Gérard Depardieu, trop gros géant
Il n'y a pas de cinéma sans comédiens, disions-nous naguère. Mais les comédiens tendent vite à devenir envahissants. Et il n'y a pas de cinéma français sans Gérard Depardieu: il est tellement énorme qu'il a tout envahi. 165 films! Et du théâtre! Et des affaires! Et des scandales! Et du pinard…
Dans Itinéraire d'un ogre (éditions du Rocher), biographie non autorisée, Patrick Rigoulet retrace la vie de Depardieu, "véritable fuite en avant", "parcours météorique de jouisseur impénitent miné par une profonde mélancolie est jonché de phases dépressives et d'envolée mystique". Autrement dit, un zigzag entre muflées homériques (il faut le voir lichetrogner dans Uranus ou Michou d'Auber, la bouteille de picrate ou de pastaga vidée d'un trait…) et lectures de Saint Augustin.
L'auteur fouille la merde, exhaustivement. Rien n'échappe à ses investigations: sexe, drogues, alcool (huit à neuf litres de vin par jour…), affaires, bagarres, mythomanie, érotomanie, appât du gain… Ce n'est pas un portrait joli-joli que le biographe brosse Il grossit le trait? Sans doute un peu. Mais il suffit de discuter cinq minutes hors plan promo avec un professionnel ayant travaillé avec le gros Gégé pour apprendre d'autres débordements, d'autres manquements. Depardieu casse tout dans la chambre d'Alain Corneau sur le tournage de Tous les matins du monde? Il en a fait autant dans celle de Rappeneau sur le tournage de Cyrano. Complètement défoncé, il ne sait pas ses réplique dans Vatel, un film où il apparaît particulièrement pathétique. Ces frasques ne sont pas nuovelles: dans Les chantiers de la gloire Jean-Jacques Beineix rappelle que sur le plateau de La lune dans le caniveau (1982), le comédien a pour but principal de mettre Nastassja Kinski mal à l'aise en débitant des grossièretés. Et ses flambées éthyliques sont si graves qu'il faut modifier la mise en scène pour l'aider à se tenir debout. Ses excès participent à l'échec artistique de l'entreprise.
Gérard Depardieu est un immense comédien. Il a été le plus grand. Aujourd'hui il n'est plus que le plus gros, et c'est dommage. Parce qu'en fin de compte, l'alcoolisme, la violence, la mauvaise foi et autres défauts peuvent être considérés comme des corollaires du génie dramatique. On pardonne ses pires excès à l'artiste qui nus transporte. L0impardonnable, ces sont les mauvais rôles, les ratages. Ces films et téléfilms médiocres dans lesquels le Monstre fait piètre figure. Jacques de Molay, templier grassouillet dans Les Rois maudits, Edmond Dantès, fantôme bedonnant dans Le comte de Monte-Cristo, Christophe Colomb dodu joufflu dans 1492, Maheu, mineur affamé comprimant sa large panse sous une épaisse ceinture dans Germinal, et Boudu, le clochard céleste qu'il joue assis pour cause de jambe cassée, un Obélix plus gros et moins drôle que le vrai, et un insipide Bérurier dans un indicible San-Antonio, et plein d'autres rôles oubliés, indignes, navrants…
Voix fragile, presque féminine, capable des nuances les plus subtiles, voix de roseau dans un corps de chêne, on préfère se souvenir de Depardieu, flamboyant, conquérant, pétrifiant en abbé Donissan, prêtre hanté Sous le soleil de Satan, ou sodomite décomplexé et hilarant dans Tenue de soirée et bien sûr Jean-Claude, "décontracté du gland" dans Les Valseuses, sans oublier ce qui restera à jamais le sommet de sa carrière, Cyrano de Bergerac, le bretteur proboscidien au cœur de violette…
Gérard Depardieu annonce qu'il va poser les plaques, mettre les bouts, dire adieu au cinéma et se retirer dans sa cave ou sa ferme en Normandie. Peut-être. Mais il a déjà dix films agendés, en post-production,en tournage ou en pré-production… Ce n'est pas demain qu'il va cesser d'écraser le cinéma français de son ombre énorme.

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