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Trois Hommes à abattre ou Le Petit Bleu de la Côte Ouest?

Bleu_tardi Il y a deux ans, Tardi sortait aux Humanoïdes Associés Le Petit Bleu de la Côte Ouest. Le roman de Manchette dont est tiré cette bande dessinée avait déjà inspiré en 1980, Trois Hommes à abattre, de Jacques Deray. Le film passait hier soir à la télévision. Bonne occasion de le revoir à la lumière de le relecture postérieure de Tardi.

Le dessinateur n'a pas vu le film. Il a bien fait. Pour ne pas s'encombrer l'esprit d'images inutiles, inintéressantes, banales. Tardi est un génie visionnaire. Il a un sens du découpage, du dialogue, de l'ellipse, de l'efficacité narrative dont le pauvre Deray, tâcheron auquel on doit Borsalino ou Le Marginal, est

totalement dépourvu. Le cinéaste commence par une longue 3hommesfrbfr1mise en place où il est question de missiles air-air, de réunion dans un château, de coups fourrés. Lorsque Michel Gerfaut découvre la voiture accidentée, on sait qu'il y a du vilain là-dessous. Alors que dans la BD, lorsque Georges Gerfaut emmène le conducteur blessé à l'hôpital, on pense qu'il accomplit juste son devoir de citoyenAu moment où les tuiles commencent à lui tomber dessus, la surprise est autrement sérieuse.

Le Gerfaut de la BD est cadre commercial. Il est marié, il a deux enfants. C'est un homme banal et intégré. Celui du film est joueur professionnel: il  est donc a priori un aventurier et c'est Alain Delon qui le joue, façon Guépard, façon Doulos, façon Samouraï…La Star, comme il se définit, produit aussi. Deray est donc son homme lige, un tâcheron stipendié pour chanter sa gloire. N'étant pas dirigée, la Star montre l'étendue de sa médiocrité dramatique. Inexpressif, juste bon à serrer les mâchoires, il fait pitié (comme chez Godard). Il y a un moment terrible: après une poursuite en voiture particulièrement falote, il plante sur les freins pour éviter de percuter une petite fille. Il fait "pfouh" histoire de montrer que ses nerfs ont été soumis à rude épreuve, puis un bon sourire pour témoigner de son humanité.

L'inanité des dialogues laisse pantois: "Imagine-toi que le plus beau cul que j'aie jamais vu, c'est le tien" dit-il à sa chose interprétée n'importe comment par Dalila Di Lazarro, starlette italienne dont la trace se perd dans les séries B transalpine. Lorsqu'il va la chercher dans la chaumière (avec des tuiles, bien sûr, mais chaumière quand même) où elle se planque, on entend de la harpe sur la bande-son.

Dans Trois hommes à abattre, il n'y a pas de rythme, pas d'idée, pas de mise en scène, pas de cohérence. Tout, de l'image aux décors, est grisâtre, banal, laid, brunâtre, terne, coin-coin, mochtingue, crapoteux, étriqué, minable... Le noir et blanc de Tardi recèle plus de couleurs que le long métrage de Deray, ses cases immobiles montrent plus de mouvements, ses personnages cernés d'encre expriment plus de véracité.

Il est intéressant de comparer deux scènes identiques: la fusillade de la station service. Chez Deray, Gerfaut passe à l'offensive. Il agresse les deux tueurs à coups de pistolets. Planqué derrière une voiture, il échange des coups de feux, et puis une petite explosion foirée par les effets spéciaux disperse les combattants. Il part se planquer chez sa copine. Tardi renverse la situation. Les tueurs attaquent, l'homme traqué se défend. C'est une scène panique, avec des gueules qui explosent, un brûlé vif et Gerfaut qui s'enfuit dans la nuit. Il monte dans un train, se fait agresser par un vagabond. Jeté hors du wagon, sanglant, à moitié mort, il se terre des mois durant dans une bergerie de montagne avant que les assassins ne retrouvent sa piste. Il passe finalement à la contre-offensive au cours d'une opération coup de poing se réclamant de la guérilla urbaine et témoignant de l'engagement à gauche de Tardi. Il finit par rentrer dans le rang. Mais y rentre-t-on jamais? Il tourne sur le périphérique en s'interrogeant sur la société dans laquelle il vit… Alors que l'autre Gerfaut se fait abattre d'une balle dans la bouche qu'il arrondit de surprise dans un final aussi abrupt que grotesque.

Un roman, deux adaptations. Le Petit Bleu de la Côte Ouest: un titre intriguant pour une histoire implacable mettant en scène des personnages profondément humains. Trois Hommes à abattre: un titre racoleur pour un polar mollachu hanté de fantoches.

Locarno – L’histoire mystérieuse

Loc_cairn Naguère, Raimondo Rezzonico intercédait publiquement auprès de la Madonna del Sasso pour que les pluies épargnent le festival. Aujourd’hui, le Presidentisssimo n’est plus, mais en amont de la città, dans les montagnes, là où, loin des pasticcerie et de la dolce vita, tout n’est plus que roc et eau, chaos primordial, des cultes païens se perpétuent dans l'obscurité des gorges.
Des tribus sans nom dressent des cairns au bord des fleuves écumants. Qui sont-ils ces êtres de l’ombre? Derniers descendants des néanderthaliens qui hantaient les vallées il y a 300 000 ans? Bigfoot farouches? Parias? Fantômes ? Ames damnés? Nul ne les voit jamais. Ils doivent se terrer dans des grottes profondes où ils rendent le culte du léopard des cavernes. Ils sortent au soir, lorsque les derniers touristes allemands s’empiffrent de risotto dans les grotti, pour se conformer à ces rituels paléolithiques.
Ne touche pas à ces monuments, naïf randonneur! Car ce sont eux peut-être qui retiennent les eaux du ciel et permettent au cinéma d’exister…

Locarno 10 et fin: le palmarès

Photo007 Donc, n’ayant visiblement pas consulté ce blog, le Le Jury officiel du 60e Festival international du film de Locarno, composé de :

• Walter Carvalho, directeur de la photographie et réalisateur
• Saverio Costanzo, réalisateur, Italie
• Irène Jacob, actrice, France
• Jia Zhang-Ke, réalisateur, Chine
• Romuald Karmakar, réalisateur, Allemagne
• Bruno Todeschini, acteur, Suisse / France
a décerné les prix suivants:

Léopard d’or

Grand Prix du Festival et Grand Prix de la Ville et de la Région de Locarno (chf 90 000 divisés à parts égales entre le réalisateur et le producteur):
Ai No Yokan (Pressentiment d’amour) de Masahiro Kobayashi, Japon

Prix spécial du jury
Prix des Communes de Ascona et de Losone (chf 30 000 à partager entre le réalisateur et le producteur) au film qui interprète le mieux l’esprit de communication entre les peuples et les cultures :
Memories (Jeonju Digital Project 2007), de Pedro Costa, Harun Farocki, Eugène Green, Corée du Sud

Prix de la mise en scène,
Prix de la Ville et de la Région de Locarno (chf 30 000 à partager entre le réalisateur et le producteur) :
Philippe Ramos pour le film Capitaine Achab, France / Suède

Léopard pour la meilleure interprétation féminine

décerné à l’actrice :
Marian Álvares pour le film Lo Mejor de Mi, de Roser Aguilar, Espagne

Léopard pour la meilleure interprétation masculine
décerné ex aequo aux acteurs :
Michel Piccoli pour Sous les Toits de Paris, de Hiner Saleem, France
et
Michele Venitucci pour Fuori dalle Corde de Fulvio Bernasconi, Suisse /
Italie

Mention spéciale
CHO Sang-yoon, directeur de la photographie du film Boys of Tomorrow
de NOH Dong-Seok, Corée du Sud

Prix du Public UBS
Le Prix du Public UBS (d’une valeur de 20'000 CHF), mais oui, vous savez les deux jeunes fammes extatiques votant joyeusement sous le regard vert d'un pardo lubrique, a été remporté sans surprise par :
Death at a Funeral de Frank Oz, Etats Unis / Grande Bretagne, une comédie un peu macabre, mais tout sauf subversive. Parfait profil pour un Prix du public.
Quant à La Maison jaune, d’Amor Hakkar, il ne touche que des accessits auprès des jurys des jeunes et oecuméniques, et c’est regrettable.

Prix Daniel Schmid
L’an dernier, Daniel Schmid est décédé pendant le festival. Les donations effectuées auprès de la fondation culturelle Suissimage sont à l’initiative de ce prix spécial et unique. Il est attribué à Ai No Yokan (Pressentiment d’amour) de Masahiro Kobayashi, Japon.

Voilà, "When the battle’s lost and won", comme disaient les sorcières de Macbeth, acte 1, scène 1, il y a des perdants, il y a des gagnants aussi. Pour le reste, référez vous au site du festival ou à vos journaux préférés...

Après la cérémonie de remise des prix, le public de la Piazza Grande est gratifié d’un documentaire animalier, Winners and Losers qui donne à voir le contrechamp du Mondial de football 2006. C’est-à-dire qu’au lieu d’admirer 22 babouins défoncés se disputer une outre de cuir vide, on observe une horde de babouins imbibés pousser des cris de haine devant l’écran de télé. Pendant la finale, France-Italie, le réalisateur Lech Kowalski filme une demi douzaine de groupes de supporters communiant en famille ou au bistrot ou en meute. Regard hagard, ils beuglent «suce connard», «enculé» ou alors, s’ils viennent d’une autre culture, «vafanculo» et «cazzo», et ils balancent des bras d’honneur à s’en déboîter le coude… «Fils de pute» est une interjection» qu’ils apprécient aussi beaucoup et il est cocasse de constater que le fameux coup de boule que ce grand intellectuel de Zidane assène à un joueur italien qui aurait manqué de respect envers sa vieille maman, suscite des rafales de «fils de pute» braillés à s’en fissurer la glotte. Ça en ferait des coups de boule pour punir tous ces insolents… En voilà un autre, de "film qui interprète le mieux l’esprit de communication entre les peuples et les cultures", comme ils disent au Prix du Jury... Un grand moment d’éthologie comparée!
Ben voilà, sur cette note réjouissante, Locarno se termine.
Au revoir les petits pardini !

Locarno 10 – Ceux qui savent

Loc_martien_2 Ils ont de la chance, ceux qui savent. Ceux qui décrètent que le Festival est trop ci ou trop ça, que le cinéma suisse n’existe pas, que le film kirghize de la section Play Forward est celui qu’il ne fallait pas rater, que Bideau a tout faux, que la cuisine du restaurant Da Luigi n’est plus ce qu’elle était, surtout les tomates… Telle personne affirme que la sélection est excellente, surtout quand on connaît la politique offensive et la puissance financière de festivals comme celui de Rome ; telle autre assure que le jury est consterné par la qualité des films en concours...
Et toi, pauvre martien sous le soleil de la planète Tessin, tu te retrouves paumé au milieu de tous ces avis péremptoires. Tu te dis «moi aussi, j’aimerais savoir». Seulement voilà, tu sais que la seule certitude qui existe ici bas, c’est le doute. Alors tu te la coinces en attendant d’être grand pour enfin savoir.
En attendant la Cérémonie de remise des prix, sur la Piazza Grande, ce soir à 21 h 30, on se risque à quelques appréciations personnelles?

En compétition internationale, mes préférences vont à
:
La Maison jaune, d’Amor Hakkar (France/Algérie)
Fuori dalle Corde, de Fulvio Bernasconi (Suisse)
Sous les toits de Paris, de Hiner Saleem (France).
Trois films qui ont pour point commun l’élégance d’inscrire un drame dans un contexte social fort, sans négliger la dimension symbolique ou poétique, et qui témoignent d’un humanisme inquiet.

Satisfecit à :
Capitaine Achab, de Philippe Ramos (France): une biographie imaginaire du héros de Moby Dick, avant son affrontement ultime avec la baleine blanche. Un film qui a choisi la litote pour unique figure de style, mais manque de souffle.
Slipstream, d’Anthony Hopkins (Etats-Unis): glissements progressifs du réel, à la manière de David Lynch, et satire du cinéma hollywoodien. Un peu trop systématique pour convaincre pleinement.
Maintenant, si Früher oder Später, d’Ulrike von Ribbek, drame de la petite bourgeoisie allemande, gagne ne serait-ce qu’un schublig d’honneur, il y aura de quoi douter d e l’avenir du cinéma.

La phrase du jour: «Le seul privilège des poissons pilote est de renifler l’aisselle des baleines».
Emmanuel Cuénod, journaliste à La Tribune de Genève et philosophe devant une grappa au Paravento.

Locarno 10 – Ainsi parla Piccoli

  1. Piccoli Michel Piccoli vient de donner une master class au Spazio Cinema. Un grand moment d’intelligence, de lucidité, et d’humour: «Je vais faire une master class alors que je ne suis qu’un éternel débutant», s’étonne le grand comédien, 82 ans et toujours vert.

On peut être un monstre sacré du cinéma et ne pas se prendre au sérieux, ne pas lécher le derrière des puissants, crier «Vive Toto et les clowns», lancer des piques à MM. Sarkozy, «dernier président de l’ancienne République français», et Berlusconi . Deux acteurs non professionnels, «des gens qui passent, qui restent cinq ans au pouvoir. Nous, nous avons l’éternité devant vous».
Chaque phrase qu’il a prononcée pourrait faire une phrase du jour. Prenons au hasard:
«Je suis prêt à interpréter tous les personnages de l’humanité. Vous voyez, ma soif de travailler est immense et assez prétentieuse. Je jouerais n’importe qui. Mais pas avec n’importe qui».
Oh, et puis allez, une deuxième pour le plaisir:
«Si on veut voyager, il vaut mieux aller au cnéma qu’au Club Méd».

Locarno 10 - Locarno pardi!

Locarno_pardi Locarno, pittoresque bourgade des bords du Lac majeur qui pourrait figurer dans le dictionnaire comme illustration de l’entrée «provincial», a mis du temps à se faire à son festival. Naguère, chez les Locarnais, il était bon ton de faire la fine bouche, de décrier ce rendez-vous culturel qui venait brutalement secouer la torpeur de la città assoupie. Nombre d'autochtones affirmaient prendre leur vacances pendant le festival. Lorsqu’on débarquait dans la ville, les murs étaient gris (ou roses), ils n'affichaient pas le moindre signe de liesse.
Ces temps ont bien changé Les Locarnais ont fait leur calculs. Ils ont aussi été séduits par la personnalité chaleureuse des deux derniers directeurs artistiques, Irene Bignardi et Frédéric Maire. Désormais il vouent un culte au léopard, l’emblème de la ville, le totem du festival. Cela tourne à l’obsession. La couleur jaune ocelée de noir déborde des moindres interstices. Des pardi partout! Rares sont les commerçants qui ne s’y adonnent pas.
Certains la jouent modeste. Juste un petit pardo de peluche dans un coin de la vitrine. D’autres sont banals: ils empilent des objets jaunes et noir (ballons, rubans, cailloux peints, tournesols…), collent en devanture quelques bandes de ce papier officiel que le temps à jauni – si j’ose dire – ou en ceignent leurs panetone. Il y a les artistes qui chaulent de grandes bavures flavescentes, fles architectes de l'improbable qui érigent des pyramides de baudruches jaunes et noires, les chineurs hallucinés qui produisent des pièces dont s'enorgueillirait la Collection de l'Art brut... Les enthousiastes qui exhibent de massives statues. Les élégants qui jettent juste une touche topaze, une cravate, une pochette, un ruban... Les paresseux, ou provocateurs, qui sortent une girafe – c’est taché aussi, de loin, dans la savane, ça peut faire illusion. Et encore les raffinés qui posent dans leur vitrine d’antiquités un authentique léopard taillé dans l’acajou à la fin du 18e siècle par la tribu Niokotokékalipo, du bassin de l’Orénoque – quoi? il n’y a pas de léopard en Amérique du sud? Parce qu’il y en a peut-être au Tessin?
Quelques photos prises au hasard d’un rapide tour de ville témoigne de la fièvre pardine qui s'empare endémiquement de la ville. Et l’on se dit que le festival a des la chance: si un crapaud, ou un hérisson, ou une limace avait figuré sur les armoiries de Locarno à la place du félin malin, à quoi ressemblerait la ville au mois d’août, verdâtre et pustuleuse, hérissée de crins noirs, ou alors molle et baveuse?

La phrase du jour: «La prochaine fois qu’on te demande “C’est quoi le pitch?“, tu réponds “une salobe“»
Jacob Berger, cinéaste, auteur de 1 Journée.

Locarno 9 – Un jour sans (paroles)

Loc_piccoli Est-ce la fatigue qui brouille nos sens? Est-ce une incidence du temps morose sur la communication orale? Les films de ce jours gris sont laconiques.
La Vidas Posibles, de Sandra Gugliotta Argentine) nous emmène dans les mystères de la Patagonie. Une femme recherche son mari, géologue, qui a disparu quelque part entre la pampa et le Pôle sud. Elle croit le reconnaître en la personne d’un agent immobilier. Mais les personnages ne sont guère causant et il se ressemblent tous, bruns avec les yeux tristes (option barbe pour les hommes). Le film est court, mais la route est longue. Une musique pompeuse appuie les silences. Les paysages, superbes, parlent plus que le reste et valent à eux seuls le déplacement. Mais il est rare de rester aussi imperméable à un film.
Sous les ponts de Paris, de Hiner Saleem, vient nous rappeler utilement que la misère n’existe pas que sous les ponts de la Ville Lumière. Dans sa mansarde, torride l’été, glacial l’hiver, le vieux Marcel crève doucement de solitude. Son univers se rétrécit. Il va de son lit à la piscine, pour se laver, au bistrot du coin, aux toilettes sur l’étage. Et puis le copain pour la piscine s'en va, le bistrot ferme, et Marcel tordu de douleur rampe jusqu'au lavabo...
Sans misérabilisme, dans une optique naturaliste relevé d’une touche symboliste, le réalisateur raconte une histoire banale d’une porté universelle. Michel Piccoli habite de façon magistrale Marcel, qui ne parle pas beaucoup – il faut dire qu’il n’a pas grand monde avec qui communiquer, surtout pas son fils. C’est un taciturne, un vieil éléphant qui sait qu’il va mourir, et le cinéaste ne se croit pas obligé de sortir la quincaillerie psychologique. Marcel a sa vie derrière soi, il souffre, et voilà.
On parle un peu plus, dans Nuage, de Sébastien Betbeder, mais ce sont souvent des paroles somnambuliques. Dans un petit village des Pyrénées, la femme d’un photographe disparaît. Le jeune homme qui la croise en ville souffre de voiles noirs. Dans le brouillard épais qui nappe la campagne, les aveugles, les amnésiques et même les fantômes se retrouvent - après l’éclipse. Décalé, Nuage instille une ambiance de sereine étrangeté qui s’avère plus troublant que les bruyantes grandguignolades de 1408.
Vive le silence et les cinéastes qui s’y adonnent.

La sentence du jour: «Bergman, c’est mieux que Navaro»
Prononcée par une charmante cinéphile lausannoise et communiqués par SMS par une amie bien intentionnée.

Locarno 8 - Jour de pluie

Locautomne Un vieux proverbe dit «L’automne commence à Locarno». C’est traditionnellement en cours de festival que l’été prend un coup de vieux. Au début, quelques clartés s’attardent encore dans le ciel à 21 h 30, lorsque commence la projection sur la Piazza Grande. A la fin, il fait déjà nuit quand le clocher sonne la demie. La crête des platanes blondit. Les peupliers dégagent une odeur douce et fade, et lâchent leurs premières feuilles. Les boutiques mettent en vitrine les collections d’automne, les mocassins, les vestes de daim, et soudain c’est l’automne.
Hier, c’était carrément novembre. Ce n’était plus de la pluie, mais une sorte de tsunami avec des roulements si graves, si terrifiants qu’on ne sait si c’est la foudre ou la montagne qui viennent de tomber. Des torrents dévalent les rues, les parasols jaunes à taches noires s’envolent, le septième jour après la mort de Bergman, le septième ange a visiblement brisé le septième sceau.
Pas de cinéma en plein air, ce soir, mais un repas auquel Unifrance (www.unifrance.org) convie quelques acteurs de la branche. La mousson tambourine la verrière de La Fiorentina, le risotto fait chaud au cœur, qu’il semble loin l’été. L’équipe juvénile de Nuage, réalisé Sébastien Betbeder (www.widemanagement.com) découvre Locarno, les plaisirs du Merlot et le sorbet pruneau à la grappa – qu’ils commencent par prendre pour «une glace au Mon Chéri»…
Sur le tard, arrive le passager de la pluie, Michel Piccoli. Quel charisme! Quelle intelligence, quelle pénétration dans son regard. Et disponible, aimable, ce qui est la caractéristique des tout grands. Il est venu présenter Sous les toits de Paris, de Hiner Saleem, produit par Agat Films & cie, c’est-à-dire Robert Guédiguian. L’auteur de Marius et Jeannette est présent aussi, avec sa femme Ariane Ascaride, et cela fait plaisir de serrer la main à un cinéaste qui conçoit le cinéma comme un engagement.
Détour par le Kursaal, pour une vision de presse de 1408, un film qui sera projeté ce soir en seconde partie de programme sur la Piazza. Une histoire de chambre maléfique dans un hôtel, inspirée par Stephen King, où la gesticulation et le bruit l’emportent une fois de plus sur le mystère et l’étrangeté.
En rentrant, on treverse la Piazza pluvieuse. On y montre Yi Yi, en hommage à Edward Yang, disparu le mois dernier. Il y a deux spectateurs dans cet espace susceptible d’en accueillir 9000…
Et puis, les yeux s’habituant à la pénombre, on en distingue d’autres, recroquevillés dans l’encoignure des portes comme de vieilles chauves-souris, enveloppé dans des pèlerines qui évoquent des linceuls. Il n’y a que leurs yeux vifs qui émergent de ces flaques humaines…
Qui sont-ils ces cinéphiles de l’impossible? Leur abnégation, leur amour du cinéma suscitent l’admiration. Et nous autres? Avons-nous vu trop d’images, sommes nous blasés, qui préférons nous glisser entre deux draps plutôt que de braver la tempête pour rendre hommage au cinéma taïwanais?
Une note d'optimisme dans ce jour de pluie: projeté dans la section Appellations suisses, Retour à Gorée, ce magnifique documentaire dans lequel le cinéaste lausannois Pierre-Yves Borgeaud suit Youssou N’Dour sur la route du jazz et de l’esclavage, a soulevé l’enthousiasme. Le dernier à avoir suscité pareille ovation doit être Gadjo Dilo, de Tony Gatlif, il y a dix ans. On revient sur ce film magnifique jeudi prochain dans L’Hebdo (en vente dans tous les kiosques)

La phrase du jour :
- Oreste, tu peux faire de moi tout ce que tu veux…
-  Adelaïde, dimanche prochain, vote communiste !
Monica Vitti et Marcello Mastroianni dans Drame de la Jalousie d’Ettore Scola (1970)

Locarno 7 – Journée du cinéma suisse 2

Souviens-toi, ma mie, la journée avait magnifiquement commencé. C’est d’un pas vif que dans la clarté du matin, nous partions faire la fête au cinéma suisse, o gué o gué. Hélas! trois fois hélas! cette liesse s’est achevée dans l’horreur d’une nuit pleine de pluie et de noirceur… Mais n’anticipons pas…
Locbidumont Après s’être réjoui comme un gosse des figurines animales de Max & Co, direction le Palazzo Moretti où a lieu la présentation de L’Histoire du Cinéma suisse 1966-2000, somme encyclopédique réalisée sous la direction de Hervé Dumont, directeur de la Cinémathèque suisse, et Maria Tortajada, de l’Université de Lausanne. C’est un grand événement culturel, qui attire une foule considérable. La NZZ n’a dépêché un journaliste que pour cette occasion.
On s’interroge sur l’essence du cinéma suisse. On rappelle un mot de Godard selon lequel le cinéma européen n’existe pas: il y a des cinéastes en Europe. Le constat est aisément transposable au niveau national. Hervé Dumont (avec Nicolas Bideau) rappelle que le «cinéma suisse est essentiellement libertaire» puisqu’il n’y a pas de véritable industrie, et observe des thèmes récurrents : le voyage, les frontières, l’intérêt porté à la marginalité, aux classes sociales défavorisées.
Une demi-heure plus tard, à Forum sur La Première, la question revient, lancinante: le cinéma suisse existe-t-il? Posée à Locarno, en pleine journée rouge et blanche, cette interrogation revient à se demander si on respire bien de l’air, et c’est finalement un peu angoissant. Gérard Ruey, producteur, les cinéastes Jacob Berger (1Journée) et Fulvio Bernasconi (Fuori Dalle Corde) tentent de ratatiner cet embryon de Schadenfreude selon lequel le cinéma suisse aurait connu une embellie en 2006 mais qu’il retourne déjà au brouillard auquel il est voué depuis la nuit des temps – où du moins l’invention du cinématographe (1895). Le cinéma suisse n’existe peut-être pas, mais il y a des cinéastes en Suisse qui travaillent dans des conditions difficiles et produisent des œuvres souvent intéressantes, parfois géniales (tiens, par exemple Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud).
Locpardomass On sort de la Radio pour rallier la Casa Rusca où a lieu l’apéritif officiel. Le cinéma suisse existe, et il a faim et soif. Arriver à un buffet une heure après son ouverture nous le rappelle cruellement: il reste un peu de jus d’orange coagulant au fond d’une carafe, deux canapés écrabouillés et un misérable pardo de massepain au sommet d’un Cervin de saindoux. L’animal brandit un petit drapeau rouge à croix blanche, il a perdu une oreille. Mauvais augure…
Car au soir de cette journée particulière, les écluses du ciel se sont ouvertes et elles ont inondé la Piazza Grande où était montré 1 Journée de Jacob Berger, un film kieslowskien dans lequel la mécanique d’une vie bien organisée se grippe. Au début de la projection, il pleut plus fort à l’écran que sur le public. On s’abrite comme on peut, on se dit que c’est vivifiant, on repense au bulletin météo spontanément délivré par un rude autochtone l’après-midi d'après lequel la pluie épargnerait Locarno…
Tu parles. Vingt minutes après le début du film, c’est la mousson. On regagne à la nage les arcades qui bordent la place et on regarde le film de très loin, dans une confusion de parapluie entrechoqués, de pélerines froisssées et une grande odeur de chien mouillé. Le bruit de la pluie couvre le son du film, les éclairs qui lacèrent le ciel blanchissent l’écran… Désolation. Injustice. Pourquoi ces trombes ne se sont-elles pas abattues au même endroit la veille ? On aurait eu une parfaite excuse pour fuir Le voyage du ballon rouge, un pensum de Hou Hsiao-Hsien avec une Juliette Binoche plus irritante que jamais.
Locpluie_sur_nomie On se rabat sur la réception organisée par Vega Films qui produit 1 Journée. Noémie Kocher, actrice et co-scénariste du film a les yeux tristes. La productrice Ruth Waldburger pense qu’il faut boire pour oublier cette sinistre soirée. Les plus fous, les plus assoiffés partent à la pagaie jusqu’à la plage du Lido où a lieu la Nuit Fauve du cinéma suisse, pauvres léopards embourbés jusqu’aux oreilles. Les autres rentrent piteusement, la queue entre les jambe.

Locarno 7 – Journée du cinéma suisse

Loccs_1_2 Ce matin, un vent de folie s’est levé sur Locarno. Dès l’aube, les tambours ont battu jusqu’au fond des vallées profondes. Des oriflammes claquent dans l’aquilon matutinal. On a allumé des feux d’enfer sur lesquels rôtissent des bœufs entiers. Le cinéma suisse est en liesse !
Bon, euh on secalme  quand même un peu. Il est vrai qu’en ce mardi 7 août 2007 a leiu la deuxième Journée du Cinéma suisse. Dans les rues, quelques ragazzi et ragazze de SwissFilms, de l’OFC, voire de Suissimage ont enfilé de seyant t-shirts couleur de stabilo – vert, rose, orange. Quant au Léopard emblématique, il voit rouge : les panneaux de signalisation sont repeints couleur de feu et le pelage du fauve a viré écarlate sur les bandes annonces précédant les films.
On rate l’inauguration officielle pour cause de visionnement, mais on se rattrape aussitôt. On s’engage sur la passerelle boisée qui traverse le Spazio Cinema, et c’est beau comme une chanson scoute.
A la Sala, proclamation des palmarès 2007, Bourses SSA pour le développement de longs métrages de fiction et pour le développement de films documentaires, Prix de la Fondation suisa pour la musique.
Et puis, projection de I was a Swiss Banker, de Thomas Imbach, maître de l’école du Décousisme: ses films se caractérisent par des coq à l’âne, des incohérences, des déconnections et un propension au sarcasme. Contrôlé par les douaniers alors qu’il passe de l’argent, un banquier suisse pète les plombs, appuie sur la champignon qui a tout l’air d’être hallucinogène puisqu’il se retrouve à nager avec les sirènes dans le lac de Constance, tombe entre les pattes d’une sorcière qui le prend dans ses filets et fait tomber la pluie, subit une initiation auprès de trois femmes et finit garçon de plage à Genève. C’est brillant certes ; c’est aussi vain et prétentieux.
Loccs_swiss_2 Apéritif à SwissFilms, l’agence de promotion du cinéma suisse, dirigé par Micha Schiwow (en orange sur la photo).
Loccs_shiwow Loccs_famille_max Loc_cs_maxauto On courbe la rencontre Plein feu sur les comédien/nes avec d’autant plus de facilité que Carmen Maura a fait faux-bond.

On file à l’Exposition-Atelier «Film d’animation» où une flopée de gosses s’initient aux mystères du folioscope, du thaumatrope et du zootrope et découvrent l’envers du décor de Max & Co, le premier long métrage de dessin animé suisse.
NB: histoire de faire joli, un personnage tiré du Génie de la boîte de ravioli, de Claude Barras, a été rajouté devant SwissFilms.
Maintenant, cap sur l’Encyclopédie du Cinéma suisse, et puis Forum sur La Première, apéritif, 1 Journée de Jacob Berger sur la Piazza et puis la Nuit Fauve du cinéma…

La phrase du jour:
«Locarrrno j’adorrre. Je fais toutes les boîtes de nouit. Même quand je souis en Italie, je viens à Locarno dans les night-clubs. Je n’arrive pas à dormir sans ça. Jim Jarmusch, loui, c’est ploutôt Belinzone. Il vient de New York pourrr s’éclater à Bellinzone»
Roberto Benigni vers 1990 dans les archives de la TSI