Locarno 7 – Journée du cinéma suisse 2
Souviens-toi, ma mie, la journée avait magnifiquement commencé. C’est d’un pas vif que dans la clarté du matin, nous partions faire la fête au cinéma suisse, o gué o gué. Hélas! trois fois hélas! cette liesse s’est achevée dans l’horreur d’une nuit pleine de pluie et de noirceur… Mais n’anticipons pas…
Après s’être réjoui comme un gosse des figurines animales de Max & Co, direction le Palazzo Moretti où a lieu la présentation de L’Histoire du Cinéma suisse 1966-2000, somme encyclopédique réalisée sous la direction de Hervé Dumont, directeur de la Cinémathèque suisse, et Maria Tortajada, de l’Université de Lausanne. C’est un grand événement culturel, qui attire une foule considérable. La NZZ n’a dépêché un journaliste que pour cette occasion.
On s’interroge sur l’essence du cinéma suisse. On rappelle un mot de Godard selon lequel le cinéma européen n’existe pas: il y a des cinéastes en Europe. Le constat est aisément transposable au niveau national. Hervé Dumont (avec Nicolas Bideau) rappelle que le «cinéma suisse est essentiellement libertaire» puisqu’il n’y a pas de véritable industrie, et observe des thèmes récurrents : le voyage, les frontières, l’intérêt porté à la marginalité, aux classes sociales défavorisées.
Une demi-heure plus tard, à Forum sur La Première, la question revient, lancinante: le cinéma suisse existe-t-il? Posée à Locarno, en pleine journée rouge et blanche, cette interrogation revient à se demander si on respire bien de l’air, et c’est finalement un peu angoissant. Gérard Ruey, producteur, les cinéastes Jacob Berger (1Journée) et Fulvio Bernasconi (Fuori Dalle Corde) tentent de ratatiner cet embryon de Schadenfreude selon lequel le cinéma suisse aurait connu une embellie en 2006 mais qu’il retourne déjà au brouillard auquel il est voué depuis la nuit des temps – où du moins l’invention du cinématographe (1895). Le cinéma suisse n’existe peut-être pas, mais il y a des cinéastes en Suisse qui travaillent dans des conditions difficiles et produisent des œuvres souvent intéressantes, parfois géniales (tiens, par exemple Retour à Gorée, de Pierre-Yves Borgeaud).
On sort de la Radio pour rallier la Casa Rusca où a lieu l’apéritif officiel. Le cinéma suisse existe, et il a faim et soif. Arriver à un buffet une heure après son ouverture nous le rappelle cruellement: il reste un peu de jus d’orange coagulant au fond d’une carafe, deux canapés écrabouillés et un misérable pardo de massepain au sommet d’un Cervin de saindoux. L’animal brandit un petit drapeau rouge à croix blanche, il a perdu une oreille. Mauvais augure…
Car au soir de cette journée particulière, les écluses du ciel se sont ouvertes et elles ont inondé la Piazza Grande où était montré 1 Journée de Jacob Berger, un film kieslowskien dans lequel la mécanique d’une vie bien organisée se grippe. Au début de la projection, il pleut plus fort à l’écran que sur le public. On s’abrite comme on peut, on se dit que c’est vivifiant, on repense au bulletin météo spontanément délivré par un rude autochtone l’après-midi d'après lequel la pluie épargnerait Locarno…
Tu parles. Vingt minutes après le début du film, c’est la mousson. On regagne à la nage les arcades qui bordent la place et on regarde le film de très loin, dans une confusion de parapluie entrechoqués, de pélerines froisssées et une grande odeur de chien mouillé. Le bruit de la pluie couvre le son du film, les éclairs qui lacèrent le ciel blanchissent l’écran… Désolation. Injustice. Pourquoi ces trombes ne se sont-elles pas abattues au même endroit la veille ? On aurait eu une parfaite excuse pour fuir Le voyage du ballon rouge, un pensum de Hou Hsiao-Hsien avec une Juliette Binoche plus irritante que jamais.
On se rabat sur la réception organisée par Vega Films qui produit 1 Journée. Noémie Kocher, actrice et co-scénariste du film a les yeux tristes. La productrice Ruth Waldburger pense qu’il faut boire pour oublier cette sinistre soirée. Les plus fous, les plus assoiffés partent à la pagaie jusqu’à la plage du Lido où a lieu la Nuit Fauve du cinéma suisse, pauvres léopards embourbés jusqu’aux oreilles. Les autres rentrent piteusement, la queue entre les jambe.

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