Réflexions sur "L'âge d'homme" et Romain Duris
Putain, le ciné français il est trop grave. On le dit d'emblée et dans une formulation accessible à tous: attention, cinématographie en perdition. Sans demander La Règle du Jeu ou Casque d'Or à tous les coups, on aimerait voir de temps à autre un film intéressant. Mais hormis l'admirable coup d'essai de Bernard Campan, La Face cachée, ces temps c'est désolation et Cie. De mornes comédies mal ficelées (La Vie d'Artiste, L'Invité…), des films choraux noyant leur inanité sous une pléthore de personnages creux… Et vous n'avez encore rien vu: bientôt, un grand film de Jean-Jacques Annaud, Sa Majesté Minor, pochade hellénistique qu'on attribuera à la démence sénile…
Mais concentrons-nous sur un machin particulièrement indigne. L'Age d'Homme, de Raphaël Fejtö. En sortant de la salle, Freddy Buache a laissé tomber: "On a vraiment touché le fond. Plus bas, c'est difficile". Le fondateur de la Cinémathèque suisse n'était même pas fâché. C'est vrai, on ne s'énerve plus. A quoi bon? A quoi bon se rendre malade six fois par semaine?
L'Age d'Homme s'organise autour du plus horripilant des comédiens français, Romain Duris, dit le ouistiti. Il tient le rôle d'un adolescent de 30 ans qui hésite entre devenir adulte et s'engager auprès de la femme qu'il aime ou continuer à glander avec ses copains, niquer les filles qui passent et ne pas se soucier du lendemain. Qu'on se rassure, la morale bourgeoise est sauve (ne rêve-t-on pas depuis toujours d'un film où le cow-boy dit merde à l'institutrice et retourne se friter avec les desperados dans l'Ouest sauvage…) On y voit Romain Duris se "raser les poils des couilles" comme il dit élégamment, tortiller du cul, se déguiser en Léonard de Vinci (rigolo) ou en homme des cavernes (super rigolo)…
Mal écrit, mal filmé, mal monté, mal dirigé, mal joué, cet avorton de film devrait être dans l'oubli dès demain. Il appelle toutefois une dernière remarque sur la promotion. Quand un film français sort, les comédiens font la tournée des chaînes publiques et privées. Comme elles sont généralement co-productrices, il ne s'agit plus d'information, mais d'une publicité éhontée. Le moindre nanar se pare des attributs du chef-d'œuvre absolu. Hier, soir la télévision diffusait Tout pour plaire, avec Anne Parillaud, Mathilde Seigner et Judith Godrèche. Gardant un souvenir amusé de l'intense campagne promotionnelle de 2005, une téléspectatrice a voulu regarder. Elle a été effondrée. Elle ne se rendait pas compte que l'écart entre le produit et sa réclame était aussi gigantesque.
Pour en revenir à L'Age d'Homme, il est instructif de lire le "putain de dossier de presse" (sic). Nicolas Rey, journaliste au Figaro, y signe un éloge plein de suffisance et d'hyperboles grotesques. Selon ce grand esprit, Duris "c'est Belmondo dans L'Homme de Rio, sauf qu'il n'a pas besoin de partir au Brésil, c'est un Harvey Keitel des années 70 qui saurait danser"…
Le folliculaire se permet de penser "à cette phrase de Woody Allen: "La vie est un restaurant petit, moche et cher. En plus c'est trop court". Aïe! Quand on veut faire le malin, on vérifie ses sources ou alors on se la coince. Le thuriféraire aurait dû (re)voir Annie Hall. Au générique, Woody Allen raconte en voix off sa blague préférée: deux dames mangent dans une cafeteria. - Ce n'est pas très bon, dit la première. – Oui. Et en plus, les portions sont petites, répond l'autre. Et Woody Allen de tirer un parallèle avec la vie, souvent mauvaise, toujours trop courte. C'est ainsi que, tronquée, déformée, déracinée, la métaphore géniale finit comme argument promotionnel difforme. Eût-il réfléchi une seconde, l'auteur aurait compris qu'un restaurant court ne signifie pas grand-chose. Mais faut croire qu'au Figaro, on ne réfléchit guère…




