The Air is On Fire
Ayant pris le thé avec Isabelle Carré, les fantômes de Lynch vinrent à sa rencontre. Autrement dit : après la lumière du jour, notre critique de cinéma s’est aventuré dans la nuit de l'inconscient.
Tout au bout du boulevard Raspail, l'inquiétante étrangeté s'est insinuée. La fondation Cartier pour l'art moderne se présente comme un emboîtement de parois transparentes. Des murs de plexiglas enserrent un jardin printanier et un immeuble de verre que griffent des lettres de néon rose dessinant DAVID LYNCH. Ce vendredi 23 mars, il faut ajouter une troisième cloison diaphane, la pluie grise qui détrempe Paris. Trempé comme un poisson dans la file d'attente, on entrevoit déjà, du côté sec de l'aquarium, là où l’air brûle comme en enfer, l’opacité troublante de quelques toiles monumentales. Comme ce camaïeu noirâtre, Shadow of a Twisted Hand Across My House ("Ombre d'une main tordue à travers ma maison"), conjuguant une araignée du soir, une maison rudimentaire que masque une main aussi massive qu'un arbre hanté.
Ayant passé sous un cèdre corseté de céramique multicolore, le visiteur entre pour découvrir avec The Air is on Fire (jusqu’au 22 mai)que l'immense cinéaste est aussi un immense peintre. Conditionnée par un fond sonore éminemment lynchien, mêlant infra basses et craquement lointains, comme une forêt qu'on abat du côté de Lumberton, comme une société industrielle qui fait naufrage, on s'aventure dans un labyrinthe mental révélant la beauté convulsive du dedans.
Il y a d’un côté les petits papiers de David Lynch, cette myriade de post-it, serviettes, papier à lettres d’hôtel, boîtes d'allumettes sur lesquelles le cinéaste gribouille compulsivement depuis toujours des hiéroglyphes, des formes géométriques, des insectes, des figures humaines ou animales. Emergent des formes qui s’épanouiront plus tard à l'écran, comme le fœtus d'Eraserhead, ou des mots comme "Fire walk with me". On y voit aussi une première esquisse de l'Angriest Dog of the World cher aux amateurs de ce blog.
Dans un autre registre, Lynch propose des Distorted Nudes, une série malaisante de nus mutants, ectoplasmes saphiques, odalisques mutilées par Photoshop, croisements monstrueux de montres molles et de filles folles…
Ce sont les toiles qui assènent le plus grand choc. Monumentales, sombres, tourmentées - de véritables croûtes, comme celles qui affleurent sur les genoux des enfants turbulents. David Lynch sait la beauté du panaris, du psoriasis, de la gangrène. En d’autres termes, ce qui l’intéresse dans la Petite fille aux allumettes, ce sont les allumettes brûlées jonchant le sol et les marbrures violâtres de rigor mortis qui tétanise la pauvre enfant dans l'aube danoise.
On a l'impression que David Lynch dispose de rêve en tube, comme le cirage, et que, pressés furieusement sur la toile, ces tubes excrète la pulpe même dont sont faits les cauchemars. La peinture fait des grumeaux, des caillots, des bouses résineuses... Intégrant à ses œuvres des matériaux composites - branches d'arbres, sparadrap, bras de poupée, patte de cabri, allumette brûlée, chewing gum, ampoules électriques, pièce d'argent, vêtements, lunettes, couteaux, rideaux -, il malaxe les pâtes de façon à produire d’épais reliefs. Il confronte les espaces bidimensionnels et tridimensionnels. Sur la photo immensément agrandie d'un canapé jaune, une femme s'affale, belle comme une traînée de porridge fossilisé, culotte baissée, sexe ouvert, d’autant plus obscène qu'elle est dotée d'un volume.
Les photos sont impuissantes à exprimer la force de ces oeuvres. Il faut absolument les voir de ses propres yeux. Par exemple, Rock with Seven Eyes. La reproduction dans le catalogue montre une tache noire percé de sept yeux. Un peu comme un gros plan d'araignée de face. L’original exhale une puissance malsaine. Le rocher noir est exagérément protubérant, crevé de sept furoncles brunâtres contenant un œil de verre en guise de pus – et ses yeux nous regardent… Ce n'est plus une araignée, mais le visage terrifiant du SDF charbonneux entrevu au fond d'une impasse de Mulholland Drive, c'est Nyarlathothep le chaos rampant…
Mister Redman donne l'impression que l'artiste a attrapé un diable ou un elfe rouge par la queue et l'a écrasé contre le mur, explosant ses ailes, révélant ses entrailles, bouillie sanieuse engluant dix de ces dés qui n'aboliront jamais le hasard. A la manière d’une case de bande dessinée, les peintures intègrent des textes qui infléchissent le regard et embrasent l’imagination. Exemples: Billy trouve un livre de devinettes dans son propre jardin… Billy c’est cette immense dadais filiforme tracé au doigt sur fond de noir c’est noir. De quelle couleur est son
jardin ? Ces devinettes sont-elles. Ou Bob aime Sally jusqu’à ce que son visage devienne bleu – parce qu’elle étouffe? parce qu’il l’a tapée? parce que Sally est le nom secret de la schtroumpfette? Quant à Mister Redman, il dit Because of wayward activity based upon un productive thinking BOB meets mister REDMAN ("En raison d'activité indisciplinée basée sur une pensée improductive BOB rencontre monsieur REDMAN"). "Oh non", geint le petit Bob, visiblement affolé par ce qui lui arrive. C'est déjà une séquence de cinéma. La peinture de Lynch est narrative. D’une certaine façons, ses films sublimes en sont le reflet imparfait…
A la boutique on vend le catalogue, des DVD, des cartes postales, des posters, mais aussi le café que le cinéaste a commercialisé en boîtes tubulaires noires et encore le service à café qu'il a dessiné: une tasse à ristretto (noire) sur son plateau spiralé (noir) avec une spatule (noire). Très élégants, mais 220 euros, ce qui fait cher le petit noir. Quant au grand crème, passez votre chemin, l’œuvre de Lynch n’est pas faite pour les buveurs de lait.










