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Cette "Darling" qu'on ne saurait voir

Darling Critique de cinéma serait le plus beau métier du monde si les gens n’accablaient pas ces malheureux de questions sans réponse. Comme « Qu’est-ce qu’il y a de bien au cinéma actuellement ? » - parce que vous croyez qu’on a tous les horaires de Suisse romande en tête ? Sans compter les films vus un mois ou un an plus tôt et qu'on n'a plus en tête lorsqu'ils sont à l'affiche. La question la plus redoutable reste toutefois cette interrogation très simple et même légitime : « Et puis (titre du film), c’est bien ? ». Et alors là, ouh la la, angoisse, dilemme, doute…

A cet enseignant, jeune père qui demande « Depuis que Poupounet est né, nous n’avons pas eu un soir de libre avec Marie-Laure. Là on a pris une baby sitter et on s’offre notre première sortie depuis six mois. On va aller au ciné. Ça commence aujourd'hui de Tavernier, c’est bien ? ». Que lui répondre à ce brave homme ? Oui, c’est bien, c’est grave, c’est émouvant, mais s’il va au cinéma pour la première fois depuis six mois, lui et son assistante sociale de femme n’auraient-ils pas envie de se changer les idées ? Voire de rigoler la moindre ? Ont-ils vraiment envie de subir la misère sociale des gosses du nord de la France? Sur l’échelle de la cinéphilie pure et dure, Ça commence aujourd'hui atteint sans doute un degré supérieur que Le gendarme et les extraterrestres, mais pour une exceptionnelle soirée de détente, le second n’est-il pas préférable ?

Il y a des films brillants, mais dont l'hermétisme ou la violence découragent le prosélytisme. Magistraux, les plans fixes de The Great Ecstasy of Robert Carmichael, de Thomas Clay, témoignent aussi bien du réalisme anglais façon Ken Loach que des dilatations temporelles qu'induit l’absorption de substances narratives. Seulement la scène au cours de laquelle des adolescents s'introduisent dans une maison, neutralisent les habitants, violent à mort une femme à l'aide de divers ustensiles, dont un rostre d'espadon, s'avère purement et simplement insoutenable.

Le petit monde du cinéma français est tout frémissant à cause de la prestation de Marina Foïs dans Darling de Christine Carrière. Jusqu’alors connue pour ses pitreries télévisuelles avec les Robins des Bois, la comédienne se la joue tragique, et regarde comme j’ose me déchirer et me vautrer dans la fange. Elle tient le rôle de Darling, une jeune femme grandie sans amour dans une ferme de Normandie. Son père la tabasse, sa mère l'insulte. Son frère épileptique se pend à un poteau téléphonique devant la ferme, la mère en perd la raison. L'autre se fait embrocher par une tringle métallique. Darling perd son pucelage, à quatre pattes dans la cabine d'une bétaillère, face au mufle des vaches qui roulent vers l'abattoir. Son mariage, c'est l'enfer. Alcoolique, chômeur, son mari la trompe en sa présence dans le lit conjugal. Il la tient pendant que trois pochetrons auxquels il doit de l'argent se l'embourbent. Il la torture aussi, avec la maîtresse qui vit à demeure: des cailloux dans le vagin, des plumes de poulet plantée dans les fesses... Cassée, brisée, foutue, Darling devra encore affronter les épreuves du cancer, de la perte de ses droits maternels…

On sort du film profondément abattu. Qu'a-t-on fait pour mériter ce spectacle profondément déprimant? Il faut vraiment être payé pour supporter toute la misère du monde étalée sur grand écran. A l'origine de ce film éprouvant, il y a le livre de Jean Teulé. Le journaliste a écouté l'histoire de Darling et le témoignage qu'il a publié est sans doute fort. Mais toutes les réalités ne sont pas bonnes à mettre en images. Le film souffre du syndrome "Les mots pour le dire": Marie Cardinal a trouvé les mots pour exprimer son mal de vivre. Mais le film tiré de son livre est sans intérêt aucun. En fait, seul l'approche documentaire – donner à entendre la voix de Darling, montrer les lieux où elle a encouru son calvaire – pourrait convenir.

Naturellement, exprimer ce point de vue vous fait passe pour un sans-cœur: alors, l'ensemble de la presse française chante les louanges de Marina Foïs, qui ose mettre ses tripes à nu. Honnêtement, il est plus difficile de dire "Le petit chat est mort" de façon naturelle que de se rouler par terre en bavant comme Daniel Day Lewis dans My Left Foot.

Lotti_latrous_1 A propos de documentaire, Stephan Anspichler propose Egoïste – Lotti Latrous, un portrait d'une Suissesse proche de la sainteté puisque non seulement elle sacrifie sa vie personnelle pour gérer un dispensaire en Côte-d'Ivoire où viennent mourir les malades du sida, mais encore estime que son abnégation relève de l'égoïsme, car faire le bien est une forme supérieure de l'orgueil. Lotti Latrous est naturellement admirable et il en faudrait plus des gens comme elles. Mais a-t-on envie de voir l'adolescente sidéenne aveugle, les malades squelettiques prostrés dans leur gourbi? A-t-on surtout envie de voir la dernière scène du film? Face à la caméra, longuement, le petit Junior, 6 ans, agonise. Il a juste la force de faire signe qu'il a soif, tète la pipette d'eau, les yeux voilés tandis qu'une cassette fait entendre Henri Dès qui chante une jolie chanson de Noël… Par-delà le douteux chantage à l'émotion, cette image garantit une formidable chute de moral. Va-t-on payer pour subir cette épreuve?

Le cinéma, comme la poésie, doit impérativement être porté par un mouvement ascendant.

PS: comme les occasions de rire se font rare, relevons ce carton du générique de début rldigé en français fédéral: "Au cours de leurs diverses mutations, Lotti Latrous mit au monde trois enfants". On pourrait le faire figurer ern exergue du prochain Alien, non?

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