Locarno 8 - Jour de pluie
Un vieux proverbe dit «L’automne commence à Locarno». C’est traditionnellement en cours de festival que l’été prend un coup de vieux. Au début, quelques clartés s’attardent encore dans le ciel à 21 h 30, lorsque commence la projection sur la Piazza Grande. A la fin, il fait déjà nuit quand le clocher sonne la demie. La crête des platanes blondit. Les peupliers dégagent une odeur douce et fade, et lâchent leurs premières feuilles. Les boutiques mettent en vitrine les collections d’automne, les mocassins, les vestes de daim, et soudain c’est l’automne.
Hier, c’était carrément novembre. Ce n’était plus de la pluie, mais une sorte de tsunami avec des roulements si graves, si terrifiants qu’on ne sait si c’est la foudre ou la montagne qui viennent de tomber. Des torrents dévalent les rues, les parasols jaunes à taches noires s’envolent, le septième jour après la mort de Bergman, le septième ange a visiblement brisé le septième sceau.
Pas de cinéma en plein air, ce soir, mais un repas auquel Unifrance (www.unifrance.org) convie quelques acteurs de la branche. La mousson tambourine la verrière de La Fiorentina, le risotto fait chaud au cœur, qu’il semble loin l’été. L’équipe juvénile de Nuage, réalisé Sébastien Betbeder (www.widemanagement.com) découvre Locarno, les plaisirs du Merlot et le sorbet pruneau à la grappa – qu’ils commencent par prendre pour «une glace au Mon Chéri»…
Sur le tard, arrive le passager de la pluie, Michel Piccoli. Quel charisme! Quelle intelligence, quelle pénétration dans son regard. Et disponible, aimable, ce qui est la caractéristique des tout grands. Il est venu présenter Sous les toits de Paris, de Hiner Saleem, produit par Agat Films & cie, c’est-à-dire Robert Guédiguian. L’auteur de Marius et Jeannette est présent aussi, avec sa femme Ariane Ascaride, et cela fait plaisir de serrer la main à un cinéaste qui conçoit le cinéma comme un engagement.
Détour par le Kursaal, pour une vision de presse de 1408, un film qui sera projeté ce soir en seconde partie de programme sur la Piazza. Une histoire de chambre maléfique dans un hôtel, inspirée par Stephen King, où la gesticulation et le bruit l’emportent une fois de plus sur le mystère et l’étrangeté.
En rentrant, on treverse la Piazza pluvieuse. On y montre Yi Yi, en hommage à Edward Yang, disparu le mois dernier. Il y a deux spectateurs dans cet espace susceptible d’en accueillir 9000…
Et puis, les yeux s’habituant à la pénombre, on en distingue d’autres, recroquevillés dans l’encoignure des portes comme de vieilles chauves-souris, enveloppé dans des pèlerines qui évoquent des linceuls. Il n’y a que leurs yeux vifs qui émergent de ces flaques humaines…
Qui sont-ils ces cinéphiles de l’impossible? Leur abnégation, leur amour du cinéma suscitent l’admiration. Et nous autres? Avons-nous vu trop d’images, sommes nous blasés, qui préférons nous glisser entre deux draps plutôt que de braver la tempête pour rendre hommage au cinéma taïwanais?
Une note d'optimisme dans ce jour de pluie: projeté dans la section Appellations suisses, Retour à Gorée, ce magnifique documentaire dans lequel le cinéaste lausannois Pierre-Yves Borgeaud suit Youssou N’Dour sur la route du jazz et de l’esclavage, a soulevé l’enthousiasme. Le dernier à avoir suscité pareille ovation doit être Gadjo Dilo, de Tony Gatlif, il y a dix ans. On revient sur ce film magnifique jeudi prochain dans L’Hebdo (en vente dans tous les kiosques)
La phrase du jour :
- Oreste, tu peux faire de moi tout ce que tu veux…
- Adelaïde, dimanche prochain, vote communiste !
Monica Vitti et Marcello Mastroianni dans Drame de la Jalousie d’Ettore Scola (1970)

Comprends qu'il était temps de te glisser entre deux draps, respectable Antoine,
Edward Yang était taïwanais, pas coréen !
Question : pourquoi acheter L'HEBDO en kiosque si l'on n'y trouve pas une ligne sur la dernière Palme d'or de Cannes au moment de sa sortie ?
Rédigé par: Hou Hsiao Hsien | le 03 septembre 2007 à 09:15