Twin Peaks forever
Seize années déjà que Twin Peaks tombait comme la foudre sur le paysage audiovisuel auquel il foutait le feu. Pervertissant les principes du soap opera et du polar, David Lynch créait la mère de toutes les séries télévisées: X-Files lui doit le principe selon lequel la vérité est ailleurs, Desperate Housewives ses cadavres dans les placards, Six Feet Under son humour noir, les Sopranos le côté obscur de la famille, Lost son principe de réalité mis à mal… Quand David Lynch a passé, l'herbe de la médiocrité ne repousse plus…
Après des années d'âpres négociations, le coffret de la première saison (4 DVD, 7 épisodes plus le pilote d'1 heure 30) sort enfin. Il est naturellement indispensable.
Seize ans après avoir été frappé par le feu, nos souvenirs de Twin Peaks baignent dans le flou. Il reste une impression de lumière noire - ou de nuit lumineuse, des images de l'agent Dale Cooper, friand de tartes aux cerises, le masque mortuaire de Laura Palmer, le regard fou de Bob, la pénombre sous les grands sapins hantés de hiboux, les mélodies chthoniennes de Badalamenti et, bien sûr, le nain qui danse dans la chambre rouge… Revoir les épisodes, c'est retrouver la lumière. Le sortilège agit comme au premier jour. Et ce, dès le générique: l'affûtage des scies circulaires rappelle ce que l'esthétique de David Lynch doit au monde industriel et annonce un monde dangereux.
Entrée en scène de l'agent Dale Cooper, si lisse sous sa chevelure de jais soigneusement gominée. Un professionnel, un dur qui s'émerveille d'un rien: des canards sur un lac, une part de tarte à la myrtille avec deux boules vanille ("C'est ici le sanctuaire où les gâteaux viennent mourir…."), une tasse de café "noir comme une nuit sans lune. Ses méthodes d'investigation relèvent de l'onirisme tibétain: on avait oublié cette scène hallucinante où, planté dans la forêt en compagnie du shérif de Twin Peaks et de tous ses adjoints, il lance des cailloux sur un bouteille en prononçant le nom des suspects… Le verre brisé est un indice sérieux. Et quand il dort, Dale Cooper entre dans la chambre rouge: le nain est là qui danse, et Laura Palmer lui dit à l'oreille le nom de son assassin. Malheureusement, le lendemain au réveil il a oublié…
Revoilà quelques un des 51 201 habitants de Twin Peaks. Le shérif Truman, ses adjoints, Hawk l'Indien et ce dadais d'Andy, et Lucy, la téléphoniste azimutée. Les adolescents à la dérive, Bobby Briggs, James Hurley. Les nitouches encokées comme Laura Palmer ou Audrey Horne. Les magouilleurs, comme le promoteur Horne, Catherine Martell et Josie Packard qui se disputent la scierie. Les jolies femmes comme Shelly Johnson ou Norma Jennings. Les dingues, comme le docteur Jacoby qui collectionne les ombrelles de cocktails, la Femme à la Bûche aux oracles sibyllins, Leland Palmer qui danse avec les ombres ou Nadine, la borgne qui met au point des systèmes de tringle à rideaux silencieuses. Les brutes, comme Leo Johnson qui bat comme plâtre Shelly, ou Jacques Renaud le dealer. Et enfin, ceux qui règnent sur les mondes souterrains, Blackie, la maquerelle du casino local, le manchot ou Bob qui, tapi dans l'obscurité, feule des menaces de mort…
David Lynch est tellement doué qu'il nous tiendrait en haleine en filmant une pomme de terre. Alors quand il met en scène des drames, des turpitudes, des dérives et des visions de rêve, il nous coupe le souffle. Le moindre de ses plans force le respect. Le décor est à lui seul une invitation vers le fantastique: on ne compte plus les trophées de chasse et de pêche (brochets, cerfs, ours empaillés, plus un animal laineux blanc qui ne ressemble à rien de connu…), les totems et les bibelots qui, du fond des bois aux salons chics en passant par la salle des coffres de la banque, imposent la toute puissance du règne animal.
Symboliste inspiré, amateur de noirceur, maître de l'étrange, David Lynch est aussi un grand humoriste. L'inadaptation de nombre de personnages est source de gags (Lucy toujours au premier degré), de même que des situations invraisemblablement absurdes comme ce manchot qui trimballe une valise pleine de chaussures droites. Le face-à-face de Dale Cooper et d'un lama dans la salle d'attente d'un vétérinaire est hautement comique. Le sommet du surréalisme est toutefois atteint lorsqu'un sniper descend Waldo avant qu'il ne parle. Waldo, c'est un mainate. Du merle, il ne reste que des gouttes de sang et trois plumes sur un plateau de doughnuts luisant de sucre et de gras. Cette image hallucinante éclipse la rencontre d'un parapluie et d'une machine à coudre sur une table de dissection rêvée par Lautréamont.

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