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L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford

Assassinationofjessejamesbythecow_2Les héros de l'Ouest ne sont jamais plus grands qu'au crépuscule, quand le soleil descend sur la Prairie, quand l'hiver vient, quand la nature se couche devant la civilisation.

Souvenez-vous des gars de La Horde sauvage (Sam Peckinpah, 1969), vieillissants, las, perclus de douleurs anciennes qui disent "Pourquoi pas?" à l'heure de marcher vers la mort et qui finissent hachés par la mitraille au cours d'une scène anticipant les massacres de la Guerre de 14-18.

Souvenez-vous de Pat Garrett et de Billy the Kid (toujours selon Peckinpah, 1973): ces deux-là étaient amis, autrefois, quand le monde était jeune et verte la Prairie. Mais Pat à retourné sa veste: il s'est fait shérif pour le compte des riches éleveurs qui ont mis à prix la tête de Billy. Alors, ils boivent pour oublier l'inexorable forfaiture. Billy galope vers le Mexique, une terre de liberté qu'il n'atteindra jamais. Un crépuscule perpétuel empreint le vieil Ouest d'or et de cendre. Et au creux d'une nuit glaciale, Pat Garrett, d'une seule balle, met fin à la vie du Kid. La seconde balle il la réserve au miroir, pour briser son image insupportable…

Souvenez-vous de Tom Horn (William Wiard, 1980): l'ancien scout qui a renoncé aux pistes sauvages pour mettre son fusil au service des éleveurs qui mangent du homard importé de Boston dans leurs ranches. Accusé de meurtre, condamné à mort, Tom est pendu. Il n'y a pas de bourreau pour actionner la trappe, mais un système hydraulique moderne qui fait plic-ploc comme l'horloge du destin….

Découvrez à présent la geste désenchantée de Jesse James. Le Robin des Bois du Missouri a inspiré une flopée de films et même un Lucky Luke. Mais on ne l'avait encore jamais vue ainsi, nimbé de lumière automnale dans un film fleuve d'une lenteur envoûtante: L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, d'Andrew Dominik. Un western contemplatif, élégiaque, métaphysique, liturgique comme on n'en espérait plus. Une œuvre hantée qui nous réconcilie avec l'Amérique et le cinéma.

Première star des Etats-Unis, Jesse James revendique d'être incarné par une star: c'est Brad Pitt qui s'y colle et rappelle, après Légendes d'automne, que derrière le blondin se cache un homme rugueux. Jesse James est mort à 35 ans; le comédien en avait bien 42 à l'époque du tournage, mais il a l'âge du rôle, car entre les Indiens, la Guerre de Sécession, la malnutrition et le whisky qui noie la peur, les héros du Far-West vieillissaient plus vite que les sex symbols hollywoodiens. Même remarque pour Frank James à qui Sam Shepard prête, à plus de 60 ans, une maturité ad hoc.

Depuis le fiasco de l'attaque lancée contre la banque de Northfield, en 1876, Jesse James se planque sous un nom d'emprunt. Il mène une vie de famille en apparence rangée. Mais c'est un homme aux abois. Et qui a répandu la sang reste assoiffé de sang.

Il organise un dernier coup, l'attaque d'une locomotive. Et c'est dans les bois, aux abords du chemin de fer, qu'il rencontre Robert Ford, le lâche qui l'assassinera six mois plus tard. Son bourreau n'est guère effrayant. Il a 19 ans, un visage poupin, une chapeau comique en tuyau de pipe. Il parle d'une voix flûtée, féminine. Il est le fan absolu du frères James, il sait tout d'eux, il a lu tous les pulps qui chantent leurs sanglants exploits. Frank rejette d'emblée ce pot de colle; Jesse l'accueille avec une chaleur bourrue et une distance courtoise. Sûrqu'il sait immédiatement qu'il a rencontré son destin.

Lors de leur seconde entrevue, Jesse James décapite deux serpents devant le jouvenceau. C'est un avertissement: voilà le sort que je réserve à ceux qui me trahissent. Le reptile reste toutefois dans le sillage de son idole.

Ombrageux, Brad Pitt est fantastique dans le rôle de l'outlaw vieillissant; Casey Affleck, qui incarne le lâche Robert Ford, le surpasse pourtant: il livre une performance d'acteur étourdissante. Attachant, répugnant, gluant, veule… A-t-on jamais vu à l'écran un personnage aussi trouble, aussi complexe, aussi ambigu? Robert Ford, c'est le mythe d'Erostrate reconduit dans l'Ouest, le vrai, c'est Mark Chapman flinguant Lennon: le minable qui accède à la renommée en détruisant quelque chose d'infiniment plus grand que lui.

Paranoïaque, fatigué de vivre, de fuir sans cesse, de se cacher, Jesse James commence à exécuter ses anciens complices. Mais c'est sa propre mort qu'il désire – voir cette scène extraordinaire où, traversant un lac gelé, le bandit sort son colt et tire dans la glace sous ses pieds. Il vise son reflet, comme Pat Garrett; il improvise une ordalie: à combien de balles la couche de glace peut-elle résister?

Tout au bout de la route, Jesse James a décroché son ceinturon, posé ses pistolets bien en évidence sur le canapé. Maintenant, il tourne délibérément le dos aux frère Ford, il s'offre en sacrifice. Alors seulement le lâche Robert ose presser la gâchette qui va faire de lui une vedette…Il va rejouer, soir après soir sur les scènes new-yorkaise, l'assassinat qui l'a rendu célèbre. Il subit aussi l'opprobre publique. Il finit abattu d'un coup de fusil par un plus minable que lui. Il tombe dans son saloon, "ses yeux commençaient à s'éteindre avant d'avoir trouvé les mots justes"…

La photographie de L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est splendide. L'emploi de focale courte abolit la profondeur de champ, comme si l'Histoire se ratatinait. L'attaque de train semble filmée par Murnau: des fantômes vinrent à la rencontre de la locomotive. Les outlaws ont enfilé des cagoules blanches, modèle Elephant Man. Ils émergent comme des âmes errantes de la forêt et marchent dans les vapeurs de la machine qui halète tel un Léviathan blessé. Hold-up foutraque, décousu, maladroit: rien à voir avec les mécaniques de précisions dont raffole le cinéma d'action. Le seul combat au revolver auquel souscrit ce western décalé relève plus de la bagarre de chiffonnier que du duel hautement ritualisé. Il est sans doute plus proche de la réalité des pétoires imprécises de 1882 que du ballet de tireurs d'élite dont raffole le western italien. Deux hommes défouraillent à trois mètre l'un de l'autre, se ratent copieusement , se blessent in extremis, l'un au bras, l'autre à la jambe.

Enfin, le film ose prendre des chemins de traverse. On quitte Jesse James pour suivre deux hommes de la bande dans une histoire parallèle. Au moment où la tension entre Jesse et Robert devient palpable, Robert s'absente pour une bonne demi-heure. Ce rythme sinueux est celui de la vie, du Missouri, des chansons du hasard bien d'avantage que celui des grilles dessinées par les script doctors.

A propose de chanson, Nick Cave (qu'on aperçoit en chanteur de bar vers la fin) signe la bande-son. Elle est parfaite, si sobre qu'elle passe inaperçue. Le western est un parfait biotope pour musiciens de rock. Bob Dylan dans Pat Garrett & Billy the Kid et Neil Young dans Dead Man (Jarmusch, 1995), l'ont déjà démontré.

L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford est un film en état de grâce.

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