Locarno 10 - Locarno pardi!
Locarno, pittoresque bourgade des bords du Lac majeur qui pourrait figurer dans le dictionnaire comme illustration de l’entrée «provincial», a mis du temps à se faire à son festival. Naguère, chez les Locarnais, il était bon ton de faire la fine bouche, de décrier ce rendez-vous culturel qui venait brutalement secouer la torpeur de la città assoupie. Nombre d'autochtones affirmaient prendre leur vacances pendant le festival. Lorsqu’on débarquait dans la ville, les murs étaient gris (ou roses), ils n'affichaient pas le moindre signe de liesse.
Ces temps ont bien changé Les Locarnais ont fait leur calculs. Ils ont aussi été séduits par la personnalité chaleureuse des deux derniers directeurs artistiques, Irene Bignardi et Frédéric Maire. Désormais il vouent un culte au léopard, l’emblème de la ville, le totem du festival. Cela tourne à l’obsession. La couleur jaune ocelée de noir déborde des moindres interstices. Des pardi partout! Rares sont les commerçants qui ne s’y adonnent pas.
Certains la jouent modeste. Juste un petit pardo de peluche dans un coin de la vitrine. D’autres sont banals: ils empilent des objets jaunes et noir (ballons, rubans, cailloux peints, tournesols…), collent en devanture quelques bandes de ce papier officiel que le temps à jauni – si j’ose dire – ou en ceignent leurs panetone. Il y a les artistes qui chaulent de grandes bavures flavescentes, fles architectes de l'improbable qui érigent des pyramides de baudruches jaunes et noires, les chineurs hallucinés qui produisent des pièces dont s'enorgueillirait la Collection de l'Art brut... Les enthousiastes qui exhibent de massives statues. Les élégants qui jettent juste une touche topaze, une cravate, une pochette, un ruban... Les paresseux, ou provocateurs, qui sortent une girafe – c’est taché aussi, de loin, dans la savane, ça peut faire illusion. Et encore les raffinés qui posent dans leur vitrine d’antiquités un authentique léopard taillé dans l’acajou à la fin du 18e siècle par la tribu Niokotokékalipo, du bassin de l’Orénoque – quoi? il n’y a pas de léopard en Amérique du sud? Parce qu’il y en a peut-être au Tessin?
Quelques photos prises au hasard d’un rapide tour de ville témoigne de la fièvre pardine qui s'empare endémiquement de la ville. Et l’on se dit que le festival a des la chance: si un crapaud, ou un hérisson, ou une limace avait figuré sur les armoiries de Locarno à la place du félin malin, à quoi ressemblerait la ville au mois d’août, verdâtre et pustuleuse, hérissée de crins noirs, ou alors molle et baveuse?
La phrase du jour: «La prochaine fois qu’on te demande “C’est quoi le pitch?“, tu réponds “une salobe“»
Jacob Berger, cinéaste, auteur de 1 Journée.

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