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Visions du Réel

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Voilà, le rideau est retombé sur la 13 e édition de Visions du Réel. Pendant une semaine, nous avons fait écho l'écho des films projetés dans le cadre du festival et des rencontres. Aujourd'hui, la fatigue du festivalier cède place aux souvenirs et à la nostalgie. Mais comme dit Jean Perret "Tout va bien. On continue ensemble..."

VISIONS DU REEL 14 ème édition se déroulera du 18 au 24 avril 2008

Visions du Réel: la fiction contre-attaque

Photo_vdr_018La cérémonie de clôture a commencé avec vingt minutes de retard est s'est étirée pendant plus d'une heure devant un public forcément amorti.

Par chance, la trop longue soirée a commencé par un sourire: Agonie d'un melon, d'Alain Cavalier. Le cinéaste filme la pourriture en train de ratatiner le fruit et en voix off livre un commentaire malicieux: "Cerveau de Joseph Staline deux ans avant sa mort… Cerveau d'Adolf Hitler…"

Ensuite, les laïus, les discours, les remerciements se sont succédé, au gré desquels il apparaît que la culture est une valeur essentielle et Nyon un phare dans le paysage du cinéma documentaire, "Un des meilleurs festivals du monde" selon Andres Veiel, Grand Prix 23006 avec Der Kick, le "Heimat de mes films" pour Volker Koepp, Grand Prix 2007 avec Söhne.

Après la photo de famille, place au film du soir. Nick Broomfield, documentariste au talent exceptionnel (qu'on se souvienne de Aileen Wuornos: the Selling of a Serial Killer), a franchi le pas de la fiction avec Ghosts qui, se basant sur des faits avérés, retrace le cheminement douloureux d'une immigrée chinoise clandestine en Angleterre.

Fi_ghos2La fiction c'est le prolongement du réel, Jean Perret a raison de lui ménager un petit espace. Malheureusement, l'expérience s'avère peu concluante. Après une semaine passée à regarder la réalité droit dans les yeux, l'irruption de comédiens et de truquages (le sang sous la narine de l'héroïne ne vient pas d'un coup mais de la pipette du maquilleur) produit une impression de malaise. Comme une fausse note dans un concert.

Mené de façon linéaire, recourant à des trucs un peu ringards comme le cheminement de Londres à Bucarest dessiné sur une carte du monde, Ghosts met en scène des situations dont on a déjà pris connaissance par la presse ou la télévision et les ravale au rang de clichés sur l'immigration. Dommage.

Visions du Réel: and the winners are...

COMPETITION INTERNATIONALE:

LE JURY INTERNATIONAL:
Res Balzli (producteur, Suisse), Sylvia Feng (productrice, Taiwan), Arsinée Khanjian (actrice, Canada), Andres Veiel (réalisateur, Allemagne), décerne les prix suivants:


Grand Prix Visions du Réel, Fr. 15'000.- à:

   
SÖHNE de Volker Köpp, Allemagne

Ci_soen5L'émouvante histoire de quatre frère séparés par la guerre et qui se retrouvent cinq aujourd'hui: la Croix-Rouge a confondu deux dossiers...

Prix SRG SSR idée suisse, Fr. 10'000.- à:

   
SCENES DE CHASSE AU SANGLIER de Claudio Pazienza, Belgique-France


LE JURY DU PUBLIC:
Diane Daval, Elisabeth Saugy, Brigitte Waridel, Sébastien Farré, décerne le

Prix du public de la Ville de Nyon, Fr. 5'000.-
remis par la Municipalité de Nyon à:


           HEIMATKLÄNGE de Stefan Schwietert, Suisse

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A la découverte du jodel, qui n'est pas une curiosité folklorique mais un chant du néolothique.

et attribue une mention spéciale à

            
PULQUI, UN INSTANTE EN LA PATRIA DE LA FELICIDAD de Alejandro Fernández
            Mouján, Argentine



LE JURY INTERRELIGIEUX:
Robin E. Gurney (Grande Bretagne), Claudia Kaufmann (Suisse), Guy Bedouelle (Suisse), Benjamin Ruch (Suisse), décerne le

Prix du jury interreligieux de Fr. 5'000.-
remis par l’Eglise catholique suisse et la Fondation Templeton à


            WELCOME EUROPA de Bruno Ulmer, France

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Sur les traces des immigrants



LE JURY DU JEUNE PUBLIC:
Karl-August Kalfells, Audrey Loetscher, Benjamin Muzzin, Andrew Pickens, Barbara Pisanova, décerne le

Prix du jeune public de la Société des Hôteliers de la Côte de Fr. 2'500.- à


CABALE A KABOUL de Dan Alexe, Belgique

le Prix de la DDC de Fr. 5'000.- à

MANUFACTURED LANDSCAPES de Jennifer Baichwal, Canada

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La Terre remodelée de fond en comble par la main de l'homme - surtout en Chine

REGARDS NEUFS:

LE JURY REGARDS NEUFS:
Raed Andoni (producteur et réalisateur, Palestine), Vadim Jendreyko (réalisateur et producteur, Suisse), Philippe Lavalette (réalisateur et directeur de la photographie, Canada), Ana Isabel Santos Strindberg (directrice artistique du Festival Doclisboa, Portugal), décerne les deux

Prix de l'Etat de Vaud de Fr. 5'000.-
chacun à

            AKHMETELI 4 de Artchil Khetagouri, Géorgie et

            DAS LEBEN IST EIN LANGER TAG de Svenja Klüh, Allemagne



CINEMA SUISSE:

LE JURY CINEMA SUISSE:
Erkki Astala (producteur, YLE T1, Finlande), Lucienne Peiry (directrice de la Collection de l'Art brut de Lausanne, Suisse), Dr. Hannelore Wolff (déléguée ARTE à Rundfunk Berlin-Brandenburg, Allemagne), décerne le

Prix Télévision Suisse Romande de Fr. 7'000.-
à

           LE THEATRE DES OPERATIONS de Benoît Rossel, Suisse-France

le Prix Suissimage/Société suisse des auteurs SSA, Fr. 10'000.- à


          
RETOUR A GOREE de Pierre-Yves Borgeaud, Suisse

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Youssou N'Dour sur la piste du jazz et des esclaves.

TOUTES SECTIONS:

LE JURY REGARDS SUR LE CRIME:
Anne Reiser (avocate), Catherine Lovey (journaliste et criminologue), Theo Stich (cinéaste), décerne le


Prix «Regards sur le crime»
 de Fr. 5’000.- remis par un groupe d’avocats genevois à

LE COTE OBSCUR DE LA DAME BLANCHE de Patricio Henriquez, Canada





LE JURY INTERRELIGIEUX:
Robin E. Gurney (Grande Bretagne), Claudia Kaufmann (Suisse), Guy Bedouelle (Suisse), Benjamin Ruch (Suisse), décerne le

Prix spécial Templeton de la Fondation John Templeton de Fr. 5'000.-
à

            STATE LEGISLATURE de Frederick Wiseman, Etats-Unis

Visions du Réel: du côté de chez Bob le vrai

Bob97wallpaper Jean Perret était prévenu, j'avais mon mot d'excuse. En sortant un peu glacé de Zeit zu gehen, le temps était venu d'aller voir un autre vieillard en phase terminale: Bob Dylan à l'Arena, de Genève.
Le 5 octobre 1987, lors d'un concert pluvieux sur la Piazza Grande de Locarno, Bob Dylan a vu la lumière. Le public, lui, n'a vu qu'un chanteur  à bout de souffle s'empêtrant piteusement dans son répertoire. Dans une sorte de crise de panique, il a "inventé un mécanisme pour redonner vie à la formule en panne. J’ai fait ça automatiquement, au bord du vide, jetant un sort à ma façon pour chasser le démon. Aussitôt, c’était comme un pur-sang qui défonçait le portail. Tout est revenu, et en plusieurs dimensions. (…). Personne n’aura remarqué que c’était en fait une métamorphose. (…)  J’avais une faculté nouvelle qui semblait dépasser le nécessaire humain. S’il m’avait manqué un dessein, eh bien je l’avais. J’étais devenu un autre interprète, inconnu au vrai sens du mot. En plus de trente années de scène, je n’avais jamais vu ces régions-là, n’y étais jamais allé."
A partir de cette sombre nuit tessinoise, il a hanté les routes du monde, travaillant ni remords ni regrets la masse de ses chansons, les transformant soir après soir. Depuis vingt ans, Bob Dylan mène le Never Ending Tour, la tournée sans fin - comme une pierre qui roule…

Bob is in town Le voici à Genève à la tête de son gang, cinq cow-boys électriques qui répondent présent lorsqu'il s'agit de chauffer le bastringue à Sioux Falls (South Dakota) ou à Wichita (Kansas). Chapeauté de blanc, Bob déstructure deux heures durant ses anciennes chansons et assène avec une sécheresse métronomique les plus récentes. Le ci-devant troubadour fait œuvre de jazzman. Ses titres sont une matière qu'il réinvente sans trêve, extrayant des sucs et des venins inédits. Il malaxe les rythmes en breaks invraisemblables, brusques embardées vers le heavy blues, il dynamite les harmonies en dissonances stimulantes.
Les arrangements de certains titres restent étonnamment proches de l'original (l'intervention de lead guitar sur Like A Rolling Stone est quasiment celle inventé par Mike Broomfield en 1965); mais le Zim  désarticule savamment la prosodie. Il s'ensuit forcément un brin de frustration – à quoi bon signer des mélodies aussi limpides si c'est pour les badibulguer à l'envi? Seulement ce croassement de prophète crépusculaire, cette raucité qui s'est faite à la poussière de mille pistes, ce volume éraillé qu'ombre un accent de cynisme dégage une telle puissance qu'on pardonne à l'interprète les affronts qu'il fait au compositeur.
Des hymnes comme Just Like A Woman (assez chatoyant), l'implacable All Along the Watchtower ou Like A Rolling Stone sont impossibles à chanter avec Bob: les mots tombent à contretemps au gré d'un exercice se réclamant plus du talking blues que de la chanson. Quant à It's Allright Ma, assené comme un coup de trique, il rappelle que Dylan a inventé le rap au mitan des sixties.

Fragment d'Apocalypse Après trois morceaux, le chanteur laisse tomber sa guitare: jusqu'à la fin du concert, il joue du clavier électrique, de façon approximative et inspirée, notes aigrelettes nappant de façon vasouillarde certaines valses lentes (A Simple Twist of Fate, When the Deal Goes Down, Nettie Moore…) auxquelles elles confèrent une plus-value d'étrange désuétude ou turlupinant les boogies massifs tels Thunder on the Moutain ou Highway 61 Revisited que nos cow-boys dévalent à tombeaux ouverts.
Le concert se termine sur ce verset apocryphe de l'Apocalypse qu'est All Along the Watchtower – "Au loin un chat sauvage a grondé Deux cavaliers approchaient Le vent s'est mis à hurler"… Les temps sont proches. Les projecteurs se braquent sur le public. Bob et son posse ont pris la pose, regroupé autour de la batterie, impeccables dans leurs complets gris et sous leur stetson, cool et dangereux comme les caïds de la mafia de Duluth (Minnesota). Ils ont toisé les spectateurs sans piper mot. Et puis ils sont partis, ils ont repris la route, Lost Highway où rôde le fantôme des Chevrolet brûlées. Ça, c'est du réel comme on en visionne pas tous les jours, même à Nyon…

Le Kid n'est pas à Nyon Pour rester dans la tonalité dylanienne, le projet était d'aller voir Billy the Kid à Nyon. Parce que le desperado juvénile a inspiré à Sam Peckinpah l'un des plus beau westerns de tous les A_sam_peckinpah_pat_garrett_billy_ttemps, Pat Garrett & Billy the Kid, dans lequel Bob Dylan tient le rôle du coutelier Alias, aux côtés de Kris Kristofferson dans le rôle titre, et pour lequel il a composé une bande-son fabuleuse, ballades tex-mex et Knockin' on Heaven's Door, le plus triste des psaumes. Seulement, la copie du film de Jennifer Venditi n'est jamais arrivée. Alors, en attendant la soirée de clôture, on va regarder le soleil qui se couche, comme le vieux shérif mortellement blessé dans le film de Peckinpah va voir la rivière  qu'il ne descendra jamais sur son bateau et l'on entend au loin la voix du troubadour "It's getting dark too dark to see Feel I am knockin' on Heaven's door"...

Visions du Réel: l'heure de prendre congé

Rn_zeit2 On se dit bien que Zeit zu gehen ne se traduit pas par La joie de vivre. De là à imaginer que ce Temps de partir fût si sombre ou, en d'autres mots, que ce film présenté dans la section Nouveaux Regards donne à voir tant de vieux regard, regards épuisés, regards déjà pleins de nuit, il y a un pas douloureux à franchir.

Dans un hospice viennois, des cancéreux en phase terminale attendent la délivrance. Bien sûr, il y a quelques instants de grâce, comme cette femme qui joue délicatement de la cithare pour charmer son mari mourant. Ou la joie d'une nonagénaire, le visage déformé par un cancer de la peau, qui reçoit ses arrière-petits-enfants et leur refile un petit billet. Il y a même un peu d'humour (noir), avec le type rongé par un cancer des poumons qui s'éteint en fumant une dernière cigarette.

Mais, malgré la douceur des gestes infirmiers, malgré le stoïcisme des condamnés, l'atmosphère du film est écrasante. Toux qui nous déchirent l'âme, épuisement absolu, constats d'échec: "Ça m'ennuie de mourir, reconnaît un sexagénaire. En même temps, je n'ai pas eu une vie très heureuse. Si je meurs, je ne raterais pas grand choses". Sur la terrasse, une grand-mère rêve de s'en aller paisiblement. Elle évoque sa mère "C'est Hitler qui l'a tuée. Il a tué son âme" et c'est horrible de voir que, soixante ans après sa disparition, le salopard à moustache fait encore de l'ombre sur des vies déclinantes.

On le sait, la mort fait partie de la vie. Oui, Anita Natmessnig  signe un documentaire "chaleureux et plein de respect". Mais, à la manière de Zeit des Abschied, de Mehdi Sahebi, qui suit les derniers mois d'un toxicomane cancéreux, levée de corps, incinération et dispersion des cendres inclus, Zeit zu gehen est un film très éprouvant. On se force à le regarder, tel un nécessaire memento mori. On se dit que c'est peut-être à travers le cinéma que notre civilisation renouera avec la mort qu'on occulte. Mais a-t-on envie de voir ces images?

Zeit zu gehen se termine sur un joli plan: un tourniquet tourne à toute vitesse parmi les fleurs. Il s'arrête, comme la roue de la vie. Et puis il se remet à tourner, comme la roue de la vie. Cette symbolique nous aide à réintégrer le monde des vivants. A l'angle de la place Perdtemps (de partir), un parterre de pavots éphémères chatoie au soleil d'avril.

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Visions du Réel: festival de festivals

Le happening valait son pesant de pardini. Lorsque Nicolas Bideau a demandé, comme ça, pour voir, "Qui parmi vous représente un festival?", quelque 80% des personnes qui suivaient la Table ronde sur les festivals cinématographiques suisses ont levé la main.
Le chef de la section cinéma a affiné la question: "Qui parmi vous représente un festival de dix ans d'âge?". Alors les deux tiers des mains levées sont retombées. A "Qui parmi vous représente un festival de vingt ans d'âge?", une dizaine de mains sont restées levées.
Achevant sa moisson, il a finalement demandé "Qui parmi vous représente un festival de vingt ans d'âge?" et alors il n'y avait plus guère qu'Ivo Kummer, directeur des journées cinématographiques de Soleure et Nadia Dresti, adjointe à la direction du Festival de Locarno, à s'annoncer présents. Ce décompte à rebours a illustré mieux que tous les discours de la terre l'inflation festivalière qui a saisi la Suisse - comme la plupart des pays occidentaux - depuis les années 80...
Rassemblant Jean Perret, directeur de Visions du Réel, la distributrice Monika Weibel (Frenetic), Anne-Marie de Andrea, de La Poste, le réalisateur et producteur Xavier Ruiz et Nicolas Bideau, cette table ronde qui se déroulait tout à l'heure au dernier étage du château de Nyon, vue imprenable sur le Léman aux mille perchettes, marquait le début de la procédure en cours de soumission des contrats de prestations entre l'OFC et les festivals. Dix-neuf festivals cinématographiques suisses sont candidats à la conclusion d'un contrat couvrant les années 2008-2010. Ils sollicitent un montant total de 14 millions. Le crédit de l'OFC pour les trois années à venir est de l'ordre de 7,5 millions de francs pour ces trois prochaines années. Bideau rappelle que les débuts de l'aide fédérale remontent à 1964, 20 000 francs pour Locarno; en 2007, c'est 1,5 millions...
Qui seront les heureux élus? Quels festivals seront "labellisés" Confédération helvétiques? Après avoir été examinés d'un point de vue économique par un expert comptable, les dossiers seront soumis à une commission d'experts qui les étudieront selon des critères socio-culturels et économico-professionnels. A quel besoin répond un festival? Quel est son retentissement? Sa visibilité?  Sa valeur ajoutée?  Son rôle sur les marchés nationaux et internationaux? Son existence dans les média et dans l'esprit du public? Son rôle éducatif auprès des jeunes générations gavées d'images électroniques? 
La commission se compose de: Tina Boillat, spécialiste en communication et en promotion, Christian Davi, producteur de films (Vitus), Fosco Dubini, réalisateur, Monika Weibel, distributrice, et votre serviteur, journaliste et critique de cinéma à L'Hebdo (en vente dans tous les kiosques), qui tape actuellement son blog dans l'obscurité de la salle de presse, à l'Usine à Gaz, au lieu de boire des verres sur les terrasses avec, par exemple, Pierre-Yves Borgeaud, heureux de l'accueil qui a été fait hier soir à Retour à Gorée, le magnifique film dans lequel il suit Youssou N'Dour sur la trace du jazz.

Visions du réel: ça baigne dans le beurre

FiletpercCher Jean Schmutz, président du comité du Festival, lorsque vous fîtes votre allocution de bienvenue lors de la cérémonie d'ouverture de la 13 e édition de Visions du Réel, vous eûtes la gentillesse de citer mes écrits.

Vous eussiez pu vous référer aux chiffres du documentaire, aux analyses en profondeur, aux réflexions de Jean Perret, à la dialectique du vrai et du faux dans l'œuvre de Michael Moore, aux inventions verbales qu'autorisent les PUM… Vous préférâtes mentionner une accroche en dernière page de L'Hebdo qui fait de la réclame pour le blog ci-présent et dans laquelle, sur le ton le plus badin qui soit, j'évoquais les terrasses nyonnaises et leurs corollaires, "les filets de perches et autres exquises manifestations du réel".

Ce qui me sert d'amis n'eut de cesse par la suite de se gausser et de railler, rabaissant le cinéphile distingué au rang de chroniqueur gastronomique, voire de simple goinfre. Rongeant mon frein, je jurai de me venger.

C'est fait, et je n'ai pas honte. Hier soir, à la brune, je procédai à ce rite inexorable dans un festival qui se déroule entre un lac frétillant de poiscaille et une affiche sur laquelle on devine l'ombre d'un gros poisson: je mangeai des filets de perche sur une terrasse en compagnie d'une Swiss Films executive. Venue de Zurich, métropole sub-arctique où le marbre des banques invalide jusqu'à l'idée même de terrasse et où la gastronomie se pratique par louches d'émincé au curry accompagné de betteraves bouillies, ma commensale était frappée par l'exquis raffinement de cet humble plat de pêcheurs vaudois, et aussi par les reflets changeants du Léman, par le vin blanc qui repeint les cœurs au printemps comme dit la chanson, par tous les sortilèges de cette nuit para méditerranéenne où flottaient l'écho des jours anciens et les fantômes de ceux qui ne sont plus

Alors, cher Jean Schmutz, cher président du Festival, merci de m'avoir incité à sortir des salles obscures, à trahir mon devoir de cinéphilie et souscrire pleinement à cette exquise manifestation du réel qui se sert avec des pommes de terres (frites ou à la vapeur). Et qu'on se le dise au fond des ports: le réel est encore meilleur avec du beurre…

PS: j'ai un peu trafiqué la photo pour bien détacher le sujet du décor. Ce petit bricolage fait-il de moi un "manufactureur de dissent", un manipulateur à la Michael Moore, ou un poète de l'image? Le débat est ouvert...

Visions du Réel: le Libéria, côté coeur

He_lost1 Le CICR, c'est la porte d'à côté, juste là, à Genève. Mais c'est une autre planète. Le travail prodigieux, ingrat, frustrant qu'accomplissent les délégués là où le destin de la planète saigne reste méconnu.

Avec discrétion et sensibilité, Luzia Schmid a suivi pendant un an Leila, une volontaire irlandaise, dans sa première mission. Dépêchée au Liberia, la jeune femme redoute d'abord ce pays d'une sinistre réputation. Elle découvre que la réalité diffère des préjugés, que les gens sur place ont besoin d'aide pour reconstruire un pays dévasté.

Leila a pour mission de réunir les enfants et leurs parents séparés par la guerre. Lost in Liberia se concentre sur trois cas, Amelia, 14 ans, mère de jumeaux, qui retrouve sa famille; Mamady, dit Sheriff, un enfant soldat et la petite Korpo qui vit dans une autre famille.

Visage bouleversant des gosses. Korpo qui ne dit jamais un mot mais qui a tout vu, tout compris. Et Mamady qui a vu trop de choses, qui a porté les armes, qui porte encore les stigmates de la folie meurtrière, un ongle peint en rouge comme une marque de dandysme assassin, Mamady qui est heureux de recevoir un ballon, mais dont on sent que la nuit qu'il a traversée n'a pas relâché son étreinte. Puisse la résilience qu'on voit à l'œuvre dans Söhne de Volker Koepp profiter aussi à ces petits damnés…

Lumineuse, Leila explique la douleur qu'implique de procéder perpétuellement à des choix, de savoir qu'on ne peut pas aider tout le monde. "C'est déjà difficile de fournir des traitements personnalisés à tout le monde en Europe, alors là, vous imagiez, dit-elle en faisant un geste circulaire englobant les pistes défoncées, les murs écroulées, les impacts de balles et les gosses abandonnés... Mais on fait ce qu'on peut".En neuf mois de missions, elle a ressemble 40 familles. C'est peu. C'est beaucoup.

Visions du Réel: cinq frères unis malgré tout

Ci_soen4 Alain Tanner dit: "Rien n'est plus sage qu'un arbre". Ce n'est pas par hasard que Volker Koepp commence Söhne au pied d'un arbre. Un châtaigner plusieurs fois centenaire qui dresse ses ramages frémissant dans la campagne polonaise. Il faut douze pas pour faire le tour de ce géant. Ou alors cinq frères, mains jointes, pour entourer son tronc énorme. "Cinq, c'est le nombre juste", se réjouissent-ils.
Quand ils étaient enfants, l'arbre fournissait d'abondantes châtaignes. Et puis la guerre est passée par là, dispersant les membres de la famille...
Les grands-parents ont été déporté par les Russes, le père est mort au front. La mère a fui la Prusse occidentale pour chercher refuge dans le sud de l'Allemagne avec deux de ses quatre fils; les autres ont été confiés sur place à des familles d'adoption. La fin du conflit n'implique pas la fin des tourments. Les frontières ont changé, le rideau de fer est tombé. La mère passe clandestinement la frontière pour retrouver ses enfants. Elle est emprisonnée. Il faut des années pour que les quatre frères puissent être réunis. Dans l'aventure, ils en trouvent un cinquième, Rainer. Une erreur de l'administration, qui a confondu cet orphelin avec l'un des deux frères restés à l'Est...
A travers les témoignages, souvent bouleversants des cinq naufragés de la guerre, Volker Koepp rappelle que les souffrances qu'engendre la guerre perdurent bien au-delà de la cessation des hostilités. Familles éclatées, enfants perdus, problèmes d'identité ("Je n'existais même pas", se marre  Rainer) que les nouvelles générations intègrent et perpétuent.
Par chance, des moments de grâce mettent un dièse à la gravité de Söhne, quand le naturel s'invite, quand la vie reprend ses droits, quand le sourire fait son nid sur les ruines psychologiques. Le réalisateur capte parfaitement ces instants fugaces, ces éclaircies bienvenues témoignant de la capacité de résilience.
Sexagénaires, les frères sont retournés tous ensemble dans l'ex-propriété familiale de Poméranie. Ils y retrouvent le (très) vieux jardinier - qui s'appelle Rosengarten... Ils lisent le nom des ancêtres sur des tombes que le temps polit. Certains se disent qu'ils préféreraient dormir là, sous les arbres plutôt qu'au cimetière d'Heidelberg, d'autres que la patrie se trouve où est le coeur. Ils se demandent à quoi aurait ressemblé leur existence si le malheur ne les avait écrabouillés au plus tendre de leur enfance.Ils déambulent dans les allées du grand parc paisible, parmi les "souvenirs positifs". L'un d'eux montre un chêne. Quarante ans plus tôt, lors de sa première visite sur les traces du passé perdu, il a ramassé une noix, l'a plantée à l'ouest. Le noyer a crû, il donne des fruits à son tour. Rien n'est plus sage qu'un arbre...

Visions du réel: Leonard Retel Helmrich, l'homme qui a donné des ailes à la caméra

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Spider-man 3 va prochainement déferler sur les écrans du village global. Dans ce troisième volet du blockbuster annoncé, l'homme-araignée virevolte au sommet des gratte-ciels les plus élancés, défie sans trêve les lois de la gravitation, fait des chutes de mille mètres et se rattrape à 15 centimètres du splatch final en éjaculant un fil de rappel... Parfaitement chorégraphiées à la palette graphique, ces acrobaties époustouflantes tourneboulent la tête du spectateur comme un tour sur le Grand Huit, mais n'instillent jamais le venin délectable du vertige.

At_lrhr2 Mais quand Leonard Retel Helmrich filme un personnage qui traverse à pied un pont ferroviaire en Indonésie, une angoisse sourd. Le marcheur progresse le long d'une étroite poutrelle de fer, dénuées de garde-fous. Quelque 80 mètres plus bas, des rizières verdoient. Le vent qui siffle ajoute au malaise. La scène a valeur symbolique, elle se réfère à la croyance musulmane selon laquelle chaque pas que nous faisons dans la vie est un pas sur le pont dangereux qui mène au paradis. Ayant franchi l'interminable pont, le comédien, de confession chrétienne, s'est converti à l'islam à la fin de la prise de vue.

Le réel peut produire plus d'effets que les plus novateurs des effets spéciaux. Parce qu'il procède de la pesanteur, parce qu'il a un poids, un volume. Encore faut-il le filmer de façon à en exprimer le suc puissant. Leonard Retel Helmrich s'est donné les moyens de traduire la réalité avec une fluidité exceptionnelle. Bricoleur, il a mis au point diverses déclinaisons de la steadycam qu'il détaille lors d'un Atelier. Il y a cette petite caméra dont il déplie les "ailes", une sorte de guidon articulé permettant à l'appareil d'effectuer toutes sortes de mouvement latéraux et ausi des loopings. Une autre caméra, juchée au sommet d'un long mat de bambou, est pilotée par un volant: ce dispositif permettant de prendre de la hauteur dans les prises de vues évoque quelque diplodocus braquant son museau noir sur les objets qui l'entourent...

Muni de ces ingénieux artefacts, le cinéaste entre au plus profond de la réalité indonésienne -200 millions d'habitans, chaos politique, dépression économique...-, glissant d'un visage à l'autre, passant sans heurt d'une chambre à l'autre. Pendant la femeuse traversée du pont, les points de vue se diversifient. Dans un même mouvement ample, la caméra précède le marcheur, puis se concentre sur ses pieds, avant de s'envoler pour découvrir la silhouette humaine infime dans l'immensité vertigineuse du paysage. Leonard Retel Helmrich avoue en riant qu'il a le vertige et que, sur le pont, il mourait de peur. Peur que le diplodocus percute le marcheur, peur qu'il bascule entraînant tout le monde dans le vide...

Né en 1959 aux Pays-Bas, le réalisateur indonésien du côté de sa mère et Hollandais du côté de son père a fait de la fluidité des mouvements de caméra son image de marque. C'est auprès de marionnettistes qu'il a appris les gestes qui donnent vie sans brusquerie aux objets inanimés. Il observe que si l'on dessine à l'ordinateur, les traits sont parfaitement lisses; à la main, ils le sont moins, mais dégagent plus d'émotion. Ce qu'il cherche avec ses caméras améliorées, c'est une fluidité émue. Cette technique lui permet aussi de ne pas se planquer derrière l'appareil, mais d'évoluer à côté de lui et de participer à l'action, à la vie des gens qu'il rencontre. Il préconise l'apprentissage du tai chi pour aquérir la maîtrise du mouvement et                                  dit qu'il préfère manipuler les mouvements de caméra plutôt que les gens.

Présenté à Nyon l'an dernier, Promised Paradise met en scène un marionnettiste indonésien, amuseur de gosses et commentateur social impertinent, qui avec trois fois rien, une carton à jouets, une forme de poisson découpée dans du balsa, un morceau de papier rouge qu'on froisse pour faire les flammes, recrée le drame du 11-Septembre. Ce provocateur va trouver dans sa prison un terroriste islamiste, poseur de bombe avéré. Il lui lit des extraits de son livre, ponctués de commentaires ironiques, et l'interroge sur le bien fondé de son activisme meurtrier. L'autre répond avec impétusosité ou en déployant des trésors de dialectique (en attaquant l'Afghanistan et l'Irak, que le Prophète a désigné comme lieux de la renaissance de l'Islam,  Chrétiens et Juifs démontrent qu'ils croient encore plus au Coran que les Musulmans...).

Le face à face du bouffon et du tueur n'a en fait jamais eu lieu. Le premier n'a jamais fait que de regarder le DVD du second. Bien qu'expressément explicitée à l'écran, cette mise en scène a agacé certains puristes. Tant pis pour eux: elle produit du sens de la même manières que les lisses arabesques que dessine dans l'air l'objectif de Leonard Retel Helmrich exprime la mobilité du regard humain. Et rappelle que la technologie doit être au service d'une morale.