Ne dis à personne que Lady Chatterley…
La bonne nouvelle, c'est que Lady Chatterley sort grand vainqueur de la 32 e nuit des Césars, avec cinq récompenses – meilleure adaptation, meilleurs costumes, meilleure image, meilleure comédienne (Marina Hands), meilleur film. Or, parmi la masse des produits audiovisuels proposés, l'œuvre de Pascale Ferran est sans doute la seule à mériter l'appellation de film d'auteur. A ce titre, son sacre allume une petite flamme d’espoir dans le paysage sinistré du 7 art français.
Sinon, les nouvelles sont mauvaises. D'abord, si un film d'auteur témoigne d'un «désir de cinéma» (selon l'expression consacrée), il ne garantit pas la qualité. Le 6 décembre dernier nous bloguions céans comme on se gausse de ce Lady Chatterley impuissant à rendre le verbe de D.H. Lawrence avec ses comédiens expressifs comme des puddings – ô inconsistante Constance, ô placide Parkin – ses images de nature guère plus frémissantes que les accouplements de la belle et de la bête des bois, et surtout l'incapacité de l'esprit français à saisir l'esprit anglais (non, Southampton ne se prononce pas "sauce ametonne"… ). Au moins, Pascale Ferran, qui n'avait plus tourné depuis Petits arrangements avec les morts en 1995 est-elle allée jusqu'au bout d'un projet personnel en dépit des difficultés financières.
Et puis les nouvelles sont mauvaises, car l'autre gagnant de la soirée, c'est Ne le dis à personne. Il y a une chose formidable dans ce film, c'est le thriller de Harlan Coben dont il est tiré. Un livre palpitant, implacable. Malheureusement, adaptée par le gentil Guillaume Canet et transposée en France, cette formidable mécanique paranoïaque ressemble à une montre molle de Dali qui ressemble elle-même à un camembert bien fait.
Le jeune comédien promu réalisateur n'arrive pas à concentrer la matière très dense du roman en deux heures de spectacle. Il s'ensuit une longue course contre la montre, dont les enjeux échappent au spectateur, au cours de laquelle une flopée de stars viennent faire un caméo aussitôt oublié. Affolé par l'idée de faire un thriller à l'américaine, Canet se paie un carambolage sur le périphérique, mais n'évite pas la mièvrerie, s’avère incapable de brosser de vrais personnages et ne comprend pas que la France n'est pas assez vaste pour y faire jouer un drame américain impliquant les services secrets et des tueurs psychopathes. Choc des cultures que l'apprenti cinéaste ne maîtrise pas. Pourtant voilà Guillaume Canet césarisé meilleur cinéaste 2007! Devant Alain Resnais… Par pudeur, nous n'ajouterons pas de commentaire à ce contresens…
François Cluzet qui tient le rôle du citoyen pris dans une machination diabolique ramasse la statuette du meilleur comédien. "Canet n'a cessé de me valoriser! VALORISER! beugle-t-il comme s'il était en train de galvaniser des troupes avant le combat. Comment peut-on être aussi aveugle? Cluzet est un excellent comédien. L'année passée il le prouvait encore avec le rôle hilarant d'un pilote automobile pas trop futé dans Quatre étoiles. Cluzet est un excellent comédien, sauf dans Ne le dis à personne où, pressé par le temps, il se contente de serrer les mâchoires en débitant son texte à la mitraillette. Quant à Canet, il dit de son premier rôle: "J'ai rencontré un génie absolu!". Bon, si ces deux sont contents et si le médiocre film qu'ils ont fait ensemble a plu à deux millions de spectateurs, laissons-les à leur totale et entière satisfaction.
La 32 e Nuit des Césars a été fidèle à sa tradition: ennuyeuse. Et longue… Trois heures! Trois heures de larmes à l'œil, de banalités, d'esprit français. Même cette fine mouche de Valérie Lemercier, n'arrive pas à faire rire si longtemps.
Longiligne, fusiforme, nez pointu, humour pointu, la Lemercier n'a pas ménagé sa peine. Elle a déboulé en zoukant comme la bête. L'année dernière elle avait salué l'assemblée d'un mémorable "Bonsoir mes petits chatons! Bonsoir M. le Ministre! Quelle connerie la guerre Barbara!". En 2007, elle a ouvert la soirée d'un cordial "Bonsoir les DOM-TOM! Bonsoir la métropole! Bonsoir M. le Ministre! Bonsoir Jef – t'es pas tout seul!". Chabat se marre de bon cœur, Almodovar ouvre des yeux ronds.
La grande demoiselle brune énumère le objets trouvés de 2006 (les bons restau de Nathalie Baye, le slim fast vanille de Romain Duris, le poster Greystoke de Sophie Marceau)… Elle fait une scène de ménage à Michel Denisot, producteur de la soirée, sur le thème "T'as foutu le bordel dans ma salle de bain". L'animateur le plus bête de Canal + a du mal à percuter le second degré. A voir son regard et son sourire vides, on a l'impression qu'il se dit "Ce n'est pas moi qui ai mis des miettes de mimolette sur le tapis de Valérie… Mais alors c'est qui?".
Avec Thierry Lhermitte, "un homme bien dans son temps bien dans son slip", la Lemercier propose des pastiches du Mépris, de Basic Instinct, de La Gifle, de Flashdance, puis mène le ballet rabbinique endiablé concluant l'hommage à Gérard Oury – l’auteur de Rabbi Jacob, pour ceux qui n’auraient pas saisi... Cette synagogue en goguette met des larmes aux yeux de la fille (Danièle Thompson) et aux beaux yeux tu sais de la compagne (Michèle Morgan) du grand cinéaste disparu. C'est la séquence émotion, soulignée pas une standing ovation au cours de laquelle tous les professionnels rivalisent d'inventivité pour exprimer la ferveur et la compassion.
A force de se démener, Valérie Lemercier finit par décrocher le césar du meilleur second rôle féminin pour Fauteuils d'orchestre, comédie bourgeoise de Danièle Thompson justement, car tout est dans tout. Chouette moment d'inceste, quand l'académie des césars récompense la maîtresse de cérémonie des césars.
A propos d'émotion et de mise en abyme, la soirée à commencé par un hommage à Philippe Noiret. Le montage d’extraits de films se conclut sur une réplique tirée de Grosse Fatigue, de Michel Blanc: "Vous ne trouvez pas que ça ressemble à la soirée des Césars?". A propos de Michel Blanc, il vient lire le texte d'Isabelle Mergault, immobilisée par une dent de sagesse qui lui donne la tronche d'Elephant Woman. La fofolle ébouriffée avec un feveu fur la langue gagne le Févar du premier film pour Je vous trouve très beau. Logique: c'est de la bonne comédie pour prime time.
"A trois on s'embrasse tous!", enjoint Valérie Lemercier en début de soirée. Smuc! Smuc! La bibise collective! Ah la belle famille unie! Et, contrairement à 2006, ces salauds d'intermittents n'ont pas réussi à mettre le souk dans cette fête de l'autocongratulation
Pascal Ferran s'est courageusement fait le porte-parole des laissés-pour-compte de l'industrie du spectacle. Elle a lu un long texte didactique rappelant comment le MEDEF s'ingénie à transformer un système mutualisé en système capitalisé, trahissant ainsi l'héritage des plus grands cinéastes français. Elle conclu son appel sur cette phrase d'une justesse terrible: "Ne désespérons pas, il reste 55 jours aux candidats à l'élection présidentielle pour prononcer le mot "culture""…
Quelques minutes plus tard, cette dinde de Juliette Binoche venue annoncer Jude Law, a cru malin de mettre son grain de sel, alors que personne ne lui demandait rien. Elle a dit: "Je trouve que l'intervention de la dame n'était pas si mauvaise que ça"… Pauvre tarte! Ce commentaire ne trahit que le mépris de celles (ceux) qui font la une des magazines sur papier glacé à l'encontre de celles (ceux) qui font du cinéma. Entre eux, les pipoles s'appellent par leur prénom et s'embrassent. Mais Pascale Ferran avec ses cheveux gris et ses lunettes d'institutrice n'est pas de leur monde. Elle n'est pas assez glamour. Elle est "la dame". Comme on dit dame pipi…
Dieux des arts et des lettres, donnez-nous la force d’aimer encore ces minables avec leurs statuettes compressées et leurs ego en expansion, donnez-nous la force d’aller encore voir leurs comédies pour prime time, parce que là, franchement, It’s getting dark, too dark to see…













