« "Le Deuxième Souffle" bavarde à en perdre le souffle | Accueil | Brûlez "L'Auberge rouge"! »

Appeler l'ami "Beowulf"

Beowulf_2 Beowulf est le premier témoignage écrit d'anglo-saxon. Cette âpre saga truffée de héros virils et de monstres terrifiants est le texte fondateur de la littérature anglaise. Elle a déjà inspiré en 1999 un nanar indicible dans lequel Christophe Lambert achevait de se ridiculiser à jamais, un jeu vidéo. Et maintenant, Robert Zemeckis s'en empare pour une nouvelle démonstration, après l'abominable Pole Express, de l'image de synthèse appliquées au cinéma réaliste. Beowulf consiste à filmer de vrais comédiens puis de les retravailler à la palette graphique, de les convertir en pixels. Esthétiquement, le résultat est ignoble. Et d'un point de vue philosophique, la démarche est scandaleuse.

Beowulf_3 Empreinte de fatalisme germanique, l'histoire de Beowulf, guerrier sans peur ni reproche, n'est pas inintéressante, car elle consacre la faute du héros. Beowulf met une branlée à Grendel, le monstre qui terrifie la région et se repaît de chair humaine (dans le film, c'est une espèce de Gollum géant, écorché, baveux, grumeleux); mais, il ne mène pas sa mission à terme. Au fond de la caverne où il est entré pour tuer la mère de Grendel, il succombe à la tentation. Il s'accouple à la sorcière et ment aux siens.

Un quart de siècle plus tard, couronné roi, las de la guerre et plein de culpabilité Beowulf doit affronter la dragon issu de ses amours interdites et payer de sa vie sa faute. Symboliquement, tous les personnages paient pour les fautes des pères, comme les enfants du IIIe millénaire paieront pour le comportement individualiste et consumériste de leurs aînés.

Tolkien s'est inspirée de cette saga crépusculaire pour Le Seigneur des Anneaux. L'échec de Beowulf anticipe celui de Frodon qui, au moment de détruire l'Anneau unique, succombe in fine à la tentation du pouvoir. Un autre élément très intéressant est l'apparition du christianisme dans le panthéon barbare. "Pouvons-nous prier le nouveau dieu, Jésus-Christ?" demande un guerrier au roi Hrothgar, qui répond par la négative, car les dieux n'aident pas les humains. Les anciens dieux sont sans pitié, et mortels… Plus tard, au soir de sa vie, le roi Beowulf observera, lugubre, que "le temps des héros n'est plus. Le dieu des chrétiens les a tous tués". Si le monde païen du Seigneur des Anneaux est sauvé, c'est parce que Frodon a eu un comportement chrétien en pardonnant à Gollum...

Beowulf_jolie_1 Mais Zemeckis est trop occupé à jouer avec ses logiciels pour se préoccuper de ces considérations morales ou théologiques. Il filme de bons comédiens de chair et d'os (Brendan Gleeson, Anthony Hopkins, John Malkovich…), les entre dans l'ordinateur pour les désubstantialiser. Il en ressort des ectoplasmes lisses comme des savonnettes, des personnages sans âme, des avatars façon Second Life, des fantasmes. Beowulf est un géant tout en muscles comme un bronze antique. Robin Wright Penn, 41 ans, prête son beau visage à la princesse Unferth, froide comme une poupée de cire. Et puis, sachez ô yuppies polissons, qu'on y voit Angelina Jolie nue! La jolie maman de Grendel sort de l'eau telle une Vénus reptilienne… Mais suspendez votre geste, onanistes réjouis, car la star est comme les Barbie de votre petite sœur, absolument lisse et l'entrejambe comme la paume de la main.

Finalement, le Beowulf de Zemeckis évoque des jeux enfantins dans lesquels GI Joe se castagne avec Barbie. C'est lisse, inodore, incolore, asexué (en dépit de quelques grasses plaisanteries et lourds symboles). C'est la négation même du cinéma qui doit être l'expression de la vie. Le cinéma nous touche lorsqu'il donne à voir nos frères humains, lorsqu'il débusque une ombre ou une lumière dans un regard. Quand il jongle avec les pixels, rabaissant la saga nordique au niveau d'un jeu vidéo, on peut légitimement s'inquiéter de l'avenir du 7e art.

En sortant de la projection de Beowulf, un exploitant de salles a demandé "Il est où le vomitorium?"A cette légitime question les spectateurs américains ont répondu en plébiscitant massivement cette kitscherie filandreuse, qui a pris la tête du box-office américain avec 28, 1 millions de dollars de recettes (dont 40 % proviennent des séances spéciales en 3D)…

TrackBack

URL TrackBack de cette note:
http://www.typepad.com/t/trackback/686435/23489932

Voici les sites qui parlent de Appeler l'ami "Beowulf":

Commentaires

Je suis allé voir ce film ce matin et j'en suis ressorti assez déçu. Une fois de plus, les scénaristes hollywoodiens se sont permis pas mal d'anachronismes par

rapport à la véritable légende: http://www.historia-nostra.com/index.php?option=com_content&task=view&id=523&Itemid=39

C'est curieux parce que quand Neil Gaiman et Roger Avery ont lancé le projet il y a quelques années, c'était censé être un budget bien plus modeste, et le film promettait d'être intéressant. Et voilà que Zemeckis débarque avec ses gros sabots numériques!

Encore qu'à mon avis, il n'y a rien de problématique à priori dans l'idée de réaliser un film en image de synthèse: ça demande juste beaucoup de talent pour arriver à un résultat crédible. Je m'étonne que Brad Bird arrive à conférer davantage d'humanité à un rat que la bande à Zemeckis à des humains.

Poster un commentaire

Si vous avez un compte TypeKey ou TypePad, merci de vous identifier