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Locarno 6 – Le cinéma suisse à l’étranger: un produit prometteur?

Loc_dbat

Genre: débat
Lieu: Spazio Cinema
Date: lundi 6 août 2007
Thème: «Le cinéma suisse à l’étranger: un produit prometteur?»
Intervenants: Isabella Reicher, Stanart, Autriche
Jay Weissberg, Variety, Etats-Unis
Herbert Spaich, SWR, Allemagne
Modérateur: Christian Jungen

- Avez-vous remarqué le «swiss boom»?
Isabella Reicher: J’ai peur de devoir répondre non. L’Autriche se concentre plutôt sur l’«austrian boom».
Jay Weissberg: Très peu. Selon une statistique de 1992, sur 425 films sortis aux Etats-Unis, seul 6 venaient de l’étranger. Cela reflète bien le protectionnisme culturel et le sentiment d’isolement. Très peu de films étrangers sont montrés. La presse n’en parle que dans les villes où on les projette, soit Los Angeles, San Francisco, New York et Chicago – où ils sont toujours perçus comme de l’art et essai. Les films francophones ont plus de chance, car le français est toujours perçu comme «chic» (en français dans le texte). Nominé aux oscars, un film comme War Photographer ne fait que 61 000 dollars de recettes…
-Vous avez l’impression qu’il y a une nouvelle vague ?

IR: Ce genre d’étiquettes me laisse toujours sceptique. Il y a plus de films suisses qu’il n’y en a jamais eu, Vitus, Snow White, Das Fräulein. Ils ne sont pas regroupés sous le label suisse mais sous celui d’art et essai.
Herbert Spaich: Die Herbstzeitlosen n’a été distribué qu’en vo, ce qui pose un problème linguistique. Sorti huit jours avant Noël, Vitus a connu un énorme succès: c’est un grand film et il y a Bruno Ganz. Mein Name ist Eugen a eu plus de difficultés: le livre dont il est tiré est absolument inconnu en Allemagne, le doublage était mauvais, et l’esprit des années 50 en Suisse beaucoup trop éloigné de l’expérience allemande. Achtung Fertig Charlie est arrivé trop tard; il va faire l’objet d’un remake. Les documentaires suisses ont une très bonne image. On peut les voir dans les salles d’art et d’essai et à la télévision.
JW: Les festivals américains, comme Sundance ou Tribeca, sont très importants pour diffuser les films. Ceux de Cannes, Venise ou Berlin ne signifie pas grand chose pour le public américains, mais ils attirent les acheteurs.Il est difficile de définir ce qu’est un film suisse: Vitus, Das Fräulein, Garçon stupide… ils sont vraiment très différents. On essaye toujours de catégoriser. Mais les réalisateurs ne forment pas une seule unité. C’est difficile de vendre un film sans étiquette, mais les étiquettes sont réductrices…
HS: Achtung Fertig Charlie a rencontré le même problème qu’Eugen: une version mal doublée qui faisait vraiment comédie minable. Les spectateurs n’ont pas compris.
JW: La comédie est le genre le plus difficile à exporter, car chaque nation a son génie comique propre.
HS: Des comédies allemandes font des flops dans toute l’Europe. L’humour allemand est tellement spécifique que personne ne le comprend.
- Qu’est ce qui fait le succès? Les rentrées financières ou l’image du pays?
JW: dans une certaine mesure, on peut comparer les films à la haute couture. Tout le monde connaît Jean-Paul Gaultier, mais personne n’a jamais vu un de ses habits dans la rue.
- Que pensez-vous de la journée du cinéma suisse ?
JW: C’est une très bonne chose. Cela fait sens en termes de promotion. C’est une bonne occasion de se montrer.
IR: Il serait stupide de ne pas saisir cette occasion de se montrer.
HS: C’est extrêmement utile pour faire une image de marque.
- Quel est le premier film suisse que vous ayez vu ?
JW: Un Tanner.
GH: Steibruch, un film de 1942.
IR: Un Heidi…
- Quel est le dernier film suisse que vous ayez aimé et défendu ?
GH: Hippie Masala.
JW: Das Fräulein.
IR: Hans im Glück, de Peter Liechti.

Locarno 6 - Mooooby Dick

Loc_vache_1 La SPA ne peut-elle rien faire? Comment faire cesser ce scandale témoignant à la fois d’un manque de coupable à l'encontre du plus sympathique des ruminants et de l’absence d’imagination des photographes? Pourquoi ces drôles se sentent-ils autorisés à photographier les vaches en gros plan et au fish eye?
Cela fait des années que cet outrage se perpétue. Que le joli museau de nos braves laitières se mue en protubérance hippopotamesque. Et personne ne dit rien. Ni les laitiers, ni les vachers, ni les marguerites. Supposons que l’on photographiât de cette manière un bébé, quel tollé! Mais la vache, ce magnifique animal dont l’homme est le plus parfait parasite, peut être régulièrement tournée en dérision sans qu’aucune ligue ne bronche. Honte à vous qui riez du pauvre animal…
Tels sont les sentiments qui agitent le festivalier quand il est confronté aux affiches de swissdvdshop.ch.
Massifs, proéminents, ces museaux déformés jusqu’à l’absurde évoquent à l’occasion le rostre d’un cachalot crevant la mer émeraude.
A propos de cachalot, vu Capitaine Achab, de Philippe Ramos. Etrange film qui pousse à l’extrême le principe, parfois douteux, de l’illusion rétrospective. Le cinéaste imagine l’enfance du capitaine Achab, loin de la mer, dans la Prairie. C'est une espèce de Tom Sawyer, un petit garçon mal aimé avec le diable au corps. Orphelin recueilli par une tante, il s’enfuit, est attaqué par des bandits et, tel un Moïse des temps modernes, abandonné sur une barque qui l’emmène jusqu’à la mer où son destin s’accomplira.
Il faut une certaine audace pour s’attaquer à Moby Dick, le roman fondateur de l’Amérique. Et il n’est pas sûr qu’on ait envie de connaître l’enfance d’Achab, la scène primitive et tutti quanti: le pire cauchemar des baleines est un blasphème, un mystère, une opacité. C’est ce qui le rend si grand dans le livre.
Le film de Philippe Ramos est au chef-d’oeuvre des lettres ce qu’une bernache est à un cachalot: un parasite sympathique. Admettons le parti-pris qui consiste à refuser toute tentation lyrique, acceptons la litote et les cadrages serrés. L'ensemble manque toutefois sérieusement d’une dimension verticale et la langue française peine à communiquer la flamme biblique qui embrase l’œuvre originelle.
Enfin le cinéaste commet une grave erreur en illustrant un fragment de Moby Dick (la scène dans laquelle le capitaine cloue une pièce d'or sur la mât du Pequod) plutôt que de rester dans sa fiction. Et là, forcément, la comparaison avec le film de John Huston fait très mal. Quant au grimaçant Denis Lavant, il fait piètre figure par rapport à Gregory Peck. 

La phrase du jour:
«C’est l’océan mon garçon. Et vois-tu, après Dieu, c’est à lui que tous les hommes obéissent»
Un pasteur dans Capitaine Achab.

Locarno 5 – Dimanche soir sur la Piazza

Loc_soir Le soir bleu descend sur Locarno et avec lui une douceur incomparable. Les pipistrelles prennent leur envol et les cinéphile convergent vers la Piazza Grande. Les lumières donnent une note féerique au décor. Il fait bon se retrouver à la fraîche tous ensemble sous les étoiles pour un grand film sur grand écran.
Mais tout le monde n’y va pas. Il y en a qui sont punis. Les travailleurs de l’ombre qui rentrent dans leur modeste chambrette pour écrire les mots que les lecteurs de L’Hebdo découvriront avec ravissement jeudi prochain (en vente dans tous les kiosques).
Pour être franc, les deux films de ce soir, je les ai déjà vus et n’ai guère envie de les revoir. La soirée commence avec Death at a Funeral, de Frank Oz. Une comédie anglaise macabre qui ne tient malheureusement pas ses promesses. Bien sûr, l’oraison funèbre acratopège que prononce un fils peu inspiré est amusante, mais le rires scandaleux et subversifs que l’on espérait tournent court. Pourtant, entre le cousin qui a pris malgré lui un acide ou l’homosexualité du défunt, bon père, bon mari depuis quarante, révélée par un nain amoral, il y avait de quoi s’amuser aux dépens de la classe bourgeoise. Essayé pas pu: l’humour s’accommode mal des bons sentiments. D’aileurs, à tendre l’oreille, ça n’a pas l’air de rigoler des masses sur la Piazza.
En deuxième partie de soirée, les choses se gâtent avec Planet Terror, de Robert Rodriguez. Parodie gratinée de film gore, cet hommage au cinéma d’exploitation des années 70 est le deuxième volet du diptyque initié par Quentin Tarantino avec Death Proof. Après les vroum vroum d’un fou du volant, voici l’éternel retour des mutants cannibales. Suite à une émission de gaz, les gens se couvrent de bubons et se découvrent une fringale de cervelle humaine fraîche. Le sang gicle abondamment, le pus aussi lorsqu’on crève des pustules de la taille d’une balle de tennis. Grosses bagnoles et artillerie lourde, sus aux méchants! Entre autres finesses, on appréciera l’hélicoptère dont on se sert pour moissonner des têtes, le bocal plein de testicules au vinaigre que balade un amateur de belles choses et, bien sûr, la mitrailleuse lourde qu’une unijambiste outrageusement galbée utilise comme prothèse…
Allez, bon amusement bon peuple de la Piazza. Et bons rêves aux autres…

Locarno 5 et Suite

Loc_suite C’était le 1er août, c’était il y a moins de quatre jours et pourtant, depuis lors il a coulé un tel flux d’images que cela nous paraît une éternité. A la fin de son allocution de bienvenue lors de la cérémonie d’ouverture du 60e Festival del Film di Locarno, Marco Solari, abdiquant la digité protocolaire pour retrouver la verve latine, a apostrophé le chef de la section cinéma de l’Office fédéral de la culture: «Ho Nicolas ! Tu as dit qu’il fallait réinventer le Grand Hôtel, c’est fait». Et d’inviter Bideau, qui l’avait gentiment asticoté au sujet de la déliquescence hôtelière de la station tessinoise, à découvrir, derrière le cloître, un «miracolo ticinese».
Loc_gd_htelLe Grand Hôtel, c’était l’âme du Festival. Fondé en 1876, dans l’euphorie des débuts du tourisme, le majestueux bâtiment était le cœur du Festival. C’est en ses jardins qu’avaient lieu les premières projections, c’est en ses terrasses, ses salons, ses jardins toujours et sa piscine que se sont tenues des centaines d’after hours au cours desquelles la bière s’est bue par hectolitres et le monde a été refait 100 000 fois.
Fermé depuis deux ans, le Palace ne trouve pas d’acquéreur (il ne coûte pourtant que 22 millions de francs…). Il se décrépit tranquillement, inexorablement, protégé par une palissade de fer, et pourtant l’écho des fêtes de jadis résonne encore sur ces pelouses à qui sait les entendre…
Loc_rotunda

Pour suppléer à ce vide, le festival étrenne cette année la Suite du Festival. Ce miracle du génie tessinois s’avère un endroit paradoxal, puisque cerné de vieilles pierres (le castello, le cloître) et de béton -  tout un réseau de galeries, d’escaliers. L’endroit surplombe la Rotunda, ce rond-point pharaonique au creux duquel niche Loc_bouddha un souk annuel dont les musiques et les fumets infiltrent le soir d’été. Sur une vaste pelouse ont poussé des tentes blanches, des bars élégants. Il y a tes tables, des coussins pour les plus hédonistes des festivaliers, des photophores, et même quelques statues de bouddha pour souligner la zénitude des lieux.
Bien sûr, d’aucuns regrettent le grand hôtel, ses dorures, ses lambris, ses fissures, ses flétrissures et son lustre géant en verre de Murano dont la valeur est estimée à 1, 2 millions. Bien sûr, la Suite n’as pas cette patine. Mais ce lieu vierge et sans mémoire a un charme d’oasis, fraîche, calme, bien agréable lorsque le cagnard cogne et que la foule pullule. Il mérite qu’on le découvre, qu’on le fréquente, qu’on l’habite, qu’on lui confère une âme et qu’on le fasse entrer dans la légende du festival. Hier soir, au crépuscule, il y avait une petite réception autour de la section Open Doors. Buffet de salades, lasagne, mais surtout le plaisir du calme: elles sont rares les parties où l’on arrive à deviser sans crier et sans être bousculé.
Ce qui est sût c’est que la Suite, situé à la sortie est de la ville marque un irrépressible glissement géographique en direction d’Ascona, loin des hôtels clos de Muralto.

La phrase du jour: «Je suis en train de relire tout Mandryka»
Hugues Ryffel, chef opérateur

Locarno 5 – Samedi soir sur la Piazza

Photo010 Le samedi soir, c’est traditionnellement l’affluence : 8500 personnes sur la Piazza Grande. Et du beau linge, des capitaines d’industrie, des sponsors cousus d’or, des ministres, Pascal Couchepin et Calmy-Rey qui cheminent côte à côte, comme un vieux couple…
Il y a de l’euphorie dans l’air. Carmen Maura reçoit un Léopard d’honneur et, surprise du chef, c’est Dario Fo qui, au terme d'une laudatio fleuve et fleurie, remet la statuette à la comédienne espagnole. On recourt à toutes les langues de la latinité, italien, espagnol, la présentatrice Claudia Laffranchi, en nuisette blanche, pose dans les langues de Dante et de Shakespeare la question Photo011_2qui l'obsède("D'où vient l'idée de ce film?") et, dans l’enthousiasme général, Frédéric Maire traduit en français les remerciements en français que la belle Carmen adresse à la foule...
Tous ces gens, ces impromptus, ces stars haut de gamme, ces pipole populaires et de qualité, font tourner la tête. On a l’impression que la géométrie euclidienne en prend un coup, comme en témoignent ces petites photos issues d’un téléphone portable (il y a dix ans, pareille assertion valait le cabanon…). Les éternelles questions se pressent dans nos cerveaux embrasés: sur quel plan se situent les cameramen et l’image? Où commence la mise en abyme? Qui filme quoi? Peut-on filmer la plongée en contre-plongés? Dans quelle dimension errons-nous? Ne suis-je que le rêve d'un canard? Etc.
Se retrouver collé au deuxième rang pour cause d’affluence massive peut être sympa. C’est douloureux aussi : la nuque se dévisse à force de lever la tête vers l’écran. Et les personnages apparaissent tout déformés, microcéphales au bedon puissant. Lire les sopus-titre exige un mouvement semi circulaire de quelque 140 degrés.
Et puis, drame, comme on projetait The Bourne Ultimatum, troisième volet du cycle dans lequel un tueur amnésique recherche son identité en cassant tout sur son passage, les oreilles en prennent un méchant coup. Lorsque Jason Bourne se paie une petite poursuite en voiture, les carrossiers jubilent peut-être, mais les autres se prennent une tonne de décibels dans la trompe d’Eustache. En plus, dans les blockbusters, le fracas naturel des tôles froissées et des armes automatiques surchauffant est appuyé par des infra basses pulsant comme un grand cardiaque et des staccatos de violon. En plus, les personnages n’oublient jamais de crier «Plus vote» lorsqu’ils fuient, poursuivis par les flammes ou tout autre désagrément.
Pour faire bref, Jason Bourne tue à peu près tout le monde, déjoue les satellites de la NSA, les snipers du FBI, les tueurs de la CIA, pour découvrir qu’il s’appelle en fait David Webb. Bravo mon gars!
Après cette expérience sensorielle extrême, retour au calme avec Vogliamo Anche le Rose, documentaire sur le féminisme en Italie qui rend comme un écho décalé à la rétrospective Signore & Signore. Coïncidence curieuse, dans Freigesprochen (www.freigesprochen.com), film autrichien en compétition, une femme à qui son mari offre des tournesols secs qu’il a glanés dans un pré, dit: «Les femmes veulent des roses». Longues, bien rouges, fraîches et parfumées… C’est assurément une des constantes de l’éternel féminin, souvenez-vous en, pendards qui courez la gueuse…

La phrase du jour: «Femme c’est bien Sorcière c’est mieux Lesbienne c’est magnifique»
Refrain d’une chanson féministe, italienne et punk de la fin des années 70 entendue dans Vogliamo Anche le Rose.

Locarno J 4 – Heurs et malheurs du cinéma italien

Comment dit-on «avoir été» en italien? La question se pose forcément quand au gré de la rétrospective Signore & Signore, consacrée aux grandes dames du cinéma transalpin, au hasard de la rétrospective Retour à Locarno ou de la compétition, on voit et revoit des œuvres venues du pays de Dante et de Fellini.
Hier soir, à minuit et des poussières (d’étoile), sur la Piazza Grande: Bellissima, ce film de Visconti dont le titre mélodieux résume en un mot le cinéma italien tel qu’il nous a enchantés, grosso modo de 1946 (Rome Ville ouverte) à 1990 (La Voce della Luna). Bellissima, c’est l’histoire de Maddalena qui rêve de faire de sa fille une star de cinéma. Elle place tous ses espoirs dans cettee fillette minuscule, qui zézaie et pleure pour un rien. Elle claque toutes ses économies pour soudoyer les décideurs de Cinecitta, mais elles ne servent qu’à payer une Lambretta à un filou, vitello parasite, bellâtre nuisible. Elle se heurte à la cruauté du star sytem, son cœur de mère se brise.
Magnani Au cœur de ce film social et moral, une tornade: Anna Magnani. Elle est la vie. Exubérante, joyeuse, insupportable, bruyante, excessive, emportée, passionnée, tête à claques, mamma débordant d’humanité, femme de chair prête à succomber aux charmes d’un suborneur, victime que le chagrin déchire et qui sanglote, louve prête à mordre pour défendre sa petite fille, sa Bellissima… Des comédiennes de cette trempe, il n’y en a plus. Il n’y en a peut-être jamais eu qu’une. Et des cinéastes comme Luchino Visconti, capable d’émouvoir et de faire réfléchir dans un même mouvement, d’inscrire un mélodrame dans un contexte social et économique précis, de cadrer aussi serré l’humanité, et bien… La projection se termine  près de trois heures du matin. Il fait froid, mais le feu allumé en 1951 par le cinéaste brûle encore.

Marco Bellocchio estime «être né» à Locarno en 1965 lorsque son premier long métrage, I Pugni in Tasca, a reçu le Prix de la mise en scènee. Il a fait son retour à Locarno. Nous sommes curieux de revoir ce film «lucide et furieux» selon Les Cahiers du Cinéma. A l’époque, la revue Positif affirmait qu’«au sein de la meilleure tendance du jeune cinéma italien, celle privilégiant l’itinéraire individuel sur fond de critique sociale, Les Poings dans la Poche est d’assez loin l’œuvre la plus marquante qui nous soit venue d’Italie depuis Prima della Revoluzione». Les critiques de l’époque n’exagéraient-ils pas? Ne succombaient-ils pas à la tendance contestataire d'une époque prompte à érigeaier en chefs-d’œuvre des brûlots aujourd’hui risibles?
Locbeloc Et bien non. Ce film qui ausculte la décadence de la classe bourgeoise à travers une famille de quatre enfants, épileptiques ou attardés mentaux, n’a rien perdu de sa scandaleuse radicalité.
Et aujourd’hui, le cinéma italien, qu’est-ce qu’il raconte ? Et bien toujours la même histoire. Mais la routine a remplacé le feu de la passion. Avec Mi Fratello è Figlio unico, Daniele Luchetti raconte la classique histoire de deux frères ennemis dans les années 60 : l’aîné est beau et communiste, la cadet boutonneux, méchant comme une teigne, et fasciste. Histoire d’élever cet antagonisme au rang de tragédie, ils aiment la même fille. Dans une optique Amarcord 1900 La Prima Volta de La Meglio Gioventù, le cinéaste recrée le passé, une mamma volcanique, les blessures de l’après-guerre, le glissement de l'action révolutionnaire au banditisme, avec quelques bons gags (les paroles de L’Hymne à la Joie réécrites dans une optique marxiste-léniniste…) et tous les poncifs de la péninsule jusqu’au final face à la mer (cf La Dolce Vita). Un film formaté pour passer sans problème en prime time.
Le handicap des cinéastes contemporains, en Italie comme ailleurs, est leur culture cinématographique. Ils ont vu tous les making of, tous les bonus, ont disséqué tous les plans et bouffé des milliers d’heure d’image. Ceux d’autrefois devaient tout inventer. Leur expérience, il la tiraient de la lecture, de la vie, des peetits métiers qu’ils avaient fait pour survivre, de la guerre dont ils étaient sortis meurtris. Leurs successeurs gavés d’image sont dans une logique référentielle qui assure la patine de leurs produits, mais les vident de leur contenu.
Anna Magnani fait une apparition dans Ménagerie Intérieure, court métrage suisse de Nadège de Benoît Luthy: son portrait orne la cuisine de Béatrice, une jeune photographe mal dans sa peu qui cherche sa voix. Ce serait un peu excessif de dire que ce portrait noir et blanc éclipse la jeune comédienne.

La phrase du jour: «C’est merveilleux d’être ici. J’aurais fait le film juste pour le passer ici»
Samuel Benchetrit, présentant l’excellent J’ai toujours rêvé d’être un gangster sur la Piazza Grande.

Locarno 3 – L’affiche fiche la camp

C’était quelque chose autrefois, l’affiche de cinéma. Réalisée par des peintres spécialisés, elle synthétisait l’ambiance, le glamour. On les arrachait des murs pour les punaiser dans nos pauvres mansardes; aujourd’hui, bof, des affiches, il y en a toujours, beaucoup, et moches généralement. Une photo du film, un slogan de préférence débile, et puis la pluie et les vandales s’unissent pour les effacer du dessus de la terre.
Loc_knockedup Quand un film passe sur la Piazza Grande, pendant deux heures, face à la plus grande salles à ciel ouvert du monde (10400 spectateurs pour Sailor et Lula en 1990, record historique), l’auteur, les acteurs, le producteurs, sont les rois du monde. Ken Loach, Roberto Benigni, tous s’en souviennent dans Locarno 60, documentaire de Stefano Knuchel et Cristina Trezzini. Mais sic transit gloria. Hier soir, en deuxième partie de soirée, on a eu droit à une gaudriole américaine: Knocked Up, présenté comme le nouveau Quand Harry rencontre Sally mais qu’on pourrait aussi vendre sous l’étiquette comédie romantique avec du poil autour, soit un machin hystérique, scatologique et sentimental dans lequel une nunuche carriériste et un otaku grassouillet s’apprêtent bien malgré eux à fonder une famille. Et ce matin, on découvrait sur une colonne Morris l’affiche, toute déchirée et maculée et c'est bien là tout ce qu'elle inspire.

LocubsEt puisqu’on cause affiche, pourquoi pas un mot sur le visuel du «Prix du Public UBS». Jadis, on représentait les spectateurs de cinéma les yeux levés vers le ciel, tels Sainte Thérèse voyant la lumière du Sauveur. Le cinéma était de l’ordre de la transcendance  («On lève les yeux au cinéma, on les baisse quand on regarde la télévision», disait Godard). Or, l’UBS montre trois jeunes (le public du cinéma), heureux jusqu’à l’hilarité (remarque: on voit les trois jeunes sur l'affiche horizontale; sur la déclinaison verticale, le garçon au sourire rêveur s'est éclipsé. son absence ne change rien à la démonstration) Peut-être découvrent-ils cette très belle scène de Knocked Up (En cloque, mode d’emploi, en vf…) où le gynécologue dit à la femme qu’il ausculte «Oups ! Ce n’est pas votre vagin, c’est votre trou du cul… ça m’arrive cinq fois par jour». Ou alors le slogan français, «Quand on aime la vie, on va au cinéma», facilement réfutable, perdure-t-il dans le tête des créatifs.
Le plus troublant est ailleurs: aucun ne regarde dans la même direction. Le garçon à gauche regarde côté cour, la fille à droite côté jardin. Et celle du milieu son téléphone portable. Pourquoi? Pour regarder en loucedé sur l’écran minuscule un Bergman ou un Antonioni qu’elle vient de télécharger? Pour lire le message de sa copine Jessica qui dit en substance «T ou ;) »? Ou vote-t-elle par sms pour son film préféré ? Le cinéma aujourd’hui, ce n’est plus un culte, mais des images en plus, une distraction parmi d’autres…

Et à propos de distraction, un quatrième personnage, de nature fictive, squatte cette belle image de la jeunesse. Il s’agit de notre ami le pardo. Tout en couleur, le bon fauve lit par-dessus l’épaule de la fille ce que son téléphone affiche. Son œil est vert, son mufle doux frôle l’épaule nue. Ce léopard incarne la bestialité, les forces obscures de la sexualité, il est l’émanation de la jungle primitive. Pauvre jeunesse, qui se croit en sécurité face à un écran inodore sans savoir que la réalité est tapie dans l’ombre, dangereuse, affamée de chair fraîche...

La phrase du jour: «Sincèrement, jusqu’à maintenant, y a pas une affiche où je me suis dit Waow, putain, j’ai envie de voir ce film»
Une festivalière de 20 ans à ses copines, dans la rue, un panino à la main.

Locarno jour 3 – Le show de l’OFC

Loc_jcb_1 C’est devenu un des hits de la saison estivale: la conférence de presse de l’Office fédéral de la Culture. Les médias ne s’y sont pas trompé qui se pressaient massivement à ce matin à 10 h 45 dans le jardin intérieur du Palazzo Morettini pour ne pas rater le show annuel des Pieds Nickelés de la culture fédérale, à savoir par ordre d’entrée en scène, MM. Jean-Frédéric Jauslin, Pascal Couchepin et Nicolas Bideau. 
La révélation de l’année concernait les conventions de prestations pour la période 2008-2010 dont vont bénéficier les festivals de cinéma. En d’autres termes: à qui et dans quelle proportion seront attribués les 2, 5 millions d’aides fédérales.

Couvert de photographes, Pascal Couchepin attaque d’emblée le sujet. Il souhaite bon anniversaire au festival de Locarno, «vieux mais pas vieilli», remercie les directeurs artistiques qui ont contribué à son succès et résume à grands traits la nouvelle politique des festivals qui s’articule désormais autour de trois axes. Les festivals A, soit les festivals établis, forts d’une tradition solide: Locarno (1,35 millions) , Visions du Réel à Nyon (400 000) et Soleure (330 000). Les géants se partagent 80 % de la manne.
En deuxième ligne, Un certain regard: Fantoche, festival du film d’animation, à Baden (75 000); le NIFFF de Neuchâtel (75 000); les Journées internationales du court métrage de Winterthour (50 000) et le récent Zurich Film Festival (50 000). Le Festival du Film de Fribourg, en phase de réorganisation, recevra une prime de 100 000 francs pour l’édition 2008.
Enfin, Nouveaux Regards rassemblent de plus petites manifestations qui reçoivent chacune 25 000 francs dans le cadre d’un patronage: Videoex et Talent Screen, à Zurich; Black Movie à Genève et le Lausanne Underground Film and Music Festival.

Sur ce Couchepin rappelle que 2006 a été l’année la plus glorieuse que le cinéma suisse ait jamais connue et le dit avec d’autant plus de décontraction que le succès est à mettre au compte des prédécesseurs. Forcément, 2007 est un peu moins grandiose, mais il n’y a aucune raison de s’affoler: entre les films présentés à Locarno, Max & Co, premier long métrage d'anaimation helvétique, et Tell, variation montypythonienne sur un mythe national,le cinéma suisse tient la forme.
Locjcb_cin Brandissant les deux volumes de la seconde partie de L’Histoire du cinéma suisse (à paraître le 7 août) tel un sportif son trophée, il s’exclame «C’est un sacré boulot ! Félicitations M. Dumont!». L’ambiance est au beau fixe et à la rigolade. Marco solari affiche un sourire éclatant. Couchepin l’interpelle «Solari qui lance ces rayons vers le petit peuple dont je suis selon lui… Et Frédéric Maire, il est où? Ah, il travaille, lui… C’est ça la lutte des classes…»
Après ce numéro, Jauslin rappelle quelques chiffres, dates et actions, Bideau relève qu’il y a deux pôles du cinéma en Suisse, Zurich, qui attire 50 % des subventions fédérales, et l’entité lémanique Genève-Vaud (36 %). Il a vu Fuori dalle Corde, de Fulvio Bernasconi, le film suisse en compétition à Locarno cette année, et déclare: «J’ai eu chaud au cœur et je me dis que je fais un des plus beaux métiers du monde».
-Bon c’est pas tout, faut commencer à écrire pour créer un peu de polémique, lance Couchepin.
Merci du conseil, mais quelle polémique? La subvention à Soleure, contrairement à celles de Locarno et de Visions du Réel n’a pas été augmentée? Elle n’a pas non plus été diminuée et Couchepin a publiquement clamé son attachement aux Journées du Cinéma suisse. Cinéma Tout: Ecran a perdu sa subvention: Les Genevois n’ont guère l’air affecté et les autres cantons ne savent pas vraiment que ce festival existe.

La phrase du jour: «Je suis très heureux de voir le tigre de papier se changer en images»
Nicolas Bideau, chef de la Section Cinéma de l'OFC, qui n'a pas oublié ses études en Chine

Locarno, jour deuxième – Une question d’ombres et de pixels

Loc_cabine Un ovni s’est posé sur la Piazza Grande, à 80 mètres de l’écran géant. Il est cubique et aussi noir que le monolithe de 2001, l’Odyssée de l’Espace. Il s’agit de la nouvelle cabine de projection, cadeau d’anniversaire de la Confédération et de onze communes du Locarnese, équipée pour projeter des images numériques haute-définition.
Placée sous le double signe du patrimoine et de la prospective, la soirée d’ouverture a risqué le grand écart en projetant Vexille, de Fumihiko Sori, et Saraband, d’Ingmar Bergman, deux films que tout oppose. Dans le premier, une flopée de soldats du futur caparaçonnés de technologie luttent pour empêcher qu’un cybervirus n’achève de transformer l’espèce humaine en ferraille; le second dénude quatre êtres de chair jusqu’au plus profond de l’âme. Mais ces films sont tous deux sur support numérique. Le premier parce qu’il est l’ambassdeur du cinéma de demain; le second parce que le maître suédois l’a filmé en image digitale.
C’est quoi le cinéma? Est-ce obligatoirement de la lumière qui passe à travers une pellicule, cette mécanique qui se réclame autant du théâtre d’ombres que des cavernes d’initiation ? Ou alors peut-il s’accommoder des pixels ? L’âme humaine est-elle réductible à un algorithme? Qui est plus vivant : Liv Ullman en digital dans Saraband ou Lucia Bosé en analogique dans La Signora senza Camelie, de Michelangelo Antonioni (1953) ? Le film Locarno 60, qui retrace l’histoire du festival, donne à voir la joie débordante d’enfants afghans à qui l’on montre des burlesques. La projection est numérique; mais la vie qui se dégage de l’écran n’en n’est pas moins irrésistible.
En adoptant les technologies de pointe, le Festival prépare l’avenir et se donne les moyens de continuer à faire vivre sur grand écran ceux qui ne sont plus.
La Maison jaune, d’Amor Akkar, film franco-algérien en compétition, raconte une histoire identique aux préoccupations locarnaises. Mouloud a perdu son fils dans un accident d’automobile. Il a ramené le corps au village, l’a enterré. Sa femme, Fatima, sombre dans la mélancolie. Comme le pharmacien n’a pas de médicament contre la tristesse, le paysan a l’idée de rendre le sourire à son épouse en repeignant son gourbi en jaune.
Et puis il découvre une cassette vidéo dans les affaires du défunt. Il achète une télévision, un magnétoscope. Il hante les couloirs de l’administration pour que sa maison jaune soit raccordée au secteur. Enfin, l’électricité est là et sur l’écran apparaît Belkacem et on entend sa voix et Fatima sourit à nouveau. Cabine de projection numérique à haute définition, vieux poste télé et courant électrique dans le bled: tous empruntent les chemins de la technologie pour ramener les morts à la vie et rêver encore.



Locpardo









LE COIN DES PICCOLI BAMBINI

Ciao bambino ! Quel animal se cache dans le pot des palmiers à Locarno ?

- Un marsupilami
- Un ornithorynque
- Un léopard
- Un rhinocéros laineux

Locarno, jour premier - L’ombre de Bergman

Locsolari Lorsqu’il a prononcé son discours d’ouverture de cette édition anniversaire du Festival du Film de Locarno, Marco Solari a rappelé que fêter soixante c’est bien, mais qu’il faut déjà penser au 75 e anniversaire, car «une célébration, c’est toujours un regard en avant». Plus tard, sur la Piazza, le président du festival  s’est à nouveau enthousiasmé pour l’«incroyable patrimoine» que représente la manifestation tessinoise et a précisé sa vision d’avenir: «Mille chambres d’hôtel supplémentaires à Locarno et un Grand Hôtel qui ne soit plus le symbole de la déliquescence hôtelière du Tessin».
L’avenir se décline déjà aujourd’hui à Locarno qui étrenne sur la Piazza Grande une Locmaire nouvelle cabine de projection haute définition. Mais le passé hante le festival sexagénaire. Et si le cinéma est un théâtre d’ombres, les ombres sont lourdes en ce début de manifestation. Coup sur coup, deux géants du septièmes art vienntn de s'éteindre, Ingmar Bergman et Michelangelo Antonioni. Tous deux avaient parlé de fantômes, relève Frédéric Maire. Le directeur artistique rappelle que si les cinéastes disparaissent, les films restent et de proposer une soirée étrange et exceptionnelle dédiée «à ceux qui nous ont quittés et qui ne sont pas loin, dans les étoiles».
Par un troublant hasard, Michelangelo Antonioni figure dans le premier extrait d'archives que la Télévision suisse présente caque soir: il reçoit une pendule neuchâteloise. C’est le cadeau des critiques qui, furieux qu’il n’ait pas remporté le premier prix pour Le Cri, se sont cotisé pour lui offrir un lot de consolation…
La soirée tout en haute définition commence avec Vexille, un film  japonais en images de synthèse qui s’inscrit dans la continuité de Ghost in the Shell – où comment les cyborgs sont en passe de remplacer l’humanité de souche. C’est forcément virtuose, mais affreusement bruyant – les patriotes qui fêtent le 1er août ne doivent plus s’entendre tirer leurs pétards…
A ce manifeste pour un cinéma high-tech, on est en droit de préférer Saraband, le film-testament de Bergman, dans lequel il retrouve les personnages principaux de Scènes de la vie conjugale, trente ans plus tard. Une mise en scène d’une limpidité invraisemblable (dix mouvements, deux solos, huit duos), une complexité psychologique sidérante. Une tragédie de la solitude et du temps qui passe, tic-tac font la pendule d'Antonioni et le coucou dans la maison de campagne de Saraband, le temps passe, c'est le temps de nos vies. Question d’âge? de culture? On est en droit de préférer cette dernière sonate d’automne aux décibels de Vexille.

La phrase du jour
revient à Bergman. Veuf inconsolable, Henryk raconte qu’il rêve de sa femme : «Anna vient vers moi. Et je me rends compte que je suis mort»