en matière de cinéma, à savoir 1) Allez-vous au cinéma? 2) Avez-vous vu “Achtung Charlie, fertig? (non, car il a assez de jouets militaires pour s’amuser) 3) Quels films avez-vous vus depuis “Ben-Hur“? Là, il cite “Mein Name ist Eugen“ ou “Der Untergang“.
Il poursuit en français: “En fait, nous pouvons parler d’égal à égal, puisque j’ai mon propre service de cinéma“. Il veut parler du service cinématographique de l’armée, qui produit entre quarante et cinquante films par année, dont les deux tiers sont réalisés par des indépendants, tel le réalisateur de “Handyman“. L’armée investit 600 000 francs par année dans ses films – sans oublier la solde quotidienne de cinq francs allouée aux membres de l’équipe. Et, conclut le conseiller fédéral, “dans mon cinéma, les sièges sont toujours occupés, le public assiste aux projections – sur ordre je vous l’avoue“.
Redevenant sérieux, il rappelle que le cinéma suisse enjambe désormais le röstigraben et aussi, en anglais, que “swiss film goes to Hollywood“ puisque “Vitus“ est en lice pour les oscars. Le cinéma, pérore-t-il est à l’image de la Suisse qui exporte ses artistes, ses architectes, ses rêveurs… La Suisse ayant dépassé l’image Toblerone qui lui était attachée…
Ensuite, Samuel Schmidt a vu son quatrième film depuis “Ben-Hur“ en assistant à la première mondiale de “Marmorea“, de Markus Fischer, ou la démonstration que la Suisse peut produire du cinéma fantastique. Marmorea, c’est le nom d’un village grison noyé sous les eaux d’un barrage hydroélectrique. On repêche une noyée dans le lac artificiel, elle revient à la vie. Ondine alpine, fantôme des jours anciens, la jeune femme maîtrise la puissance de l’eau en amont et de l’électricité en aval pour venger la nature des affronts que le monde moderne lui a fait subir. Les coupables sont châtiés, noyés ou foudroyés, et les lumières de Zurich condamnées à s’éteindre Un bon thème, une mise en scène inventive, mais aussi de la confusion et une certaine difficulté à marier la carpe et l’écureuil, euh, l’humour et l’angoisse…
A la sortie, l’air est glacé, griffé par des rafales de neige très mouillés qui grésille sur les grosses bougies bordant le chemin qui mène à la réception. Flammes vives dans la nuit noire, odeur de cire chaude et de pluie froide, l’accord est magique et Soleure de nuit belle comme une fête barbare.

Soleure nous voilà

Soleure_solothurn_1 Les Journées de Soleure commencent ce soir.

Alors Soleure nous voilà, ha ha!

Prends garde à toi, cinéma suisse!

On espère qu'on va bien se marrer

www.solothurnfilmfestival.ch