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Bergman: "Cris et Chuchotements"

Cris_et_chuchotements La Mort, elle est facétieuse. Elle unit dans son étreinte des frères humains si dissemblables. Michel Serrault n'a jamais joué dans un film de Bergman et il est à parier que La Cage aux Folles n'était pas le film préféré du maître suédois. Ils se sont éteints à quelques heures d'intervalle, il sont partis ensemble – on pense à la danse macabre qui conclut Le 7e Sceau.

Aujourd'hui, ils partagent la une des journaux – de façon tout à fait significative: Libération affiche en pleine page une photo de Bergman avec un titre laconique emprunté à un de ses films: "Le silence"; un bandeau noir signale "Michel Serrault, mort d'un clown majuscule". En revanche, Le Matin fait sa une sur Ratatouille ("Attention aux rats") et rappelle dans un coin que Serrault était un "éternel farceur". Bergman? C'est qui ça?

Même décalage à la télévision. TF1 diffuse un produit maison, Monsieur Léon; une autre chaîne préfère une oeuvre délicate: Le Bonheur est dans le pré, qui chante le retour aux valeurs vraies de la nature et du foie gras d'un petit fabricant de WC (ouarf), du côté de Moncuq sur Bèze (ouarf ouarf).

Pas trace de Bergman sur le petit écran à l'heure des hommages. Laissant Serrault piquer du nez dans une assiette de rognons bien grasse, il était temps d'allumer le lecteur de DVD pour Cris et Chuchotements (1972).

Aïe! Aïe! Aïe! On a beau être adulte et vacciné, revoir ce film nous émerveille et nous glace comme la première fois. La violence psychologique, la cruauté mentale que le cinéaste met en scène sont insoutenables. La splendeur visuelle de l'œuvre nous transporte. Le rouge domine - on dit que le chef opérateur Sven Nykvist avait choisi des tapisseries aux nuances si subtiles que même Bergman ne les remarquait pas. Chaque plan se termine dans un fondu au rouge d'une tonalité indéniablement métaphysique: c'est le rouge du sang sous la dentelle. "C'est un tissu de mensonges", râle Karin, révoltée soudain par l'hypocrisie des liens sociaux. Sa main se crispe et brise son verre de vin. Elle se prépare pour la nuit et, plutôt que d'accomplir le devoir conjugal, elle glisse un tesson de verre dans son vagin. Elle attend son mari, jambes ouvertes, se barbouille la bouche de sang, rit comme un clown dément…

Cris et Chuchotements analyse les rapports de trois sœurs unies par des liens indéfectibles d'amour, de haine, de jalousie et d'envie qui se retrouvent dans l'ambiance feutrée de la maison familiale, cliquetantt de pendules innombrables, baignée pas la lumière pâle de l'automne. Atteinte d'un cancer, Agnès va mourir. Karin et Maria la veillent; Anna la servante aussi.

Agnès a rendu son dernier soupir dans des souffrances atroces. La nuit suivante, les trois femmes entendent des pleurs. Livides, spectrales, aveugles, Karin et Maria sont tétanisée dans l'antichambre de la défunte. Anna va trouver Karin. Elle est morte, mais elle n'arrive pas à dormir. Elle a froid. Elle appelle ses sœurs. Anna fait entrer Karin. "Touche-moi, réchauffe moi", demande la morte. "C'est répugnant", crie Karin. Elle s'enfuit, prise de panique. La réaction de Maria est moins violente: "Je vis et je ne veux rien avoir à faire avec la mort, dit-elle. Peut-être que si je t'aimais… Mais je ne t'aime pas". Reste Anna, la servante au grand cœur, qui se dénude et serre Agnès sur son sein maternel dans une étreinte ambiguë, à la fois spirituelle et charnelle. Cette scène d'un onirisme terrifiant est un des moments les plus forts que le cinéma ait jamais donné à voir, elle hante à jamais ceux qui l'ont vue en 1973…

Bourgeois au cœur dur, Maria, Karin et leurs maris congédient Anna. Ils lui offrent un objet de son choix en souvenir de la défunte. Elle prend le journal intime. Elle accède à la vérité de cette femme et peut-être au secret du bonheur, soit la suspension de la souffrance, l'acceptation de l'éphémère qui seule garantit la plénitude de l'existence…

Grandiose. Sublime témoignage d'un temps où le cinéma osait être pleinement adulte.

Réjouissez-vous, jeunes générations, qui ne connaissez pas l'œuvre de Bergman: demain soir, le festival de Locarno projette Sarabande (2003) sur la Piazza Grande, en seconde partiee de soirée. Et, pour ceux qui n'ont pas la chance d'aller à Locarno, la TSR diffuse ce même film, le dernier tourné par le génie suédois, dimanche soir, vers 22 h 15.

Michel Serrault

Serrault Près de 160 films dont une centaine oubliables et oubliés – Un clair de lune à Maubeuge, Cent briques et des tuiles, Jaloux comme un tigre… "On m'a reproché d'avoir tourné des navets. J'en ris. Mon pauvre ami, je le savais avant vous!" s'exclamait-il. Monstre sacré, figure incontournable du paysage cinématographique, il a été tout à la fois un ami de la grande famille du cinéma français, un grand frère zinzin, un oncle rigolo, un grand-papa foldingue.

Formé à la rude école du cabaret il cachetonne dans des nanars et doit la gloire à la flamboyante Zaza de La Cage aux Folles. Michel Serrault a un grain de folie et il en abuse. Il peut être désopilant (qu'on se souvienne de lui en César gay draguant Coluche dans Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ, fameuse gaudriole témoignant d'une paresse cinématographique impensable aujourd'hui), le sait et tient à le prouver, parfois jusqu'à saturation: comme possédé par Zaza, il fait si fort le guignol, traversant une quelconque Nuit des Césars avec un plat de spaghetti renversé sur la tête en déblatérant, qu'il nous navre.

On peut lui préférer des personnages moins exubérants: Serrault excelle à composer les petits pères de l'ombre, un peu bizarres, un peu pathétiques, un peu tordus voire légèrement assassins sur les bords – significativement, le seul film qu'il ait produit est Docteur Petiot, dans lequel il tient le rôle titre - serial killer feutré, fonctionnaire plus ou moins véreux, plus ou moins tatillon, notaire patelin, notable cauteleux, ronchon en velours côtelé, misanthrope fêlé: voir Les Fantômes du Chapelier, de Chabrol, Nelly et M. Arnaud, de Sautet, ou Garde à vue de Claude Miller.

Sur le tard, comme Gabin en son temps, il s'est spécialisé dans les rôles de patriarches (L'Affaire Dominici, justement) ou de paysans pleins de bon sens (Une Hirondelle a fait le printemps).

En février 1992, Michel Serrault pleurait à la télévision en parlant de son ami Jean Poiret qui venait de mourir avec lequel il avait formé un duo comique redoutable. Aujourd'hui, il a retrouvé son vieux copain. Car la mort disperse les assemblées et détruit les couples; mais à la fin, elle les réunit tous, même les clowns.

Ingmar Bergman

Bergman_2Autrefois, il n'y avait pas d'ordinateurs, pas de télévision. Pour rêver en images, il n'y avait que le cinéma.

Et au cinéma, il n'y avait pas de blockbusters, pas de machins pétaradants précédés par des campagnes de marketing non moins assourdissantes. Il y avait des âneries, bien sûr, mais il y avait aussi les grands films populaires que signaient MM. Fellini, Bunuel et Bergman. On peine à croire que des oeuvres aussi riches, aussi poétiques, aussi profondes, aussi audacieuces composaient le menu de nos sorties adolescentes.

Aujourd'hui, Ingmar Bergman est mort paisiblement, sur son île de Färo. Il avait 89. Il avait tourné 47 films pour le cinéma puis, histoire d'occuper sa retraite, encore onze films pour la télévision- dont le bouleversant En présence d'un clown, dans laquelle la mort s'en vient avec un nez rouge et Sarabande, le dernier, en 2003, qui prolonge Scènes de la Vie conjugale. Scénariste et réalisateur, Bargman était aussi un homme de théâtre. Il a mis en scène Ibsen, Shakespeare, Strindberg, Molière. Il fut un temps où il tournait en été pour se consacrer à la scène en hiver.

Marqué par une éducation austère, hanté par le culpabilité du protestantisme et celle d'avoir adhéré dans sa prime jeunesse aux idées du national-socialisme, Ingmar Bergman a exorcisé ses tourments à travers deux thèmes principaux, à savoir l'angoisse du monde qui s'interroge sur Dieu, le Bien et le Mal, le sens de la vie et l'incommunicabilité au sein du couple.

Seventh11Le réalisateur suédois disait "C'est l'ombre de la mort qui donne relief à la vie". Cette ombre a imprégné tous ses films. Qu'on se souvienne du 7 e Sceau, cette allégorie médiévale dans laquelle un chevalier dispute une partie d'échecs avec la Mort. Et Les Fraises sauvages qui suit un vieux professeur dans un dernier voyage hanté par les souvenirs d'une vie. L'extraordinaire Cris et Chuchotements, dans lequel une mourante convoque ses sœurs à son chevet. La nuit qui suit son trépas, revenue d'entre les morts, elle demande à ses sœurs qu'elles la réchauffent; les n'y arrivent pas; c'est la servante maternelle qui sert la revenante contre son sein dans une Piéta qui marque à jamais le spectateur…

Fanny_och Et puis il y bien sûr le sublime Fanny et Alexandre, film testament dans lequel le cinéaste se souvient de son enfance et couvre tous le registres des sentiments humains, du trivial au sublime. Un enchantement absolu…

Sombres, torturés, psychologiquement très durs (Persona), marqués d'images terrifiantes (le regard aveugle de Face à Face, le cadavre de vache dans la rivière au pied de la maison de Fanny et Alexandre), les films de Bergman n'en restent pas moins baignés de lumière. Le mystère de la vie primant sur le mystère de la mort. L'écureuil léger bonissant sur la souche de l'arbre que la Mort vient de scier, le soleil d'été qui frise les herbes après une nuit d'épouvante dans Le 7e Sceau, la lumière d'émerveillement dans le regard des enfants. Cette lumière qui parle d'un monde magique proche de l'enfance. Cette lumière qui a impressionné l'enfant lorsqu'il a reçu une lanterne magique – Laterna Magica est le titre que Bergman a donné à son autobiographie – et qu'il n'a cessé de recréer au cinéma. Puisse Ingmar Bergman avoir trouvé cette lumière.

La malédiction des "Fantômes de Goya"

Sorti en Espagne à la fin de l'année dernière, en République tchèque en janvier, en Suisse en avril, le dernier film de Milos Forman connaît un parcours chaotique que sanctionne l'insuccès. Or si Les Fantômes de Goya s'avère objectivement moins étincelant qu'Amadeus, il ne mérite pas cette opprobre.

Dès son lancement, à Venise en septembre dernier, le film a fait l'unanimité critique contre lui. Pourquoi? Allez savoir… Mélange de panurgisme festivalier, de paresse intellectuelle, d'iconoclasme sans péril, jouissance du médiocre qui a perçu une faiblesse chez le fort – le genre de petite érection qui soulevait le pagne de l'homme des cavernes lorsqu'il dardait son épieu sur le mammouth qui a trébuché.

Et puis Forman aborde une série de thèmes, l'absolutisme, l'intolérance, les liens de la création artistiques et du pouvoir, propres à effrayer une génération qui carbure aux quotidiens gratuits et pense que l'incarcération de Paris Hilton est plus grave que Vol au-dessus d'un nid de coucous. La malédiction qui pèse sur le film s'est répandue comme une épidémie de paresse intellectuelle.

"Forman s'est trompé de héros. Goya se pointe au travers du récit comme un convive inopportun dont on oublie régulièrement qu'il était invité", écrit pompeusement la critique de Première. Ce contresens prouve sa sottise à défaut de démontrer l'impéritie de Forman. Car le film s'intitule bien Les Fantômes de Goya et non La vie de Goya. Oui, le vrai héros est un personnages fictif, Lorenzo, moine dominicain membre du Saint-Office, qui ranime les ardeurs tiédissantes de la Sainte-Inquisition. Après s'être acharné sur une innocente, ce fou de Dieu fuit un scandale. En France, il se convertit à l'idéal révolutionnaire, il abjure une Trinité (le Père, le Fils et le Saint-Esprit) contre une autre (Liberté, Egalité, Fraternité) qu'il propage avec la même exaltation. La critique remrque naïvement: "Progressivement, un glissement de terrain s'opère vers le véritable héros"…

Et comme elle n'a objectivement rien compris, elle dénonce: "Dix minutes après une scène lugubre dans le geôle suggérant son viol par le prêtre défroqué, Inès accueille Lorenzo en lui sautant dans les bras". Or Lorenzo n'est pas défroqué lorsqu'il abuse d'Inès: il succombe au démon de la chair. Un enfant naîtra de cette union, la critique ne l'a pas remarqué. Et puis, le syndrome de Stockholm, vous connaissez? Non bien sûr.

"Entre beaucoup d'autre malentendus, le choix du titre. Les Fantômes de Goya se justifie bien trop tard. Les tableaux du peintre représentant des êtres difformes et fantomatiques, obsessions morbides de l 'artiste qui prend (enfin) conscience de la perversité du monde". Sottises! Au générique de fin défilent les peintures noires de Goya, ces croquis qu'il faisait pour exorciser les spectres de la guerre et de la misère, qui n'ont jamais été exposés de son vivant et qui, d'une certaines manière, définissent l'avènement de la peinture moderne. Voilà, tels sont les fantômes de Goya – et les nôtres aussi. Et la morale de ce film grave visiblement réservé aux spectateurs dotés d'un brin de culture. C'est-à-dire à une toute petite élite, cqfd et désolé les gars.

Quant à Forman, il constate que les gens n'aiment pas les films intelligents et laisse tomber: "Ecoutez, je ne veux pas avoir l'air de faire le malin, mais je suis trop paresseux pour faire des choses qui ne m'excitent pas. C'est aussi simple que ça".

NIFFF: fantastique, qualité suisse

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Le ver du fantastique est dans le fruit de la Confédération: pour la seconde fois, le débat a porté sur les rapports ténus qu'entretiennent ces deux monstres que tout semble séparer. Heidi im Wunderland a réuni Nicolas Bideau, chef de la section cinéma de l'OFC, Michael Steiner, réalisateur de Grounding, Markus Fischer, réalisateur de Marmorera, et Mike Garris, producteur de la série Masters of Horror sur les liens entre le cinéma fantastique et la politique.

Totengraeber01_2Pour Mick Garris, le genre reste "la meilleure façon de faire passer un message sans prêcher". Markus Fischer qui raconte dans Maremorea comment les fantômes d'une vallée des Grisons engloutie par un barrage hydro-électrique se réveillent et contaminent Zurich via les pylônes électriques, ne peut être que d'accord: le message La_vraie_vie_arthur01_2écologie se transmet au travers de vieux mythes et figures folkloriques. Michael Steiner, qui prépare un film fantastique, estime appartenir à une génération apolitique, plus soucieuse d'entertainment que d'engagement: sur une Terre où il n'y a plus de territoires à découvrir, l'exploration est désormais intérieure. Bideau observe qu'après la génération des cinéastes engagés, arrive une vague de jeunes réalisateurs qui cherchent à exprimer les choses de manière fantastique. Et de citer Nos Archives secrètes à la télévision, Banquise ou Marmorera.

Comme d'hab, le débat se concentre sur une polarisation gauche-droite un peu ridicule. La référence omniprésente est Vote ou Crève (Homecoming), le film de Joe Dante dans lequel tous les soldats tombés au cours des guerres menées par l'Amérique reviennent d'entre les morts pour aller voter contre Bush… Si on se souvient des morts-vivants qui ont fait le renommée de George Romero, la question s'impose: un zombie peut-il être de droite? On peut aller plus loin. Décider que le loup-garou est plus à gauche que le vampire, que Van Helsing qui n'aime pas les étrangers doit voter UDC, que les Poltergeist sont des néo-nazis...

Ce débat un rien stérile relève d'un zeste de paranoïa infantile selon laquelle Celles-dont-on-ne-prononce-pas-le-nom, nos autorités quoi, sont sans exception des pragmatiques dénués de fantaisie et que le fantastique, paré de mille vertus visionnaires apparentées à la gauche progressiste, soit la hantise des grincheux de droite.

Le fantastique n'a pas de couleur politique définie. Joe Dante est de gauche, Lovecraft de droite; le fantôme de Mussolini est fasciste, celui de Léon Blum pas du tout… Bideau hausse les épaule: "Le chef (Couchepin, ndr), si on lui raconte une bonne histoire, il est ok". Mike Garris qui a produit Le Fléau, d'après Stephen King, trouve une formule définitive: "Stephen King croit en Dieu, moi pas, mais je crois aux bonnes histoires, et Dieu est un bonne histoire"…

Les jeunes cinéastes craignent aussi que la Suisse ne soit pas le parfait biotope à fantastique car elle n'est pas à la hauteur en matière d'effets spéciaux. Cette vision du n'est-elle pas un tantinet réductrice? Faut-il à tout prix du latex, des animatronics géants, de l'image de synthèse pour traduire l'inquiétante étrangeté du monde? Dans le remake de La Féline de 1982, Nastassja Kinski se change en panthère sous le regard du spectateur; dans l'original, l'ombre d'un chat sur un mur suffit à exprimer la métamorphose… La Grande Peur dans la Montagne, de Ramuz, excellent exemple de roman fantastique qualité suisse, met peut-être en scène le Malin: un éventuel bruit de pas sur le toit de pierre du chalet d'alpage… Oui, les jeunes, apprenez qu'il est des effets spéciaux qui ne coûtent rien: c'est l'ellipse, la suggestion, la métaphore…

Mais, visiblement, les jeunes cinéastes ont compris que l'inspiration supplée aux FX, comme le démontrent les neuf courts métrages proposés en compétition (Swiss short Films SSA/Suissimage Competition) – d'une qualité inifiment supérieure à l'année passée. Avec trois bouts de ficelle – même pas: trois fétus de paille… -, mais une bonne idée et de l'humour et même un chœur de tragédie grecque, Pascal Forney raconte dans L'improbable odyssée la trajectoire d'un jeune épouvantail qui aimait trop les corbeaux pour faire son job correctement et qui fait carrière au cinéma. Mais la gloire, ça brûle…

Sur le thème classique de la morte amoureuse, Totengräber de Stephan Heiniger, met en scène un fossoyeur et donne à entendre des chansons pour banjo, scie musicale et quartet de cuivres d'une mélancolie digne de Tom Waits. Dans Ana, Virginie Alexa Andrey instille un climat inquiétant qui s'organise autour d'une petite fille blonde cachés sous un masque de démon (12 francs au rayon Farces et attrapes…).

Quant à Gesenn Rosset et Erline O'Donovan, ils proposent dans La vraie vie d'Arthur (Genève), le portrait d'un rêveur qui se projette dans l'univers de Star Wars (un cockpit de vaisseau spatial), d'Urgences ou d'Excalibur; et Karim Patwaconstruit même une fusée et un satellite dans Die Chronomanien (ZH), une fable sur la précision chronométrique… Tous ces jeunes cinéastes témoignent d'une réalité: le fantastique existe en Suisse. Et montrent un talent: à défaut de compter sur Lucasfilms, ils ont de l'imagination…

NIFFF: tsoin tsoin arrrgl!

Pourquoi, lorsqu'on descend chercher une bouteille à la cave, le seul sentiment que l'on ressente est la soif alors que si on voit sur l'écran une jeune femme en nuisette se livrer au même exercice dans son manoir gothique, on ressent de la peur? Parce qu'on a envie d'avoir peur, parce qu'on a payé pour. Et parce qu'on est parfaitement conditionné par la musique.
Les rapports du cinéma fantastique et de la musique étaient le thème de Cris, frissons et violons. Donnée par Laurent Guido, de l'Université de Lausanne, et Stéphane Kirscher, de l'Union des compositeurs de musique de film, cette conférence s'est avérée aussi passionnante que trop brève.
Un psychanalyste de 1915 estimait que la musique était la source de chaleur indispensable au cinéma, ce "spectacle de spectres". Pour ramener à la vie ce ballet de fantômes, il fallait la chaleur de la musique. Plus tard, un autre théoricien a estimé que la musique de film était comme l'enfant qui chante dans le noir pour se rassurer.
Evidemment, la musique des films d'horreur vise l'effet contraire. Issu des spectacles d'ombres et de lumières, des fantasmagories pour lanterne magique, cet accompagnement sonore se sert d'instruments non conventionnels, comme la harpe de verre, dont certains curés qu'elle était sortie de la lutherie du diable, et autres instruments susceptibles de porter sur les nerfs, comme la scie, le theremin, l'onde Martenot, les percussions bizarroïdes et naturellement les synthétiseurs. Ces bruitages sinueux ou atonaux créent une tension physique, physiologique.
Pour convoquer l'irrationnel, les compositeurs empruntent aussi à la scène wagnérienne des stratégies narratives, des leitmotive qui introduisent les personnages ou des phrases musicales qui accentue la dramaturgie. On peut noter au passage que le soulignement rythmique des mouvements visuels s'appelait à l'origine le "mickeymousing", car il tenait du cartoon: c'est le "chtoïnggg" gigantesque d'un râteau dans la figure; aujourd'hui, on parle de "stinger", soit une piqûre… A l'aune de ce glissement sémantique, on peut mesurer ce que le cinéma a perdu en fraîcheur…
Les deux conférenciers ont proposé quelques exemples: les leitmotive de La fiancée de Frankenstein; la phrase du Syndrome de Stendhal, composée par Ennio Morricone, cinq notes qui se répètent tel un palindrome pendant dix minutes… Et encore l'ostinato de cordes inquiétant de Vendredi 13, cravaché par un motif rythmique qui fait "ki ki ki ma ma ma": le compositeur a pris la première syllabe de "killer" et de "mother" pour exprimer l'air de rien que le psychopathe avait un foutu problème oedipien non résolu…
Ce qui est bien, au NIFFF, c'est qu'on y va pour avoir peur et qu'on ressort plus intelligent. Alors que lorsqu'on va se chercher une bouteille à la cave, on ne sait pas dans quel état on ressort.

NIFFF: une ouverture bien arrosée

Suite à un accroc dans la trame du réchauffement climatique, l'hiver s'est invité à Neuchâtel ce mardi 3 juillet 2007, jour d'ouverture de la septième édition du NIFFF. Comme on l'a vu ci-dessus, des mammouths montaient même la garde sur le chemin qui mène au lac.

Il avait triste figure, le cocktail dînatoire ouvrant les réjouissances. Pieds glacés, dans un froissement d'imper dégouttant et une odeur de mammouth mouillé, les VIP se pressent sous une tente obscure qu'égaient à peine une sculpture de cheval grandeur nature, une grosse lampe sphérique molle et des tables rondes éclairées de l'intérieur.

Le plus triste reste toutefois l'Open Air. Le Festival du Film Fantastique s'est battu trois ans durant pour concrétiser ce rêve sur le quai Osterwald. Ce soir, la pluie bat sans pitié le grand écran affreusement blanc et les six cents sièges désespérément vides qui lui font face. Olivier Müller, président de la manifestation, garde toutefois lesourir: "Après avoir attendu tellement d'années, on peut bien encore attendre un ou deux soirs" dit-il, fataliste.

El_orfanatoifr Et comme c'est la fête à pas de chance et que la poisse engendre la poisse, le film d'ouverture, El Orfanato, de Juan Antonio Bayona, n'est pas arrivé… La copie a été envoyée à Genova, Italie, plutôt que Ginevra, Suisse…

Ces contretemps n'altèrent guère l'affluence et l'enthousiasme. Le fantastique, genre naguère considéré comme mineur, est entré dans les mœurs et stimule la bonne humeur. Jean-Frédéric Jauslin fait son mea culpa: le directeur de l'OFC regrette d'avoir oublié de commander le beau temps à MétéoSuisse. Bernard Soguel apporte le salut du Conseil d'Etat et salue cette "ouverture sur le troisième dimension" que constitue le NIFFF… C'est un peu court jeune homme: la troisième dimension, c'est la hauteur. Or le cinéma fantastique navigue bien au-delà de la quatrième…

Quant à Valérie Garbani, elle n'hésite pas à tirer des parallèles entre le monde réel et son reflet. La présidente du Conseil communal et Conseillère nationale a recensé dans le programme des "brebis tueuses, des serial killers, un Etat qui déclare la guerre aux inadaptés à faible rendement... "Ces ont des films certes, mais ils s'apparentent à l'irrationnel de notre époque. Il suffit de penser à Dolly la brebis clonée, qui n'était certes pas tueuse, mais on ne sait pas ce qui se serait passé si elle avait vécu ou au message qui considèrent les invalides comme des profiteurs…" Sur ce la Garbani perd les feuilles de son discours derrière l'écran. Cet incident n'empêche pas la bonne humeur de se perpétuer avec le film de remplacement: You, the Living, de Roy Andersson.

You_the_livingifr Dans cette "farce sur la tragédie humaine", on emboîte le pas à une série de personnages d'autant plus pittoresques qu'ils sont insignifiants. Petit père en imper, joueur de grosse caisse en chambre, maîtresse d'école dépressive, motarde sans moto…Alliant les cadrages raffinés et la cocasserie de Jacques Tati, le surréalisme farceur de Buñuel, l'humanisme de Fellini et la mélancolie existentielle de Kaurismäki, le réalisateur suédois signe un film déroutant, attachant et d'une drôlerie aussi irrésistible que délicate.

NIFFF: une étrange rencontre

Photo027 C'était le premier jour du NIFFF et, en guise d'aube radieuse, on avait l'impression qu'un vieux soir de novembre s'était affalé sur la ville de Neuchâtel. Il pleuvait plus fort que dans SOS Météores, et il faisait un froid de canard. Mais en guise de coin-coin, c'est un barrissement profond, étrangement mélodieux, qui berça mon oreille lasse tandis que je descendais l'avenue de la Gare en me disant in petto "Aglagla".

Une soudaine vision préhistorique me pétrifia: devant moi se dressait un puissant mammouth. Ce ressuscité velu, cette ombre proboscidienne revenue de la préhistoire me regardait de son oeil noisette planqué derrière la défense mahousse. Me souvenant de Naoh contractant une alliance avec le pachyderme à poil roux dans La Guerre du Feu, je m'enhardis et demandai:

- C'est toi, NIFFF...

Il secoua sa tête lourde:

- Non, moi je m'appelle Grôhr-Bâââhr-Vraoum-Brââf - ce qui signifie "Petite violette des prairies du Würm inférieur".

- Dommage, car NIFFF est un joli nom pour un mammouth - et la trompe de l'animal, ce véritable aspirateur à cacahuètes, reniflant, farfouillant dans mes poches soutenait bruyamment mon propos.

- Noble mammouth, roi de la taïga, ambassadeur des ères glaciaires faufilé à l'heure du réchauffement climatique, tu n'es donc pas la mascotte du Festival International du Film Fantastique de Neuchâtel?

- Que nenni, barrit-il. Je suis l'hôte du Museum d'Histoire naturelle...

- Pourtant, tu es fantastique, lançai-je.

- Non, je n'ai rien de conjectural, j'appartiens juste à une espèce éteinte à laquelle le Muséum rend un hommage inspiré. La mascotte du festival, c'est un rectangle d'un vert martien qui s'est fait la tête à Frankenstein avec les canines de Dracula, concentrant de façon simple et géométrique quelques uns des plus grands mythes du fantastique. Tu le trouveras plus bas, là où la pluie s'interrompt pour laisser place à l'eau du lac...

Sur ce le mammouth réintégra son affiche, redevint immobile et silencieux. Je le saluai et poursuivis sous la pluie mon chemin vers la cérémonie d'ouverture sans plus me tromper.

Mais ceci est une autre histoire...

http://www.nifff.ch