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The Air is On Fire

Lynch_co_cartier_2 Ayant pris le thé avec Isabelle Carré, les fantômes de Lynch vinrent à sa rencontre. Autrement dit : après la lumière du jour, notre critique de cinéma s’est aventuré dans la nuit de l'inconscient.

Tout au bout du boulevard Raspail, l'inquiétante étrangeté s'est insinuée. La fondation Cartier pour l'art moderne se présente comme un emboîtement de parois transparentes. Des murs de plexiglas enserrent un jardin printanier et un immeuble de verre que griffent des lettres de néon rose dessinant DAVID LYNCH. Ce vendredi 23 mars, il faut ajouter une troisième cloison diaphane, la pluie grise qui détrempe Paris. Trempé comme un poisson dans la file d'attente, on entrevoit déjà, du côté sec de l'aquarium, là où l’air brûle comme en enfer, l’opacité troublante de quelques toiles monumentales. Comme ce camaïeu noirâtre, Shadow of a Twisted Hand Across My House ("Ombre d'une main tordue à travers ma maison"), conjuguant  une araignée du soir, une maison rudimentaire que masque une main aussi massive qu'un arbre hanté.

Ayant passé sous un cèdre corseté de céramique multicolore, le visiteur entre pour découvrir avec The Air is on Fire (jusqu’au 22 mai)que l'immense cinéaste est aussi un immense peintre. Conditionnée par un fond sonore éminemment lynchien, mêlant infra basses et craquement lointains, comme une forêt qu'on abat du côté de Lumberton, comme une société industrielle qui fait naufrage, on s'aventure dans un labyrinthe mental révélant la beauté convulsive du dedans.

Il y a d’un côté les petits papiers de David Lynch, cette myriade de post-it, serviettes, papier à lettres d’hôtel, boîtes d'allumettes sur lesquelles le cinéaste gribouille compulsivement depuis toujours des hiéroglyphes, des formes géométriques, des insectes, des figures humaines ou animales. Emergent des formes qui s’épanouiront plus tard à l'écran, comme le fœtus d'Eraserhead, ou des mots comme "Fire walk with me". On y voit aussi une première esquisse de l'Angriest Dog of the World cher aux amateurs de ce blog.

Dans un autre registre, Lynch propose des Distorted Nudes, une série malaisante de nus mutants, ectoplasmes saphiques, odalisques mutilées par Photoshop, croisements monstrueux de montres molles et de filles folles…

Ce sont les toiles qui assènent le plus grand choc. Monumentales, sombres, tourmentées - de véritables croûtes, comme celles qui affleurent sur les genoux des enfants turbulents. David Lynch sait la beauté du panaris, du psoriasis, de la gangrène.  En d’autres termes, ce qui l’intéresse dans la Petite fille aux allumettes, ce sont les allumettes brûlées jonchant le sol et les marbrures violâtres de rigor mortis qui tétanise la pauvre enfant dans l'aube danoise.

On a l'impression que David Lynch dispose de rêve en tube, comme le cirage, et que, pressés furieusement sur la toile, ces tubes excrète la pulpe même dont sont faits les cauchemars. La peinture fait des grumeaux, des caillots, des bouses résineuses... Intégrant à ses œuvres des matériaux composites - branches d'arbres, sparadrap, bras de poupée, patte de cabri, allumette brûlée, chewing gum, ampoules électriques, pièce d'argent, vêtements, lunettes, couteaux, rideaux -, il malaxe les pâtes de façon à produire d’épais reliefs. Il confronte les espaces bidimensionnels et tridimensionnels. Sur la photo immensément agrandie d'un canapé jaune, une femme s'affale, belle comme une traînée de porridge fossilisé, culotte baissée, sexe ouvert, d’autant plus obscène qu'elle est dotée d'un volume.

Rock_lynch Les photos sont impuissantes à exprimer la force de ces oeuvres. Il faut absolument les voir de ses propres yeux. Par exemple, Rock with Seven Eyes. La reproduction dans le catalogue montre une tache noire percé de sept yeux. Un peu comme un gros plan d'araignée de face. L’original exhale une puissance malsaine. Le rocher noir est exagérément protubérant, crevé de sept furoncles brunâtres contenant un œil de verre en guise de pus – et ses yeux nous regardent… Ce n'est plus une araignée, mais le visage terrifiant du SDF charbonneux entrevu au fond d'une impasse de Mulholland Drive, c'est Nyarlathothep le chaos rampant…

Redman_ds Mister Redman donne l'impression que l'artiste a attrapé un diable ou un elfe rouge par la queue et l'a écrasé contre le mur, explosant ses ailes, révélant ses entrailles, bouillie sanieuse engluant dix de ces dés qui n'aboliront jamais le hasard. A la manière d’une case de bande dessinée, les peintures intègrent des textes qui infléchissent le regard et embrasent l’imagination. Exemples: Billy trouve un livre de devinettes dans son propre jardin… Billy c’est cette immense dadais filiforme tracé au doigt sur fond de noir c’est noir. De quelle couleur est son Redman jardin ? Ces devinettes sont-elles. Ou Bob aime Sally jusqu’à ce que son visage devienne bleu – parce qu’elle étouffe? parce qu’il l’a tapée? parce que Sally est le nom secret de la schtroumpfette? Quant à Mister Redman, il dit Because of wayward activity based upon un productive thinking BOB meets mister REDMAN ("En raison d'activité indisciplinée basée sur une pensée improductive BOB rencontre monsieur REDMAN"). "Oh non", geint le petit Bob, visiblement affolé par ce qui lui arrive. C'est déjà une séquence de cinéma. La peinture de Lynch est narrative. D’une certaine façons, ses films sublimes en sont le reflet imparfait…

Sally_blueA la boutique on vend le catalogue, des DVD, des cartes postales, des posters, mais aussi le café que le cinéaste a commercialisé en boîtes tubulaires noires et encore le service à café qu'il a dessiné: une tasse à ristretto (noire) sur son plateau spiralé (noir) avec une spatule (noire). Très élégants, mais 220 euros, ce qui fait cher le petit noir. Quant au grand crème, passez votre chemin, l’œuvre de Lynch n’est pas faite pour les buveurs de lait.

fondation.cartier.com

Casting de luxe à Visions du Réel

Le fameux festival nyonnais a procédé mardi au casting de la prochaine édition qui se tiendra du 20 au 26 avril. Jean Perret, producteur, et Pierre-Yves Walder, réalisateur, ont auditionné les comédiens qui tiendront les rôles principaux du festival.

Vdr_baqu Dans le rôle clé du Réel, le choix s'est porté sur Bertrand Bacqué, critique et doctorant en cinéma, membre du Cercle de travail fidèle ami du Festival depuis ses débuts, infatigable animateur de débats et de workshops.

Dans le rôle essentiel des Visions, qui sont trois comme les Grâces,ont été retenues trois comédiennes exceptionnelles.

VdrdeschenauxD'abord Michelle Deschenaux, secrétaire générale de Plans-Fixes, fière d'annoncer deux nouveaux films dans la fameuse collection, l'un consacré à Jean Ziegler, l'autre à Alain Tanner.

Vdr_fournier Et puis Barbara Fournier, porte-parole des ressources thématiques à la DDC, a évoqué A Lesson of Bielorussian, de Miroslaw Dembinski, le blog du jury des jeunes et le prix du Développement durable.

VdrbussmannEnfin. Gabriella Bussmann, responsable des relations internationales, a évoqué le rôle que le festival joue dans la promotion du cinéma européen et l'importance du Doc Outlook International Market, une plateforme de rencontres professionnelles dynamique.

Des nouveautés à Visions du Réel? Oui, mais surtout de l'excellence

Vdr07_visu Face à la meute des journalistes qui se pressent à l'hôtel Beau-Rivage de Nyon, Jean Perret désamorce avec le sourire la question récurrente: quelles sont les nouveautés? Cette question, les artisans de Visions du Réel la détestent. Plutôt qu de courir derrière la nouveauté, le festival cherche avant tout à "maintenir l'acquis". Autrement dit, poursuivre et approfondir le sillon qu'il a commencé à creuser il y a treize ans, lorsque Visions du Réel est né sur les cendres du Festival du Film documentaire de Nyon.

En quelques mots: explorer la diversité, rappeler que le cinéma du réel est indispensable pour comprendre ce que nous sommes, s'engager, affirmer la culture du débat, de la discussion, voyager jusqu'au bout du monde pour se confronter à l'altérité, plonger au plus intime de soi aussi. Comme disait en substance Colette "La beauté de l'art réside dans la diversité, dans la complexité".

En un mot: l'excellence. Visions du Réel a toujours visé l'excellence. Et la nouveauté c'est qu'il continue à le faire.

Rayon innovation, il faut toutefois relever un changement de programme: au lieu de commencer le lundi soir et se terminer le dimanche, le festival englobe désormais le week-end: il commence le vendredi 20 et se termine le jeudi 26 avril.

Autre invention: le cinéma sans images la (nouvelle) section A l'écoute du réel donne l'occasion de (re)découvrir dans la pénombre des travaux radiophoniques de qualité et de faire son propre cinéma en fermant les yeux.

Ah oui, encore une nouveauté, les PUM, acronyme de Plan Unique Modulé ou Petite Unité méritoire ou Particule Universelle Mouvante ou Prototype Ultime Miraculeux ou Piment Unitaire Monégasque (trouvez l'intrus), soit des plans uniques tournés avec un appareil photo numérique ou un téléphone portable dans l'inspiration spontanée de la vie quotidienne, sans mise en scène ni montage et mis en boucle. Ces cacahuètes numériques seront servies en apéritif au cours du festival.

Sinon, en 130 films venus de Suisse, d'Europe et du monde entier, en haïkus, en forums, en expositions, en Plans fixes (Jean Ziegler, Alain Tanner), en rencontres, en ateliers (Claire Simon et Leonard Retel Helmrich), en apéritifs au Caillou farci et au Bar du Réel, Visions du réel nous convie à faire quelques pas vers la compréhension du monde et vers l'amitié. On en reparle très bientôt

www.visionsdu reel.ch

Gégé d'Aubérurier

Gobrurier_3 Bon, on sait qu'il ne faut pas tirer sur les ambulances, mais puisqu'on passe du bon temps à railler le cinéma français, un mot sur Michou d'Auber. Joli petit film, tire-larmes sur la fin, mais plutôt bien ficelé. Avec ou malgré Gérard Depardieu. L'ogre du cinématographe tricolore éussit à tirer son épingle du jeu, plus fin que son personnage d'ancien militaire confit dans le picrate ne pouvait le faire craindre.

Au cours d'une scène toutefois, la bête se déchaîne. Arrivé au troquet du village où les habitués recuits au jaja l'accueillent avec des persiflages, le Georges l'a soudain mauvaise.

Histoire de se défouler, il met une pièce dans le gadget du bistrot, un punching-ball permettant aux clients de mesurer leur force. Il tape une fois dans le ballon – qui explose aussitôt. Pas calmé pour autant, le colosse se rue sur le bar, arrache une bouteille de pastaga suspendue et la descend d'une traite, debout. Là, on reste soufflé.

Les artistes qui proposent un numéro de transformistes changent sur scène de costume à la vitesse de l'éclair. Ils marchent de gauche à droite en smoking et vlouf? se retournent en bermudas… Le Gégé est beaucoup plus costaud: en deux temps trois mouvements, il passe d'Obélix à Bérurier, deux incarnations charnues du génie français qu'il a interprétées à l'écran. Avec un peu d'entraînement, il pourra bientôt, sans reprendre son souffle, faire à la file: Obélix-Cyrano de Bergerac-Jean Valjean-Jacques de Molay-Boudu-Vatel-Vidocq-Jean de Florette-Rodin-Balzac-le colonel Chabert- Edmond Dantès-D'Artagnan-Porthos-Mazarin-Marin Marais-Tartuffe-Danton-Bérurier... Ah le beau cortège! La France qui défile en moins d'une minute...

Molière hier et aujourd'hui

Molire Cela fait des semaines que l'envie de passer au lance-flammes le Molière de Laurent Tirard nous démange. Mais le temps manque parfois, non pour trouver des arguments définitifs, mais pour revoir l'autre Molière, le seul, le vrai, l'unique, tourné par Ariane Mnouchkine en 1978 et édité en double DVD (Bel Air Classique).

Aujourd'hui, c'est fait, et c'est terrible pour Tirard. Car ces deux films homonymes que près de trente ans séparent, c'est la nuit après le jour, le néant après la grâce.

Avant de commettre sa transposition française de Shakespeare in Love, le médiocre Tirard a visionné le film fleuve de Mnouchkine pour piquer deux trois trucs. Citons le résultat de saignées généreuses, ce baquet de fluide vital rouge que les médecins ont tiré d'une femme agonisante, qu'une servante jette au sol et que la terre boit. Ou Jean-Baptiste Poquelin plaidant sa cause sans succès auprès de créanciers courroucés et finissant au cachot. Ou encore son caractère entier. Mais ce qui est l'apanage de la fougue créatrice dans le premier film n'est plus que grimace de pit-bull dans le second– une spécialité de ce nain prognathe de Romain Duris.

Molire_duris Romain Duris, premier objet de ressentiment… Il est impeccable quand il s'agit de promener sa tignasse de Gadjo Dilo chez Tony Gatlif ou de manger à l'Auberge espagnole de Cédric Klapisch. Pour les rôles réclamant un rien d'élégance et de finesse (Arsène Lupin), on oublie. Il est là avec son rictus satisfait et son œil vif de macaque malin. Son prédécesseur dans le rôle de Molière, Philippe Caubère, c'est la vie même. Un regard clair, souligné de khôl, une vibration continue, dans l'ardeur de la jeunesse comme dans les affres de l'échec et de la maladie. Quand on l'a vu, il est difficile d'imaginer le vrai Molière sous d'autres traits.

Tirard fait le mariole. Il invente un chapitre à la vie de Jean-Baptiste Poquelin: mandé par un riche bourgeois, M. Jourdain, le futur auteur dramatique séjourne chez son bienfaiteur déguisé en bigot et lui apprend les rudiments d'art dramatique susceptibles de l'aider à séduire une précieuse ridicule. Se servir d'un personnage réel dans une fiction? Pourquoi pas? Mais Tirard le fait avec des grâces pachydermique et une inspiration digne de la dictée à Pivot. Armé du dictionnaire des citations, il s'ingénie à cligner de l'œil en direction de ceux qui, ayant suivi l'école obligatoire, frémissent de satisfaction culturelle lorsqu'ils repèrent des phrases comme "le petit chat est mort" ou "cachez ce sein que je ne saurai voir"… Molière se tape la femme de M. Jourdain puis s'en va vivre la vie recnsée par les manuels scolaires. Tout ça pour démontrer que l'art n'imite pas la vie, il la copie servilement.

Au vaudeville crapoteux dans lequel se complaît Tirard s'oppose la biographie lyrique de Mnouchkine. La fondatrice du Théâtre du Soleil n'a pas besoin d'étaler sa culture. Le théâtre lui est aussi proche que le sang dans son corps. Ce qu'elle chante dans son film de plus de quatre heures, c'est la puissance de l'imagination, la passion du théâtre, l'élan créatif incoercible, l'art qui transfigure la vie...

Ce poème d'amour et de mort, elle l'inscrit dans une histoire de la pensée et un contexte historique précis, des leçons du curé récusant le mouvement de la Terre aux intrigues courtisanes de Versailles. L'apparât du Roi Soleil et la mise en scène théâtrale participent d'une même dynamique – voir comment escorté aux flambeaux le roi passe sans s'arrêter devant la troupe tombée en disgrâce suite à ce plan bref et terrible: à la fin de la première de Tartuffe, Louis XIV, enthousiaste, s'apprête à applaudir, mais suspend son geste, la raison d'Etat l'ayant emporté sur l'élan du cœur.

Et des scènes étranges, comme cette nuit de carnaval sanglante, où les rescapés d'une dragonnade, se retrouvent dans une grange où se donne une tragédie de Corneille. Ils écoutent en silence les tirades scandées sur un rythme dont le hiératisme confine au ridicule, ils portent toujours leurs masques, ils composent une assemblée étrange et figée. L'onirisme flamboie. Quand sur un haut plateau, le vent entraîne une scène, tel un navire bordeaux glissant sur une mer d'herbes folles et s'arrêtant par miracle au bord d'une falaise. Quand les gondoles dorées que Venise envoie à Lully glissent sur les glaciers étincelants des Alpes. Quand le chariot embrasé des brandons dévale la pente, frôlant de sa lumière, de sa brûlure Jean-Baptiste et Madeleine Béjart qui viennent de se rencontrer.

Pas de vaudeville chez Mnouchkine. Mais une connaissance de la vie, un regard adulte sur l'amour. Les comédiens entretiennent des relations très libres (à l'époque du tournage, l'esprit de 68 est encore vivace). Mais lorsque Madeleine apprend que Molière s'apprête à épouser sa fille Armande, sa blessure est profonde et pathétique sa façon de réclamer de l'argent pour des costumes qu'elle a payés des années plus tôt. On sent la nuit qui descend sur elle, mais aussi, dans un même souffle, la tendresse qui perdure entre les amants désunis…

La Mnouchkine pétrit de façon grandiose l'amour et la mort. Après le décès de sa mère, le petit Jean-Baptiste est emmené par son grand-père voir les baladins. Le visage baigné de larmes, il regarde une pantomime dans laquelle un vieillard en fait voir de toutes les couleurs à la Mort. Un rayon de soleil écarte les nuages, l'enfant sourit à travers ses larmes. Géniale idée de mise en scène: c'est Philippe Caubère, masqué, qui tient le rôle de la Mort, rend le goût de vivre au petit Jean-Baptiste et qui, une ellipse et un contrechamps plus tard endosse le rôle de Molière..

Le film se termine après la quatrième représentation du Malade imaginaire. Epuisé, crachant le sang, Molière est évacué de scène. Par la fenêtre de la calèche qui le ramène chez lui passent des flocons de neige, des bribes de souvenirs, quelques lumières du passé. Le visage du comédien n'est plus qu'un masque d'épouvante. Le haut emplâtré de blanc se craquelle, le bas barbouillé de sang noir s'ouvre en bouche d'ombre. La troupe porte le mourant en haut des escaliers, et pour chaque marche qu'elle gravit, elle recule de deux marches. Le mouvement s'englue, le temps se dilate à l'infini, Molière entre dans l'éternité.

Film politique, historique, psychologique, métaphysique, onirique, hymne au théâtre et à la vie, ode libertaire, Molière de Mnouchkine est un éblouissement de chaque instant. Petit film de petit malin, Molière de Tirard ratatine un grand homme pour le faire tenir dans le cadre du petit écran et conforter le spectateur dans ses convictions de petit bourgeois.

Pauvre Laurent Tirard. Pauvre de nous qui, condamnés à regarder ce genre de petits films minables, n'avons plus rien pour tenter d'étancher notre soif d'absolu.

Un ratage c'est tout

Ensemble_cest_au_tout Bon, puisqu'il est question de cinéma français, buvons le calice jusqu'à la lie. Parlons d'Ensemble c'est tout, le dernier film de Claude Berri.

Claude Berri. 73 ans. Une figure. Un patriarche. Le dernier nabab. Il a produit une cinquantaine de films, grands spectacles (Tess, La Reine Margot, L'Amant), grands succès (Astérix et Obélix 1 et 2, L'Ours), grosses rigolades (Banzaï, Trois Frères) et cinéma d'auteur (L'Homme blessé). Il en a réalisé vingt: des superproductions estampillées patrimoine français comme Jean de Florette et Manon des Sources, d'après Pagnol; Uranus, d'après Marcel Aymé, Germinal d'après Zola et Lucie Aubrac. Et d'autres, plus modestes, inspirés par sa vie privée, son enfance pendant l'Occupation (Le Vieil Homme et l'Enfant), le service militaire (Le Pistonné), l'éducation sentimentale (Je vous aime), les aléas de l'existence (L'Un reste, l'Autre part ) ou, nettement plus navrant, les affres de la flaccidité sénile (La Débandade).

Claude Berri agace, Claude Berri fait peur avec ses colères homériques, Claude Berri force l'admiration, Claude Berri nous touche comme l'enfant qu'il n'a jamais cessé d'être. Bon an, mal an, la plupart de ses films méritent le détour, même s'ils ne vieillissent pas trop bien – jetez un œil sur Tchao Pantin, la sensation de 1984….

Ensemble c'est tout, c'est le film de trop. Celui que Berri n'aurait pas dû faire. Bon, il paraît que la dépression, sa vieille compagne, l'a retrouvé pendant le tournage, mais ce coup de nuit n'excuse pas tout le naufrage. (En fait, à en croire les interviews de Guillaume Canet, Claude Berri aurait eu un accident cérébral pendant le tournage et c'est François Dupeyron qui serait venu épauler le vieux réalisateur malade. Ceci explique cela mais n'excuse toujours rien...)

Tiré d'un roman (de gare) d'Anna Gavalda, Ensemble c'est tout pose deux postulats invraisemblables: l'homme est bon, la France est belle. Autrement dit, Camille, technicienne de surface anorexique, s'avère extrêmement douée pour le dessin. Elle tombe amoureuse de Franck, un cuistot mal embouché, qui se révèle digne des plus grandes toques de France et de Navarre. C'est le livre des transformations positives. La grand-mère de Franck, râleuse patentée, a en fait un cœur en or. Touché par la grâce de l'amour, le garçon odieux baisant à couilles rabattues tout ce qui bouge ne jure soudain plus que par l'amour romantique…

Quant au colocataire du gâte-sauce, Philibert, aristocrate bègue et toqué (il a des TOC et porte une toque, fantaisie lacanienne inoffensive), il passe chez l'orthophoniste, puis se taille un franc succès dans son one man show. Si Philibert trouve les "mots pour le dire", dire zut à ses parents de sang bleu, dire "je t'aime " à la femme de ses rêves, le spectateur n'a évidemment pas droit à ces mots. Trop compliqué à écrire, à mettre en scène. Par paresse, par impéritie, le réalisateur se contente de montrer Philibert qui s'agite sur fond de musique. Par ailleurs, la rencontre de ce dadais en cardigan à carreaux et noeud pap' rose avec la femme de sa vie est un grand moment de cinéma: blonde, belle comme une fée, elle entre dans la boutique de souvenirs où il est vendeur. Elle lui tend cinq cartes postales; aussitôt Cupidon décoche sa flèche au son des mille violons, alors il lui offre les cartes. Une ellipse plus tard, poussé par sa fiancée, comédienne comme de bien entendu, il monte sur scène… Racontez ça à un cheval de bois et il se mettra à ruer.

Il y a pourtant pire. Par exemple, le patron d'une coquette auberge sous les ormeaux qui, entre la poire et le fromage, interpelle Franck avec cette rudesse bourrue propre aux gens de cœur: "Alorrrs petits cong, quand c'est-ti que tu la r'prends mon auberrrge?" (l'accent est imprécis, il est juste là pour marquer la ruralité inhérente à la générosité innée qui caractérise les gens simple). Beuh, c'est que j'ai pas les sous, répond Franck. "Mais qui te parrrle d'arrgent, mon garçong! Je suis vieux, veuf, j'avions poing d'enfants, tu me payerrrras quand c'est-ti que tu pourrrrrrras!" Et hop! Une auberge fleurie échoit gracieusement à Franck (il hérite aussi de la pimpante chaumière de sa mère-grand)! Camille accroche ses toiles magnifiques au mur! Philibert sert au bar, sa femme aussi, les guides gastronomiques rivalisent de superlatifs pour exprimer leur sincère émerveillement, alors Franck jette Camille sur son épaule et l'emmène dans les cuisines pour lui faire un petit… Il y a même Montand qui chante A bicyclette… Vive la France des valeurs éternelles!

Pourquoi ne pas chanter les bocages, la cassolette de foie gras à la marmelade de varech et la natalité dans un film dont le titre ressemble à un slogan électoral?.Malheureusement, Ensemble c'est Tautou est absolument dépourvu de l'excellence formelle qu'on est en droit d'attendre d'une bonne œuvre de propagande – ou d'un simple clip touristique. Claude Berri patauge. On ne croit à rien. Ni au bonheur facile, ni aux appartements de luxe, ni à la malle en osier et aux assiettes en porcelaine monogrammée que les aristocrates emmènent pour pique-niquer sous les toits, ni à l'amour toujours. Les comédiens sont impuissants à conjurer la vacuité de leurs personnages, Audrey Tautou définitivement horripilante.

D'une platitude rédhibitoire, ce manifeste du pantouflisme accuse par ailleurs du mou dans la temporalité et un relâchement coupable dans la mise en scène: après Noël, Camille et Franck vont à la campagne où des amis tuent (tardivement) le cochon (la Saint-Martin c'est en novembre). Ils restent endormis et ratent le début de la boucherie. Sans doute trop compliqué à organiser et filmer… Va pour la facilité: un puissant cri de goret en off... Et puis, sur le chemin du retour, Franck et Camille vont voir la mémé dans son EMS. Tiens? C'est déjà l'été, les arbres sont verts. Les tourtereaux n'ont pas l'air con avec leurs écharpes de laine et Claude Berri, vieux nabab qui ne bande plus, nous fait un peu pitié.

Osons Ozon

Cette semaine sort Angel, un mélodrame somptueux dans lequel François Ozon démontre en anglais qu'il est possible d'ajouter un piment rouge à l'eau de rose. Dans Télérama, le réalisateur raconte que c'est de l'étranger qu'est venu jadis le salut: faute d'argent, le tournage de Sous le sable s'était interrompu au bout de huit jours. "J'ai montré les vingt minutes déjà tournées aux Japonais qui ont eu envie de voir la suite. Contrairement aux Français…"

Pourquoi? "Un casting – Charlotte Rampling et Bruno Cremer – qu'ils trouvaient ringard. Et une histoire de vieux, de mort, de deuil qui leur faisait peur". Et voilà la situation du cinéma français résumée en deux phrases et quelques mots. Il n'a plus envie de faire œuvre poétique et philosophique, il veut juste du fun et du profit rapide.

Carte Noiret

NoiretEnviron 95 % des livres, généralement autobiographiques, écrits par des comédiens (ou leurs nègres), sont inintéressants. Parce que, dénués de style, ils ressassent des anecdotes périmées et des rancœurs éventées. Mémoire cavalière de Philippe Noiret (Robet Laffont) échappe à l'insignifiance. Parce qu'une carrière qui commence au TNP de Jean Vilar et se poursuit auprès de Hitchcok, Tavernier, Ferreri, Monicelli ou Chabrol est forcément intéressante. Parce que le comédien, disparu en novembre dernier, appartenait à une race en voie de disparition: celle des honnêtes hommes, épicuriens et fins lettrés.

Par ailleurs, Philippe Noiret a l'élégance de dégommer le petit écran ("Trahissant toutes les promesses de sa naissance, la télévision renonçait à son idéal d'institutrice du peuple, pour devenir le déversoir de toutes les démagogies", difficile de dire mieux) ou de dénoncer l'obscénité du Paris-Dakar.

Et puis, page 423, Philippe Noiret évoque détail étrange du folklore des comédiens, à savoir le mythe "la Carte". C'est-à-dire "une sorte de passeport invisible qui vous donne droit automatiquement au préjugé favorable des médias". Il y a ceux qu l'ont et ceux qui ne l'ont pas; elle est accordée on ne sait comment, elle peut être reprise de la même mystérieuse manière; elle est transmissible. "J'ai toujours pensé que Jeanne Moreau avait hérité la Carte de Simone Signoret"

Indéniablement, Noiret avait la Carte. C'est Jean-Pierre Marielle qui, le premier, lui en avait parlé: pour sûr le grand acteur à voix de baryton détient ce blanc-seing magique, de même que Jean Rochefort, abonné aux seconds rôles pendant des décennies et aujourd'hui adulé. Car sa culture, son humour décalé, sa moustache et son oeil qui frisent sont irrésistibles. Gérard Depardieu a longtemps eu la Carte, il l'a laissée tomber au fond d'en tonneau. Christophe Lambert ne l'a jamais eue et ne l'aura jamais, Samy Naceri non plus…

"La Carte est sans doute aussi vieille que le monde est monde", médite Noiret. Cette proposition nous renvoie à La Loterie à Babylone. Dans cette nouvelle, Borgès imagine qu'une classique loterie avec tirage au sort, lancée à Babylone en des temps antédiluviens, a connu des complexifications de règlements et des raffinements inouïs au cours des millénaires.

Plutôt que de verser des gains proportionnels aux sommes investies, la loterie a imaginé d'autres formes de rétributions. Sont apparus des éléments non pécuniaires, des récompenses honorifiques, mais aussi des gages. Une promotion au conseil des sages ou des jours de prison, une nuit avec une femme inaccessible ou "la mutilation, l'infamie variée, la mort". Tout peut être racheté, rejoué au tirage suivant. Il en découle une ramification infinie de possibles, "la loterie est une interpolation du hasard dans l'ordre du monde". Certains pensent qu'au siècle des siècles ce système de rétributions a continué de fonctionner, comme un moulin désaffecté dont les ailes tourne encore sous le vent. Le cri d'un oiseau les nuances de la rouille et de la poussière, les demi-rêves du matin, votre abonnement à L'Hebdo, la chanson qui conclut INLAND EMPIRE, ces pâquerettes sur le terre-plain devant la fenêtre du bureau, les mamelles gélatineuses que Noiret gloupe à la fin de La Grande Bouffe, tous ces infimes accidents de la vie seraient autant de hasards suscités par les dés qui roulèrent il y a dix mille ans dans la poussière ocre de Babylone…

La Carte est peut-être aussi issue de ces jeux de hasards. Elle a appartenu au bouffon de Nabuchodonosor, avant qu'il ne se fît décapiter, elle a appartenu à Triboulet, à Falstaff, à Molière, et puis une quinte flush désigna Philippe Noiret. La voici remise en jeu. Dans l'ombre immémoriale, la roue tourne toujours…

Chiffres hideux

On est là, bien peinard, à ne faire de mal à personne, quand on reçoit sans avoir rien demandé un mail commençant par les fiers propos ci-dessous copiés-collés:

"Le 16 fevrier 2007 Ghost Rider a commencé dans les cinémas des étas unit et a assuré. Nicolas Cage a foncé le premier place sûr les charts des cinémas amérique et a gagner 44.5 Mio dollar Box Office".

Bien sûr, le rédacteur de ce massage galvanisant a commis quelques menues infractions aux règles de l'orthographe et de la syntaxe, mais ce n'est pas entièrement de sa faute: le français n'est pas sa langue maternelle, il doit traduire des injonctions hollywoodiennes transitant par Zurich.

En dépit de ces handicaps formels, le message est clair. En bon français, il dit:

"Le 16 février 2007, Ghost Rider a connu un extraordinaire premier jour d'exploitation en salle aux Etats-Unis. Nicolas Cage s'est imposé en première place des courbes de fréquentation des cinémas nord-américains, produisant un chiffre d'affaires de 44, 5 millions de dollars".

Bien sûr, le sous-texte est primordial. Il claironne: "We are the champions of the world, Nicolas Cage vous la met bien profond". Et plus finaud, plus retors: "Ce film est excellent, 44, 5 millions de dollars le démontrent".

On pardonne la syntaxe défaillante, le franglais épanoui. On ne pardonne pas la grossièreté consistant à balancer des chiffres avec la laideur d'un marchand de porcs enrichi jetant une liasse de biftons sur la table d'une jeune fille pauvre.

Dans son excellent essai Cinéma: Autopsie d'un meurtre, Pascal Mérigeau, détaillant les circonstances qui ont amené le 7e art à abdiquer toute ambition culturelle, relève que jusqu'à la fin des années 70, les chiffres d'exploitation des films n'étaient "connus que des seuls professionnels, exploitants, distributeurs, producteurs, et n'intéressaient personne d'autre, souvent pas même les réalisateurs. En quoi, pensait-on alors, le nombre d'entrées réalisé par un film renseigne-t-il sur sa nature et sa qualité?"

Aujourd'hui, ces chiffres s'étalent sans vergogne dans les magazines. Ils ne sont pas même l'objet d'une recherche journalistique, mais l'argument suprême de campagnes promotionnelles où la quantité prime sur la qualité.

Ghost Rider a fait beaucoup d'entrées? Sachez qu'il a désolé tous ceux qui l'ont vu. Il semblerait que l'élément le plus marquant de ce blockbuster à deux roues soit les implants capillaires de Nicolas Cage.

Sachez encore que le film français qui cette semaine fonce le premier place sur les charts, c'est Taxi 4 (2 010 736 entrées selon Le Film Français). Cela veut-il dire que le navet à quatre roues est le meilleur film actuellement sur les affiches? Bien sûr que non. Ce machin franchouillard est une imbécillité absolue, je le sais, j'ai vu l'affiche.

Moquez-vous des chiffres, soyez fiers d'être le premier à voir un film inconnu plutôt que le 2 010 737e à vous taper une daube. Allez voir Vitus, INLAND EMPIRE, Lettres d'Iwo Jima, Le Dernier Rois d'Ecosse

Et méditez cette forte sentence: "Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes". C'est Victor Hugo qui l'écrit (dans Les Misdérables). Et encore, 150 ans avant la sortie de Taxi 4