De la supériorité du bandit américain sur le truand français
Les hasards de la programmation amènent simultanément sur les écrans deux films qui d'une certaine façon racontent la même histoire: L'assassinat de Jesse James par le traître Robert Ford, d'Andrew Dominik, et Le deuxième souffle, d'Alain Corneau. Le premier est un western proposant une approche documentée des mythologies de l'Ouest; le second, le remake d'un film de Jean-Pierre Melville (1966) confit dans une troublante désuétude. Le premier s'inscrit dans les vastes espaces américains, le second dans l'espace confiné de mansardes, bars louches et commissariats poussiéreux. Le premier a pour acteur principal Brad Pitt, 1m 82, le second Daniel Auteuil, 1m70.
Le western d'Andrew Dominik pourrait s'appeler Le deuxième souffle et le polar de Corneau L'assassinat de Gu Minda par les lâches archers de la maison Poulaga, car les deux films racontent la même histoire, celle d'un hors-la-loi en bout de course, marchant inexorablement vers son destin dans la hantise de perdre ce qui lui est plus cher que la vie: la liberté pour l'outlaw du Missouri, l'honneur pour le bandit de Paname. Le premier s'offre en sacrifice christique, déposant ostensiblement ses armes et tournant le dos à l'assassin; le second se la joue plutôt Saint Sébastien, affrontant seul les forces de l'ordre qui le criblent de projectiles.
Comme un cheval est plus cinématographique qu'une DS, comme le soleil couchant sur la Prairie glacée plus grandiose qu'une planque mansardée, comme la mélancolie du desperado plus poignante que la hargne du caïd, on sent plus d'affinités avec Jesse qu'avec Gu. On goûte à son élégant désespoir, à ses chevauchées ultimes, à la noblesse de ses pulsions suicidaires lorsque, traversant une rivière gelée, il décharge son arme dans la glace, pour voir si elle tient. Et même aux sordides épurations auxquelles il procède parmi ses complices… On est nettement moins sensible à l'amitié virile qui anime le second, à son code de l'honneur affreusement périmé, aux exécutions sommaires qu'il pratique.
Sur les conseils d'un ami cinéphile, et peut-être secrètement attirée par Brad Pitt, M. est allée voir Jesse James. Elle a apprécié la vision réaliste de l'Ouest, la prestation hallucinante de Casey Affleck dans le rôle du traître, le sentiment de perdition qui pousse les brigands vers l'anéantissement. Mais cette amie est resté en deçà du film, elle s'est sentie exclue: "Trop de testostérone", diagnostique-t-elle. Il est vrai que le western en général, et celui-ci en particulier, est plutôt une affaire d'hommes. Hormis Mmes James et Ford que l'on voit s'activer aux fourneaux, les femmes n'ont pas grand rôle à jouer dans cette épopée crépusculaire essentiellement masculine.
M. n'ira pas voir Le deuxième souffle. Elle a raison: Messieurs les hommes ont un taux de testostérone supérieur encore à celui des gunmen de la jeune Amérique. Les malfrats sous leur borsalino n'ont pas l'inouï panache des frères James et leurs stéroïdes sont autrement rances.
Alain Corneau explique qu'il s'est ingénié à donner plus de poids à Manouche, le seul personnage féminin du Deuxième souffle. Au nom de l'égalité homme-femmes, ou pour mettre une touche de douceur dans un monde de brutes, ou juste pour rentabiliser sa vedette… Fausse bonne idée. Car Manouche est jouée par Monica Bellucci, pulpeuse certes, mais d'une grande insignifiance dramatique. L'incarnation du Sois belle et tais-toi…

Commentaires