Trois Hommes à abattre ou Le Petit Bleu de la Côte Ouest?
Il y a deux ans, Tardi sortait aux Humanoïdes Associés Le Petit Bleu de la Côte Ouest. Le roman de Manchette dont est tiré cette bande dessinée avait déjà inspiré en 1980, Trois Hommes à abattre, de Jacques Deray. Le film passait hier soir à la télévision. Bonne occasion de le revoir à la lumière de le relecture postérieure de Tardi.
Le dessinateur n'a pas vu le film. Il a bien fait. Pour ne pas s'encombrer l'esprit d'images inutiles, inintéressantes, banales. Tardi est un génie visionnaire. Il a un sens du découpage, du dialogue, de l'ellipse, de l'efficacité narrative dont le pauvre Deray, tâcheron auquel on doit Borsalino ou Le Marginal, est
totalement dépourvu. Le cinéaste commence par une longue
mise en place où il est question de missiles air-air, de réunion dans un château, de coups fourrés. Lorsque Michel Gerfaut découvre la voiture accidentée, on sait qu'il y a du vilain là-dessous. Alors que dans la BD, lorsque Georges Gerfaut emmène le conducteur blessé à l'hôpital, on pense qu'il accomplit juste son devoir de citoyenAu moment où les tuiles commencent à lui tomber dessus, la surprise est autrement sérieuse.
Le Gerfaut de la BD est cadre commercial. Il est marié, il a deux enfants. C'est un homme banal et intégré. Celui du film est joueur professionnel: il est donc a priori un aventurier et c'est Alain Delon qui le joue, façon Guépard, façon Doulos, façon Samouraï…La Star, comme il se définit, produit aussi. Deray est donc son homme lige, un tâcheron stipendié pour chanter sa gloire. N'étant pas dirigée, la Star montre l'étendue de sa médiocrité dramatique. Inexpressif, juste bon à serrer les mâchoires, il fait pitié (comme chez Godard). Il y a un moment terrible: après une poursuite en voiture particulièrement falote, il plante sur les freins pour éviter de percuter une petite fille. Il fait "pfouh" histoire de montrer que ses nerfs ont été soumis à rude épreuve, puis un bon sourire pour témoigner de son humanité.
L'inanité des dialogues laisse pantois: "Imagine-toi que le plus beau cul que j'aie jamais vu, c'est le tien" dit-il à sa chose interprétée n'importe comment par Dalila Di Lazarro, starlette italienne dont la trace se perd dans les séries B transalpine. Lorsqu'il va la chercher dans la chaumière (avec des tuiles, bien sûr, mais chaumière quand même) où elle se planque, on entend de la harpe sur la bande-son.
Dans Trois hommes à abattre, il n'y a pas de rythme, pas d'idée, pas de mise en scène, pas de cohérence. Tout, de l'image aux décors, est grisâtre, banal, laid, brunâtre, terne, coin-coin, mochtingue, crapoteux, étriqué, minable... Le noir et blanc de Tardi recèle plus de couleurs que le long métrage de Deray, ses cases immobiles montrent plus de mouvements, ses personnages cernés d'encre expriment plus de véracité.
Il est intéressant de comparer deux scènes identiques: la fusillade de la station service. Chez Deray, Gerfaut passe à l'offensive. Il agresse les deux tueurs à coups de pistolets. Planqué derrière une voiture, il échange des coups de feux, et puis une petite explosion foirée par les effets spéciaux disperse les combattants. Il part se planquer chez sa copine. Tardi renverse la situation. Les tueurs attaquent, l'homme traqué se défend. C'est une scène panique, avec des gueules qui explosent, un brûlé vif et Gerfaut qui s'enfuit dans la nuit. Il monte dans un train, se fait agresser par un vagabond. Jeté hors du wagon, sanglant, à moitié mort, il se terre des mois durant dans une bergerie de montagne avant que les assassins ne retrouvent sa piste. Il passe finalement à la contre-offensive au cours d'une opération coup de poing se réclamant de la guérilla urbaine et témoignant de l'engagement à gauche de Tardi. Il finit par rentrer dans le rang. Mais y rentre-t-on jamais? Il tourne sur le périphérique en s'interrogeant sur la société dans laquelle il vit… Alors que l'autre Gerfaut se fait abattre d'une balle dans la bouche qu'il arrondit de surprise dans un final aussi abrupt que grotesque.
Un roman, deux adaptations. Le Petit Bleu de la Côte Ouest: un titre intriguant pour une histoire implacable mettant en scène des personnages profondément humains. Trois Hommes à abattre: un titre racoleur pour un polar mollachu hanté de fantoches.















