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Les ciseaux neufs de la censure

Orange_alex1Dans les représentations allégoriques, la censure brandit des ciseaux à glacer l'entrejambe des garçons. Mais les consommateurs-jouisseurs que nous nous flattons tous d'être n'ont plus peur d'Anastasie, car on sait que, sous nos latitudes démocratiques tempérées, elle a pris sa retraite. Bien sûr, elle sévit encore chez les Autres, les ayatollahs, les curés et autres grenouilles de bénitier, mais chez nous il est bien révolu le temps où les comités d'éthique cherchaient des poux au marsupilami, parce qu'il était une créature imaginaire poussant des cris inarticulés…

Dans un Dossier du Canard enchaîné consacré aux Nouveaux censeurs, un article rappelle que Le Tigre se parfume à la dynamite (1965), sympathique nanar torché pour raisons alimentaires par Claude Chabrol avec Roger Hanin commence par se voir refuser son visa d'exploitation, en raison d'une ligne de dialogue intolérable: "Les dictatures des vieillards sont celles qui durent le plus longtemps"… Le Général s'est-il senti visé? A-t-il vu une allusion au cher Franco? Dieu merci, Mai 68 a balayé les schnoques frileux et les coupeurs de cheveux en quatre…

Aujourd'hui, on a Orange mécanique, les Contes immoraux, Le Bête et tous les films qui déclenchaient l'ire des censeurs en DVD. On a vu Le Dernier Tango à Paris sur la Piazza grande de Locarno avec plein de familles sur les balcons tandis que les brames d'extase de Marlon Brando et de Maria Schneider résonnaient jusqu'au fond des vallées. Il y a du porno soft sur toutes les chaînes et des filles nues sur tous les murs. Nous sommes totalement affranchis des prohibitions. On est les champions de la liberté d'expression. Bravo.

Il importe de nuancer cet enthousiasme. La censure n'est pas morte, elle s'est relookée. Elle n'est plus une statue impérieuse et glaciale, soeur impassible de Dame Justice. Elle est saine, fit, souriante, efficace. Elle ne travaille plus ni pour la patrie, ni pour la famille, ni pour l'armée, ni pour les mœurs, ni pour la société; elle est au service du Grand Capital. Elle est là pour que les téléfilms n'empêchent pas les téléspectateurs de somnoler entre deux spots publicitaires, que les films ne gênent pas l'ingestion massive de pop-corn. Le cinéma, oui, mais comme agent actif de la consommation décomplexée.

Grande_bouffe_pic_f A Paris, vient de se tenir le Festival des films qu'on ne pourrait plus faire. On été projetés Hiroshima mon amour, d'Alain Resnais, La Grande Bouffe, de Marco Ferreri, Delicatessen de Jean-Pierre Jeunet… Des films qui "seraient aujourd'hui trop chers, trop longs, trop atypiques ou trop subversifs pour trouver des financements", explique Télérama. Qui rappelle que les plus gros financeurs des films français sont les chaînes de télévision et qu'elles préfèrent investir dans des projets fédérateurs susceptibles de réaliser de bonnes audiences. "Voilà pourquoi on voit défiler à longueur d'année sur nos écrans des comédies plus ou moins interchangeables (et plus ou moins réussies) sur des sujets censés intéresser tout le monde comme la famille, l'argent ou les vacances".

Valseuses_2 Maître en subversion, Bertrand Blier constate qu'il est beaucoup moins facile de parler de sexe à l'écran aujourd'hui qu'il y a trente ans: "C'est quasiment impossible. D'ailleurs dans mon dernier film (Combien tu m'aimes), il y a très peu de sexe, juste quelques accouplements comme ça, élégants... En 74, ma carrière a démarré pendant des années de liberté. On pouvait faire des choses qu'on ne pourrait plus faire aujourd'hui. On ne pourrait plus faire Les Valseuses aujourd'hui. C'était d'une violence extraordinaire qui faisait rire les gens. Aujourd'hui, je ne suis pas sûr qu'ils riraient. Je ne le referais pas. Non seulement parce que j'étais jeune, mais parce que j'arrivais dans un contexte cinématographique mondial d'une agressivité formidable, derrière des films comme Le Dernier Tango à Paris, La Grande Bouffe, Orange mécanique. Nous vivons actuellement un retour d'ordre moral terrible. Drôle d'époque... Il y a des films que j'abandonne en cours d'écriture. Au bout de trente ou quarante pages, on se dit "Pas la peine de continuer. Personne ne mettra un centime". Non pas que les producteurs n'aiment pas, mais ils ont peur". Aujourd'hui encore, la scène où les deux chenapans des Valseuses achètent à une jeune maman rencontrée dans le train le droit de la téter produit un malaise, car elle est de l'ordre de la transgression d'une valeur sacrée…

Bernard Campan a tourné un premier admirable film, La face cachée, qui repose sur un secret que le cinéaste ne révèle qu'in extremis. Les chaînes auprès desquelles il est allé chercher un financement  mettait comme condition qu'on éclaircisse d'emblée le propos afin que le téléspectateur, cette fameuse ménagère de moins de cinquante ans, ne soit pas largué. Ce sont les mêmes chaînes qui ont courageusement préféré s'abstenîr de participer à 99 F pour ne pas se brouiller avec les annonceurs en soutenant un film qui égratigne le monde merveilleux de la publicité…

Plus de films zarbis. Plus de recherche formelle mobilisant plus que les quatre neurones indispensables à la cuisinière aux quatre boutons. Plus de subversion. Parce que la violence s'étale avec tant de complaisance qu'elle confine à l'irréalité dans nombre de blockbusters, parce que l'acte sexuel, fût-il contre nature, égaye la moindre comédie française, on se croit les champions de la liberté,

Il suffit de regarder n'importe quel chapitre des Experts (il y en a une douzaine par semaine, toutes chaînes confondues) pour voir des corps broyés, déchiquetés, explosés, disséqués, mais la violence chorégraphiée comme une comdie musicale dans Orange Mécanique continue à faire peur.

Dernier_tango Une comédienne peut s'exclamer "Même une mère de famille peut avoir envie d'être sodomisée debout contre le mur" (in Pur week-end, fleuron de l'esprit français d'Olivier Doran), ça ne dérange personne. Dans le Dernier Tango, ce qui grince aujourd'hui, ce n'est pas l'intromission du membre viril de Marlon Brando dans le vase non idoine de sa partenaire, mais les cris de bête qu'il lui enjoint de pousser pendant le coït et qui retentissent comme une obscène revendication de la bestialité, donc une négation de l'humanité et des valeurs qui y sont traditionnellement attachées. C'est incroyablement subversif et impensable de nos jours, sous le règne des as du marketing.

"Becoming Jane": c'est Austen qu'on bafoue

Bbbecoming_jane_ver5_3 Jane Austen (1775-1817), dont l'oeuvre est tombée depuis longtemps dans le domaine public, est une aubaine pour les cinéastes anglophones désireux de s'essayer au film sentimental en costume: une quinzaine d'adaptations sont sorties depuis 1995. Pour le meilleur (Sense and Sensibility, d'Ang Lee avec Emma Thompson et Kate Winslet, en 1995) et pour le pire (Bride and Prejudice, bollywoodisation de Pride and Prejudice)

A peine s'est-on sorti de la torpeur engendrée par le Pride and Prejudice de Joe Wright (2005) que voici ce Becoming Jane, signé Julian Jarrold, qui nous tombe sur la paletot est appelle quelques remarques.

La première est d'ordre général. 1) adapter un roman de Jane Austen est une mauvaise idée. Le principal intérêt de son oeuvre réside dans l'acuité psychologique et la finesse de l'analyse sociale. Il faudrait des films de six heures pour transposer cette complexité piquée d'ironie. A défaut, les cinéastes se rabattent sur les robes à crinolines, les perruques poudrées, les clichés romantiques, les comédiens insipides, la musique ennuyeuse et la pittoresque campagne anglaise. Les romans si subtils sont condamnés à nourrir un académisme empesé. Il vaut mieux les relire plutôt que d'aller voir leurs soporifiques adaptations: mais on n'a plus le temps de lire et Jane Austen est inexorablement en train de sortir de nos esprits zappeurs.

2) Becoming Jane n'est pas l'adaptation d'un roman mais une extrapolation sur la vie de l'écrivain britannique. La jeune Jane Austen y tient le rôle de l'héroïne de Pride and Prejudice, ce n'est ni plus ni moins ennuyeux que les tribulations sentimentales de Lizzie Bennet dans le film de 2005. Le film adopte les principes développés dans Shakespeare in Love ou l'atroce Molière, selon lesquelles les artistes célèbres n'ont rien inventé, mais juste recopié la réalité: Molière est l'invité d'un bourgeois gentilhomme amoureux d'une précieuse ridicule dont le petit chat est mort, Shakespeare apprivoise une mégère pendant une nuit d'été (vous en voulez d'autres? Camus, en séjour à l'étranger pour étudier les mythes décisifs, s'éprend d'une petite peste et fait une mauvaise chute. Cherchant ses mots, Sartre fait le mur, mais la saleté de ses mains lui donne la nausée… A noter que dans les mots, Sartre analyse fort bien la mécanique de l'"illusion rétrospective" qui prévaut dans ces fantaisies biographiques).

Ce parti-pris témoigne d'une certaine haine des artistes, auquel on nie toute étincelle créatrice, pour les ravaler au rang du perroquet. "Son histoire d'amour fut sa plus grande source d'inspiration" proclame l'accroche de Becoming Jane. Autrement dit, Jane Austen n'a rien inventé, elle a juste ressenti. Normal, c'est une femme, elle est donc sentimentale. L'air de rien, on rejette son intelligence, son sens de l'observation, sa connaissance de l'âme humaine pour en faire une créature rassurante qui s'explique par un grand amour impossible. Beurk beurk beurk. .

3) Ambitieux mais fauché, Becoming Jane prête à rire de manière bien involontaire. Jane fait quelques pas avec un impossible fiancé et déclare: "Le jardin est tellement magnifique en cette saison…" Pas de chance, le tournage a eu lieu en hiver et en guise de magnificence, on n'a droit qu'à un sol boueux, une plate-bande pourrave où picorent deux palmipèdes.

4) Anne Hathaway qui tient le rôle de Jane est indéniablement jolie, mais cela ne suffit pas.

"Battlestar Galactica" ou les minus de l'espace

Bsg_saison3L'autre matin, dans 24 Heures, l'excellent Bernard Chappuis titrait "Battlestar Galactica: la série qui fait aimer la science-fiction". Et bien, désolé, de dire non, et même bien au contraire…

Admettons que les deux premières saisons de cette série ménagent de bons moments. On y surprend l'humanité en pleine débandade. Les robots (les "cylons") se sont révoltés contre leurs créateurs et anciens maîtres. Pour reprendre le pitch: "Les cylons ont été créés par l’homme. Ils ont évolué. Ils se sont rebellés. Il en existe plusieurs copies. Et ils ont un plan." Ce plan s'appelle génocide. Ça a commencé par des bombes atomiques; ça se poursuite de manière plus pernicieuse, par infiltration de l'humanité de souche. Parce que les cylons, comme dans Screamers d'après Philip K. Dick, au gré d'une phylogenèse hasardeuse ont évolué de la boîte de conserve à la réplique humaine parfaite. Il y a même une cylon blonde et galbée comme un top modèle…

Réduite à quelque 40 000 individus, l'humanité est en fuite, poursuivie par la flotte cylon à travers l'espace et l'hyperespace, sabotée de l'intérieur par les agents infiltrés. C'est Blade Runner dans le vide et l'Exode à travers le cosmos, c'est la paranoïa dickienne et la logique obsidionale post-11 Septembre lancées sur les chemins de la destruction…

Enfin, ça devrait être ça. Parce que Battlestar Galactica, c'est avant tout un monceau de paresse, d'incohérence et d'impéritie.

Esthétiquement, c'est zéro pointé. Même les pyjamas de Star Trek font moderne à côté des uniformes du Battlestar Galactica. Les scènes extérieures sont tournées du côté de Biolley-Orjulaz. On rajoute un filtre vert pour faire science-fiction, et voilà un paysage insolite et grandiose de New Caprica. On change de filtre, voilà le halo bleu typique des décors grandioses et insolite de Néo Papryka....

Bien sûr, j'entends déjà Jean-Charles C. rappeler que la technologie du vaisseau est obsolète parce que 1) c'est un vieux bâtiment et 2) les téléphones à fil et les ordinateurs à manivelle découragent les virus électronique... Mais quand même… Pourquoi une civilisation capable de voyager plus vite que la lumière pose des fusées en plastique sur une carte d'état-major? En fait, la société dépeinte ressemble à l'Amérique contemporaine mais dans un décor dont les éléments vienent de la brocante et dans des frusques de surplus.

Relevons enfin, parmi une kyrielle d'autres, deux illogismes agaçants: 1) pourquoi les robots de guerre des cylons, les "Centurions", des bipèdes en armure ave des mitrailleuses en guise de bras, machines à tuer impeccablement huilées, commencent-elles toujours par rater leurs cibles? 2) quelques 40 000 individus fuient l'extermination à bord de navires de guerre. Bien. Alors, pourquoi la présidente tient-elle des conférences de presse devant une vingtaine de journalistes tendant leur gros micros? La pluralité de la presse est-elle vraiment compatible avec l'état de siège? Non bien sûr. Mais ce cliché, témoignant de la paresse éhontée des scénaristes, est une figure éprouvée pour communiquer de manière dynamique des informations aux spectateur...

La troisième saison relève du naufrage intersidéral… Les ambiguïtés du début se dissolvent dans du prêchi-prêcha, des effusions sentimentales et des simagrées militaires rédhibitoires. La présidente Roslin affiche son perpétuel sourire de mater dolorosa. Le commandant Adama s'accroche à son dentier pour balancer ses injonctions contradictoire. Il passe la première partie de chaque épisode à donner des ordres iniques (généralement à son fils, ce grand dadais de Lee, qu'il envoie au casse-pipe au nom des intérêts supérieurs de la diaspora), et la seconde à s'en excuser. Ses raisonnements sont du genre: "Je n'hésiterais pas à faire fusiller tout soldat s'en prenant à l'ennemi".

Parmi les têtes à baffes les plus irrésistibles, mention spéciale à Kara "Starbuck" Thrace. Cette blonde dynamique tient le rôle de Tanguy et Laverdure à la fois: elle est brave et indisciplinée. Elle aime boire, se battre à coups de poing et baiser. Pour déclarer sa flamme à l'homme qu'elle aime, elle court épouser son rival (qu'elle n'aime pas). Cet erratisme imbécile garantit quelques épisodes qui ne dépareraient pas Les feux de l'amour… Un mot encore sur Gaius Baltar. Un génie doublé d'une pleutre geignard, assez répugnant qui se frotte comme un caniche en rut sur la jambe de la longiligne Numéro 6, la cylon dont il est amoureux. Un personnage odieux dont on rêve vainement qu'il soit une bonne fois pour tout jeté dans l'espace…

Ramassis de clichés navrants, de personnages laids et inconsistants, de singeries militaristes et de nunucheries sentimentales, Battlestar Galactica pourrait même rendre la science-fiction odieuse. Allez, vite on relit Dune ou Ubik ou Hypérion, on revoit 2001 L'Odyssée de l'Espace ou Blade Runner ou même Star Wars pour retrouver le goût du grand genre conjectural et oublier cette consternante niaiserie.

L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Assassinationofjessejamesbythecow_2Les héros de l'Ouest ne sont jamais plus grands qu'au crépuscule, quand le soleil descend sur la Prairie, quand l'hiver vient, quand la nature se couche devant la civilisation.

Souvenez-vous des gars de La Horde sauvage (Sam Peckinpah, 1969), vieillissants, las, perclus de douleurs anciennes qui disent "Pourquoi pas?" à l'heure de marcher vers la mort et qui finissent hachés par la mitraille au cours d'une scène anticipant les massacres de la Guerre de 14-18.

Souvenez-vous de Pat Garrett et de Billy the Kid (toujours selon Peckinpah, 1973): ces deux-là étaient amis, autrefois, quand le monde était jeune et verte la Prairie. Mais Pat à retourné sa veste: il s'est fait shérif pour le compte des riches éleveurs qui ont mis à prix la tête de Billy. Alors, ils boivent pour oublier l'inexorable forfaiture. Billy galope vers le Mexique, une terre de liberté qu'il n'atteindra jamais. Un crépuscule perpétuel empreint le vieil Ouest d'or et de cendre. Et au creux d'une nuit glaciale, Pat Garrett, d'une seule balle, met fin à la vie du Kid. La seconde balle il la réserve au miroir, pour briser son image insupportable…

Souvenez-vous de Tom Horn (William Wiard, 1980): l'ancien scout qui a renoncé aux pistes sauvages pour mettre son fusil au service des éleveurs qui mangent du homard importé de Boston dans leurs ranches. Accusé de meurtre, condamné à mort, Tom est pendu. Il n'y a pas de bourreau pour actionner la trappe, mais un système hydraulique moderne qui fait plic-ploc comme l'horloge du destin….

Découvrez à présent la geste désenchantée de Jesse James. Le Robin des Bois du Missouri a inspiré une flopée de films et même un Lucky Luke. Mais on ne l'avait encore jamais vue ainsi, nimbé de lumière automnale dans un film fleuve d'une lenteur envoûtante: L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, d'Andrew Dominik. Un western contemplatif, élégiaque, métaphysique, liturgique comme on n'en espérait plus. Une œuvre hantée qui nous réconcilie avec l'Amérique et le cinéma.

Première star des Etats-Unis, Jesse James revendique d'être incarné par une star: c'est Brad Pitt qui s'y colle et rappelle, après Légendes d'automne, que derrière le blondin se cache un homme rugueux. Jesse James est mort à 35 ans; le comédien en avait bien 42 à l'époque du tournage, mais il a l'âge du rôle, car entre les Indiens, la Guerre de Sécession, la malnutrition et le whisky qui noie la peur, les héros du Far-West vieillissaient plus vite que les sex symbols hollywoodiens. Même remarque pour Frank James à qui Sam Shepard prête, à plus de 60 ans, une maturité ad hoc.

Depuis le fiasco de l'attaque lancée contre la banque de Northfield, en 1876, Jesse James se planque sous un nom d'emprunt. Il mène une vie de famille en apparence rangée. Mais c'est un homme aux abois. Et qui a répandu la sang reste assoiffé de sang.

Il organise un dernier coup, l'attaque d'une locomotive. Et c'est dans les bois, aux abords du chemin de fer, qu'il rencontre Robert Ford, le lâche qui l'assassinera six mois plus tard. Son bourreau n'est guère effrayant. Il a 19 ans, un visage poupin, une chapeau comique en tuyau de pipe. Il parle d'une voix flûtée, féminine. Il est le fan absolu du frères James, il sait tout d'eux, il a lu tous les pulps qui chantent leurs sanglants exploits. Frank rejette d'emblée ce pot de colle; Jesse l'accueille avec une chaleur bourrue et une distance courtoise. Sûrqu'il sait immédiatement qu'il a rencontré son destin.

Lors de leur seconde entrevue, Jesse James décapite deux serpents devant le jouvenceau. C'est un avertissement: voilà le sort que je réserve à ceux qui me trahissent. Le reptile reste toutefois dans le sillage de son idole.

Ombrageux, Brad Pitt est fantastique dans le rôle de l'outlaw vieillissant; Casey Affleck, qui incarne le lâche Robert Ford, le surpasse pourtant: il livre une performance d'acteur étourdissante. Attachant, répugnant, gluant, veule… A-t-on jamais vu à l'écran un personnage aussi trouble, aussi complexe, aussi ambigu? Robert Ford, c'est le mythe d'Erostrate reconduit dans l'Ouest, le vrai, c'est Mark Chapman flinguant Lennon: le minable qui accède à la renommée en détruisant quelque chose d'infiniment plus grand que lui.

Paranoïaque, fatigué de vivre, de fuir sans cesse, de se cacher, Jesse James commence à exécuter ses anciens complices. Mais c'est sa propre mort qu'il désire – voir cette scène extraordinaire où, traversant un lac gelé, le bandit sort son colt et tire dans la glace sous ses pieds. Il vise son reflet, comme Pat Garrett; il improvise une ordalie: à combien de balles la couche de glace peut-elle résister?

Tout au bout de la route, Jesse James a décroché son ceinturon, posé ses pistolets bien en évidence sur le canapé. Maintenant, il tourne délibérément le dos aux frère Ford, il s'offre en sacrifice. Alors seulement le lâche Robert ose presser la gâchette qui va faire de lui une vedette…Il va rejouer, soir après soir sur les scènes new-yorkaise, l'assassinat qui l'a rendu célèbre. Il subit aussi l'opprobre publique. Il finit abattu d'un coup de fusil par un plus minable que lui. Il tombe dans son saloon, "ses yeux commençaient à s'éteindre avant d'avoir trouvé les mots justes"…

La photographie de L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est splendide. L'emploi de focale courte abolit la profondeur de champ, comme si l'Histoire se ratatinait. L'attaque de train semble filmée par Murnau: des fantômes vinrent à la rencontre de la locomotive. Les outlaws ont enfilé des cagoules blanches, modèle Elephant Man. Ils émergent comme des âmes errantes de la forêt et marchent dans les vapeurs de la machine qui halète tel un Léviathan blessé. Hold-up foutraque, décousu, maladroit: rien à voir avec les mécaniques de précisions dont raffole le cinéma d'action. Le seul combat au revolver auquel souscrit ce western décalé relève plus de la bagarre de chiffonnier que du duel hautement ritualisé. Il est sans doute plus proche de la réalité des pétoires imprécises de 1882 que du ballet de tireurs d'élite dont raffole le western italien. Deux hommes défouraillent à trois mètre l'un de l'autre, se ratent copieusement , se blessent in extremis, l'un au bras, l'autre à la jambe.

Enfin, le film ose prendre des chemins de traverse. On quitte Jesse James pour suivre deux hommes de la bande dans une histoire parallèle. Au moment où la tension entre Jesse et Robert devient palpable, Robert s'absente pour une bonne demi-heure. Ce rythme sinueux est celui de la vie, du Missouri, des chansons du hasard bien d'avantage que celui des grilles dessinées par les script doctors.

A propose de chanson, Nick Cave (qu'on aperçoit en chanteur de bar vers la fin) signe la bande-son. Elle est parfaite, si sobre qu'elle passe inaperçue. Le western est un parfait biotope pour musiciens de rock. Bob Dylan dans Pat Garrett & Billy the Kid et Neil Young dans Dead Man (Jarmusch, 1995), l'ont déjà démontré.

L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est un film en état de grâce.