Bergman: "Cris et Chuchotements"
La Mort, elle est facétieuse. Elle unit dans son étreinte des frères humains si dissemblables. Michel Serrault n'a jamais joué dans un film de Bergman et il est à parier que La Cage aux Folles n'était pas le film préféré du maître suédois. Ils se sont éteints à quelques heures d'intervalle, il sont partis ensemble – on pense à la danse macabre qui conclut Le 7e Sceau.
Aujourd'hui, ils partagent la une des journaux – de façon tout à fait significative: Libération affiche en pleine page une photo de Bergman avec un titre laconique emprunté à un de ses films: "Le silence"; un bandeau noir signale "Michel Serrault, mort d'un clown majuscule". En revanche, Le Matin fait sa une sur Ratatouille ("Attention aux rats") et rappelle dans un coin que Serrault était un "éternel farceur". Bergman? C'est qui ça?
Même décalage à la télévision. TF1 diffuse un produit maison, Monsieur Léon; une autre chaîne préfère une oeuvre délicate: Le Bonheur est dans le pré, qui chante le retour aux valeurs vraies de la nature et du foie gras d'un petit fabricant de WC (ouarf), du côté de Moncuq sur Bèze (ouarf ouarf).
Pas trace de Bergman sur le petit écran à l'heure des hommages. Laissant Serrault piquer du nez dans une assiette de rognons bien grasse, il était temps d'allumer le lecteur de DVD pour Cris et Chuchotements (1972).
Aïe! Aïe! Aïe! On a beau être adulte et vacciné, revoir ce film nous émerveille et nous glace comme la première fois. La violence psychologique, la cruauté mentale que le cinéaste met en scène sont insoutenables. La splendeur visuelle de l'œuvre nous transporte. Le rouge domine - on dit que le chef opérateur Sven Nykvist avait choisi des tapisseries aux nuances si subtiles que même Bergman ne les remarquait pas. Chaque plan se termine dans un fondu au rouge d'une tonalité indéniablement métaphysique: c'est le rouge du sang sous la dentelle. "C'est un tissu de mensonges", râle Karin, révoltée soudain par l'hypocrisie des liens sociaux. Sa main se crispe et brise son verre de vin. Elle se prépare pour la nuit et, plutôt que d'accomplir le devoir conjugal, elle glisse un tesson de verre dans son vagin. Elle attend son mari, jambes ouvertes, se barbouille la bouche de sang, rit comme un clown dément…
Cris et Chuchotements analyse les rapports de trois sœurs unies par des liens indéfectibles d'amour, de haine, de jalousie et d'envie qui se retrouvent dans l'ambiance feutrée de la maison familiale, cliquetantt de pendules innombrables, baignée pas la lumière pâle de l'automne. Atteinte d'un cancer, Agnès va mourir. Karin et Maria la veillent; Anna la servante aussi.
Agnès a rendu son dernier soupir dans des souffrances atroces. La nuit suivante, les trois femmes entendent des pleurs. Livides, spectrales, aveugles, Karin et Maria sont tétanisée dans l'antichambre de la défunte. Anna va trouver Karin. Elle est morte, mais elle n'arrive pas à dormir. Elle a froid. Elle appelle ses sœurs. Anna fait entrer Karin. "Touche-moi, réchauffe moi", demande la morte. "C'est répugnant", crie Karin. Elle s'enfuit, prise de panique. La réaction de Maria est moins violente: "Je vis et je ne veux rien avoir à faire avec la mort, dit-elle. Peut-être que si je t'aimais… Mais je ne t'aime pas". Reste Anna, la servante au grand cœur, qui se dénude et serre Agnès sur son sein maternel dans une étreinte ambiguë, à la fois spirituelle et charnelle. Cette scène d'un onirisme terrifiant est un des moments les plus forts que le cinéma ait jamais donné à voir, elle hante à jamais ceux qui l'ont vue en 1973…
Bourgeois au cœur dur, Maria, Karin et leurs maris congédient Anna. Ils lui offrent un objet de son choix en souvenir de la défunte. Elle prend le journal intime. Elle accède à la vérité de cette femme et peut-être au secret du bonheur, soit la suspension de la souffrance, l'acceptation de l'éphémère qui seule garantit la plénitude de l'existence…
Grandiose. Sublime témoignage d'un temps où le cinéma osait être pleinement adulte.
Réjouissez-vous, jeunes générations, qui ne connaissez pas l'œuvre de Bergman: demain soir, le festival de Locarno projette Sarabande (2003) sur la Piazza Grande, en seconde partiee de soirée. Et, pour ceux qui n'ont pas la chance d'aller à Locarno, la TSR diffuse ce même film, le dernier tourné par le génie suédois, dimanche soir, vers 22 h 15.










