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"La Boussole d'or": des images inédites…

Poster_01 C'est vrai, parfois, au soir d'une rude journée de travail, on n'a plus le goût de relire Hölderlin. Alors, on se vautre devant la télé telle une vache devant un chemin de fer. Mais pas question pour autant de se laisser sucer l'intelligence par le petit écran. Tandis qu'une oreille lorgne du côté de Navarro, Julie Lescaut et autres lexomil cathodiques, la main et le cerveau ne restent pas inactifs: lecture de journaux, sudoku ou dessin.

Des formes émergent. Purement abstraites ou inspirées par les niaiseries qui ronronnent sur le petit écran ou alors traduisant des images intérieures. Parfois, un livre au puissant pouvoir d'évocation stimule des pages de croquis. Ce fut le cas d'A la Croisée des Mondes, la fabuleuse trilogie de Philippe Pullman.

De son côté, Hollywood se livrait à un travail identique – mais avec des moyens dépassant un crayon à papier. Résultats visibles sur tous les écrans du monde dès le 7 décembre avec la sortie de La Boussole d'Or, premier volet de l'œuvre(http://www.goldencompass.ch/).

Mme_coulter Le distributeur essaime de premières images pour mettre l'eau à la bouche. Voilà la redoutable Mme Coulter (Nicole Kidman) et son daemon, l'affreux singe doré. Tiens? Ça rappelle quelque chose? Ressortir le cahier à dessin relié cuir, feuilleter ces pages qui se tournent aussi vite que le jours passent. Replonger à l'époque où les splendeurs du livre se reflétaient dans les crobards du soir.

Gasp! Ma Mme Coulter et sa sale bête ressemblent furieusement à celles générées par la puissante machinerie hollywoodienne. Misère! Suis-je un génie visionnaire ou ai-je juste illustré les archétypes défouis par Philip Pullman? Avis aux nababs qui se pressent sur ce blog: si vous voulez me faire un pont d'or pour que j'aille crayonner sous le soleil californien, je suis prêt à étudier vos propositions…

Althiomtres2 Bon, je reconnais que mon aléthiomètre est assez piteux par rapport au leur. Il est même la honte de la tradition horlogère suisse, mais bon le dessin technique n'est pas franchement ma spécialité.

Croise_mondes

Sinon, on observera avec intérêt les esquisses de quelques personnages.

Dark_matter_4 En guise de cadeau, voici une page qui met en scène des éléments du Couteau subtil (sortie cinéma agendée pour 2009) et du Miroir d'ambre (sortie cinéma:??): on y voit le jeune Will Parry ouvrir une fenêtre à la croisée de deux mondes avec son couteau tellement affilé qu'il pourrait faire des tranches de particules élémentaires. On y voit aussi Will, Lyra (et Pantalaimon sous la forme d'un mustelidé indéfini) descendre dans les limbes que gardent les harpies…

Dark_matter_coulter Enfin, en bonus amusant, une scène de la vie quotidienne dans le monde de Lyra où chaque citoyen est accompagné de son daemon, soit l'incarnation de l'âme sous forme animale. Un des rares regrets que puisse laisser le livre de Pullman, c'est que l'auteur n'ait pas approfondi cette thématique. A un moment, il évoque un homme forcé de prendre la mer car il avait un dauphin pour daemon. Sinon, la plupart des daemons sont des animaux de compagnie de taille pratique: chats, chiens, furets, oiseaux, singes… N'y en a-t-il pas de plus pittoresques? De plus encombrants? Un fourmilier? Un anaconda? Un rhinocéros? Un calamar? Un cachalot? Peut-on avoir pour daemon un animal imaginaire (marsupilami, hippogriffe, licorne? )? Un animal ressortissant de la cryptozoologie (yéti, serpent de mer, Tatzelwurm)? Un représentant d'une espèce éteinte (mammouth, iguanodon, ptérodactyle, dodo)?

Et puis on peut imaginer des destins brisés, des unions malheureuses, de l'amertume, de la rancœur. Avoir le vertige et un daemon-chamois… Courir vite et être affublé d'un daemon-escargot… Vivre au Sahara avec son daemon-pingouin… Etre invité à la cour royale avec son daemon-pourceau… Travailler dans une parfumerie avec son daemon-putois… Etre groom avec un daemon-écureuil – ah non, ce couple-là existe: c'est Spirou et Spip!

Peut-on être pris au sérieux par une fille sous les fenêtres de laquelle on chante la sérénade lorsque votre damon-ornithorynque fait coin-coin en battant la mesure de sa queue plate? Et pourquoi Lord Beeblemooch mange-t-il avec les mains plutôt que dans une jolie vaisselle en porcelaine? Parce que son daemon est un éléphant…

Y a de quoi se marrer. On peut même imaginer quels daemons auraient les personnages historiques (le daemon Louis XIV? De Jésus? De Platon?) et les gens que nous côtoyons tous les jours…

- Mon amour, peux-tu demander à ton crapaud d'arrêter de baver sur mon chat angora?, demande la princesse à son rustaud de mari. 

- Patron, je suis vraiment désolé, mais mon loup a sodomisé votre chihuahua, dit l'ouvrier confus en tournant entre ses grosses mains sa gapette de laine.

- Le directeur de l'asile? C'est celui qui a un fou de Bassan comme daemon, rigole un fou dans le parc de l'hôpital psychiatrique.

Ouarf, on se marre bien. Merci Philip Pullman!

Brûlez "L'Auberge rouge"!

1951_l_auberge_rouge L'Auberge rouge, de Claude Autant-Lara (1951) est une comédie assez médiocre que la télévision diffuse parfois, certains dimanches après-midi de décembre et qu'on regarde avec un peu d'indulgence, car toute occasion de revoir Fernandel est bonne à prendre. Et voilà que Christian Clavier, poussé par l'appât du gain, ressort de la naphtaline ce fleuron de la qualité française et s'en inspire pour écrire une comédie de fin d'année d'une laideur et d'une bêtise rédhibitoires. On sait que l'histrion est un sarkozyste convaincu: son remake s'inscrit dans la logique culturelle du Président français qui prône la rupture et exhibe Mireille Mathieu à l'heure de son sacre. L'imbuvable médiocrité de cette Auberge rouge 2007 augure-t-elle d'une nouvelle ère du cinéma français, à l'heure du libéralisme économique et de la culture considérée comme une vache à lait? L'avenir le dira. Pour l'instant une seule certitude: l'humour du Splendid est fini, encéphalogramme plat.

Auberge_rouge "L'idée était de faire un film qui soit non seulement drôle mais beau. On a donc effectué un gros travail sur la lumière, le son, l'atmosphère, je dirais", estime Gérard Krawcyk, la pathétique réalisateur de Taxi 2, 3, 4, de Fanfan La Tulipe, de Wasabi…. Christian Clavier renchérit: "On a regardé du côté des Anglo-Saxons: l'univers de Tim Burton, le Bal des Vampires. Si on voulait éviter de s'enfermer dans quelque chose de crapoteux et de poussiéreux, il fallait être extrêmement inventif". Ils sont fous, ces deux? Fous d'arrogance. Avec du klough dans les yeux. Parce que pour un spectateur normal, L'Auberge rouge se situe exactement aux antipodes de ces déclarations. C'est un film ni drôle ni beau. En fait, "crapoteux" et "poussiéreux" seraient les deux adjectifs les plus appropriés pour qualifer ce produit hideux, ces costumes kitsch, ces décors minables. Sans parler des effets spéciaux: ô ces éclairs plaqué sur des paysages traités en nuit américaine… Ont-ils seulement regardé un film de Tim Burton? Comment ces crapauds impudents osent-ils se comparer au sublime gremlin gothique?

L'imbuvable Clavier tient le rôle d'un aubergiste qui trucide les clients. Josiane Balasko, effrayante de vulgarité, est sa femme. Gérard Jugnot joue le curé gourmand, dégoulinant de bonté, un rôle très chouette lorsqu'il s'agit de vanter un camembert, mais qui lasse au-delà de 30 secondes; il pousse aussi à l'envi son fameux couinement de cochon châtré. Autour de ce trio de cabotins élimés s'agite une foultitude de médiocres drapés dans de vieux rideaux qui s'agitent comme une basse-cour criarde. Le borborygme et l'onomatopée tendent à couvrir les mots d'auteur glapis dans le stress. Les gags sont nullissimes, grossiers, incohérents, éculés ou simplement désamorcés par des problèmes de rythme. La musique pompe celle des films de vampires.

A un moment, Christian Clavier se livre une fois de plus à une navrante imitation de Louis de Funès et demande: "ça te fait rire?". L'autre fait "non" de la tête (il est muet). Et tous les spectateurs fourvoyés dans la salle obscure confirment, ils crient "non" à l'unisson et du fond du cœur.

Tous sauf l'inénarrable Michel Drucker. Samedi soir, il animait en direct de Nantes un grand show consensuel, une fête de l'esprit français avec Laurent Gerra et Johnny. Ce raout marquait le coup d'envoi de la déferlante promotionnelle de L'Auberge rouge. Un film qui a fait hurler de rire l'animateur. Et comme il n'est pas du genre à chipoter sur les arguments de vente, il dit d'emblée qu'il retournera le voir. Il est con à ce point, le gentil Drucker? Non, il mène trop bien sa barque pour être suspecté de n'avoir qu'un caramel mou entre les oreilles. On le sait, qu'il n'ira jamais revoir ce navet fétide, pour autant qu'il l'ait vu, mais mentir est une seconde nature chez lui. C'est plus fort que lui, il doit en rajouter.

Entrée en scène des guignols avachis, Jugnot, Balasko, Clavier. Bla-bla, et que c'est la première fois que Josiane et Christian tiennent un rôle de couple à l'écran (qu'est-ce qu'on s'en fout?), et que le petit Jean-Baptiste Maunier des Choristes, il a bien grandi ce petit…

Mais, à l'extérieur de la grande verrière où se déroule l'émission, une rumeur enfle. Des cris se font entendre. Les invités suspendent le flux de leurs banalités… C'est quoi? Drucker a la réponse. Il nous la confie, comme un secret: c'est Johnny qui quitte la salle pour aller à son prochain rendez-vous avec le public et ses fans lui font un triomphe à la sortie des artistes… Bon Drucker aurait préféré qu'on croie que Johnny était toujours là, en coulisses, prêt à revenir chanter le vrai blues, mais ce grand professionnel est prêt à partager ses petits secrets de cuisine avec le public…

Seulement la meute des fans de Johnny a plutôt l'air en colère, et des détonations claquent. Il passe alors quelque chose d'hideux dans les yeux de Drucker: la peur. L'animateur a les flopettes. Il vient de comprendre qu'il s'agit d'une manifestation, que le principe de réalité vient de scandaleusement rattraper son univers de paillettes. Ce grand lisse vivant dans un monde qui a pour points cardinaux Pierre et Maritie Carpentier, Léon Zitrone, Bernadette Chirac et lui-même bredouille, bafouille, ricane un peu que Nantes est une ville estudiantine, s'insurge avec le sourire contre cette inadmissible irruption du chaos. Jugnot a les jetons aussi, Clavier crispé doit se dire qu'il va sur le champ passer un coup de fil à l'ami Sarko. Balasko semble plus détendue: c'est vrai qu'elle est sans doute capable de choper le chef des meneurs et de lui mettre une fessée, exploit dont les deux autres seraient bien incapables. Mais en ce moment précis, la comédienne, très active dans le mouvement des sans-logis, préfèrerait tout de même vendre sa soupe.

C'était un beau moment de télévision. On a vu l'ancien ordre vaciller. On a senti, en off, émerger des forces vives qui n'ont rien à braire du nouveau disque de Johnny ou des pitreries désuètes du Splendid. On a senti se lever la vague qui, bientôt, va balayer les vieux saltimbanques cousus d'or.

En attendant le grand soir, le calme est revenu. Pierre Perret est venu chanter des chansons de corps de garde que le public a repris en cœur. Même la maire de Nantes y allait de bon cœur. La Digue du cul, tralalère, et les couilles du père Dupeuloup qui pendent par terre. Youp-la-boum! Vive la France!

Appeler l'ami "Beowulf"

Beowulf_2 Beowulf est le premier témoignage écrit d'anglo-saxon. Cette âpre saga truffée de héros virils et de monstres terrifiants est le texte fondateur de la littérature anglaise. Elle a déjà inspiré en 1999 un nanar indicible dans lequel Christophe Lambert achevait de se ridiculiser à jamais, un jeu vidéo. Et maintenant, Robert Zemeckis s'en empare pour une nouvelle démonstration, après l'abominable Pole Express, de l'image de synthèse appliquées au cinéma réaliste. Beowulf consiste à filmer de vrais comédiens puis de les retravailler à la palette graphique, de les convertir en pixels. Esthétiquement, le résultat est ignoble. Et d'un point de vue philosophique, la démarche est scandaleuse.

Beowulf_3 Empreinte de fatalisme germanique, l'histoire de Beowulf, guerrier sans peur ni reproche, n'est pas inintéressante, car elle consacre la faute du héros. Beowulf met une branlée à Grendel, le monstre qui terrifie la région et se repaît de chair humaine (dans le film, c'est une espèce de Gollum géant, écorché, baveux, grumeleux); mais, il ne mène pas sa mission à terme. Au fond de la caverne où il est entré pour tuer la mère de Grendel, il succombe à la tentation. Il s'accouple à la sorcière et ment aux siens.

Un quart de siècle plus tard, couronné roi, las de la guerre et plein de culpabilité Beowulf doit affronter la dragon issu de ses amours interdites et payer de sa vie sa faute. Symboliquement, tous les personnages paient pour les fautes des pères, comme les enfants du IIIe millénaire paieront pour le comportement individualiste et consumériste de leurs aînés.

Tolkien s'est inspirée de cette saga crépusculaire pour Le Seigneur des Anneaux. L'échec de Beowulf anticipe celui de Frodon qui, au moment de détruire l'Anneau unique, succombe in fine à la tentation du pouvoir. Un autre élément très intéressant est l'apparition du christianisme dans le panthéon barbare. "Pouvons-nous prier le nouveau dieu, Jésus-Christ?" demande un guerrier au roi Hrothgar, qui répond par la négative, car les dieux n'aident pas les humains. Les anciens dieux sont sans pitié, et mortels… Plus tard, au soir de sa vie, le roi Beowulf observera, lugubre, que "le temps des héros n'est plus. Le dieu des chrétiens les a tous tués". Si le monde païen du Seigneur des Anneaux est sauvé, c'est parce que Frodon a eu un comportement chrétien en pardonnant à Gollum...

Beowulf_jolie_1 Mais Zemeckis est trop occupé à jouer avec ses logiciels pour se préoccuper de ces considérations morales ou théologiques. Il filme de bons comédiens de chair et d'os (Brendan Gleeson, Anthony Hopkins, John Malkovich…), les entre dans l'ordinateur pour les désubstantialiser. Il en ressort des ectoplasmes lisses comme des savonnettes, des personnages sans âme, des avatars façon Second Life, des fantasmes. Beowulf est un géant tout en muscles comme un bronze antique. Robin Wright Penn, 41 ans, prête son beau visage à la princesse Unferth, froide comme une poupée de cire. Et puis, sachez ô yuppies polissons, qu'on y voit Angelina Jolie nue! La jolie maman de Grendel sort de l'eau telle une Vénus reptilienne… Mais suspendez votre geste, onanistes réjouis, car la star est comme les Barbie de votre petite sœur, absolument lisse et l'entrejambe comme la paume de la main.

Finalement, le Beowulf de Zemeckis évoque des jeux enfantins dans lesquels GI Joe se castagne avec Barbie. C'est lisse, inodore, incolore, asexué (en dépit de quelques grasses plaisanteries et lourds symboles). C'est la négation même du cinéma qui doit être l'expression de la vie. Le cinéma nous touche lorsqu'il donne à voir nos frères humains, lorsqu'il débusque une ombre ou une lumière dans un regard. Quand il jongle avec les pixels, rabaissant la saga nordique au niveau d'un jeu vidéo, on peut légitimement s'inquiéter de l'avenir du 7e art.

En sortant de la projection de Beowulf, un exploitant de salles a demandé "Il est où le vomitorium?"A cette légitime question les spectateurs américains ont répondu en plébiscitant massivement cette kitscherie filandreuse, qui a pris la tête du box-office américain avec 28, 1 millions de dollars de recettes (dont 40 % proviennent des séances spéciales en 3D)…

"Le Deuxième Souffle" bavarde à en perdre le souffle

Deuxieme_souffle_melvilleUn des grands fléaux du cinéma contemporain, c'est la parlotte. Quand les balles volent bas, quand les bagnoles se télescopent et explosent, quand les terroristes les canardent au lance-roquettes, les héros, couvrant le fracas des explosions et de la musique (infrabasses + staccato de violons), trouvent la force de parler encore, pour dire des choses essentielles comme "Attention", "Plus vite", ou alors philosopher sur le sens de la vie et l'heure de la retraite…

Comparer les deux versions du Deuxième souffle, l'originale de Jean-Pierre Melville (1966) et le remake d'Alain Corneau, est d'emblée fort instructif sur cette propension à la logorrhée. Dans l'original, lorsque Gu Minda (1.Lino Ventura 2. Daniel Auteuil) s'évade de prison, il hésite au bord du toit avant de sauter. On a compris sans un mot qu'il a le vertige; Deuxiemesouffle dans le remake, son complice l'encourage verbalement à sauter et, plus tard dans le wagon qui les emmène vers la liberté, ils parlent de confiance et d'amitié virile alors que, dans la première version, ils allument juste une clope.

Melville situe le casse sur une route déserte, Corneau le déplace dans un entrepôt sordide (pourquoi? impossible de trouver une route déserte, de nos jours?). Le premier filme ses truands assis sur un talus, attendant la fourgonnette blindée. Il ne se passe rien. C'est palpitant. Les seconds grimpent sur des passerelles métalliques ou courent. C'est moyennement intéressant. Les premiers abandonnent la fourgonnette au fond de la garrigue, les seconds la font exploser –ce qui est sans doute le meilleur moyen d'attirer l'attention, mais ça fait du bruit et des flammes, ça secoue, ça réveille le spectateur…

Deuxième clivage parlant: la violence. Melville doit avoir grillé un maximum de vingt cartouches sur le tournage; Corneau, impossible de compter. Gu et son homme de main (1.Michel Constantin 2.Eric Cantonna) ont embarqué deux malfrats de seconde zone pour une de ces virées dont on ne revient pas. Un des truands à la mie de pain demande "On va où?"; Gu répond "On est bientôt arrivé, tu peux accélérer". Suit un plan de la voiture sur une route et, couvrant le bruit du moteur rugissant à plein régime, trois coups de feu claquent. Version 2007: même situation, même dialogue, mais la suggestion n'est pas du genre de Corneau: la caméra reste à l'intérieur de la voiture, le crâne d'une des victimes explose. John Woo est passé par là, l'hyperviolence a contaminé le polar à la papa.

La scène finale est tout aussi révélatrice de cette dérive: 1) Gu flingue sobrement trois truands; blessé à la cuisse, il rampe jusqu'au palier où il attend la police; trois coups de feu sont échangés; touché, le hors-la-loi meurt en prononçant le nom de Manouche 2) Gu flingue copieusement trois truands, il y a du sang partout; le plus jeune dans un ultime effort essaye de reprendre son arme, alors Gu lui explose la tête; blessé à la cuisse, ruisselant de sang, il rampe jusqu'au palier où il attend la police, une arme dans chaque main; il tire sur les inspecteurs; un contingent de CRS blindés prennent position dans les escaliers et vident leurs armes automatiques; criblés de balles, touché, le hors-la-loi meurt en prononçant le nom de Manouche… Peut-être ces outrances sanglantes sont-elles plus réalistes que la quasi abstraction melvilienne. Mais sont-elles nécessaires?

Pour faire le pendant à l'abondance de dialogues et la profusion de violence, Corneau renonce à la sécheresse implacable de l'original en souscrivant au sentimentalisme et au mélodrame. Manouche (1. Christine Fabréga 2.Monica Bellucci) était la sœur de Gu; elle est désormais son amante.

Après son entrevue avec l'infect Jo Ricci (Marcel Bozzuffi ), le commissaire Blot (l'excellent Paul Meurisse) se mire dans la vitrine d'un chemisier, il plastronne le loustic… Après son entrevue avec l'infect Jo Ricci (Gilbert Melki), le commissaire Blot (l'excellent Michel Blanc), s'absorbe dans la contemplation de la vitrine d'un marchand de jouets; et pour les distraits qui n'auraient pas perçu sa mélancolie, il parle tout de suite après de son enfant mort qui aurait huit ans et à quoi ça sert de vivre…

La fin du film de Melville tombe brutalement, sans fioriture. Gu est mort, Manouche seule, les journalistes auxquels Blot vient de faire une fleur s'en vont, fond noir, générique de fin. Corneau ne peut s'empêcher de tirer cette conclusion sèche comme un coup de trique du côté du happy end. Manouche retrouve Orloff (Jacques Dutronc); le tueur solitaire lui sourit et dit gentiment "Au revoir Manouche, bonjour Simone", comme quoi il y a de l'amour apèrs la mort. L'idée du nouveau jour est soulignée par le générique de fin qui se déroule sur le plan fixe d'une petite rue de Marseille qui s'éveille.

La version de Corneau n'est pas honteuse. Mais pourquoi notre époque a-t-elle si peur du silence, de la solitude, de la lenteur et de ces figures de rhétorique que sont l'ellipse et le plan fixe?

Cette "Darling" qu'on ne saurait voir

Darling Critique de cinéma serait le plus beau métier du monde si les gens n’accablaient pas ces malheureux de questions sans réponse. Comme « Qu’est-ce qu’il y a de bien au cinéma actuellement ? » - parce que vous croyez qu’on a tous les horaires de Suisse romande en tête ? Sans compter les films vus un mois ou un an plus tôt et qu'on n'a plus en tête lorsqu'ils sont à l'affiche. La question la plus redoutable reste toutefois cette interrogation très simple et même légitime : « Et puis (titre du film), c’est bien ? ». Et alors là, ouh la la, angoisse, dilemme, doute…

A cet enseignant, jeune père qui demande « Depuis que Poupounet est né, nous n’avons pas eu un soir de libre avec Marie-Laure. Là on a pris une baby sitter et on s’offre notre première sortie depuis six mois. On va aller au ciné. Ça commence aujourd'hui de Tavernier, c’est bien ? ». Que lui répondre à ce brave homme ? Oui, c’est bien, c’est grave, c’est émouvant, mais s’il va au cinéma pour la première fois depuis six mois, lui et son assistante sociale de femme n’auraient-ils pas envie de se changer les idées ? Voire de rigoler la moindre ? Ont-ils vraiment envie de subir la misère sociale des gosses du nord de la France? Sur l’échelle de la cinéphilie pure et dure, Ça commence aujourd'hui atteint sans doute un degré supérieur que Le gendarme et les extraterrestres, mais pour une exceptionnelle soirée de détente, le second n’est-il pas préférable ?

Il y a des films brillants, mais dont l'hermétisme ou la violence découragent le prosélytisme. Magistraux, les plans fixes de The Great Ecstasy of Robert Carmichael, de Thomas Clay, témoignent aussi bien du réalisme anglais façon Ken Loach que des dilatations temporelles qu'induit l’absorption de substances narratives. Seulement la scène au cours de laquelle des adolescents s'introduisent dans une maison, neutralisent les habitants, violent à mort une femme à l'aide de divers ustensiles, dont un rostre d'espadon, s'avère purement et simplement insoutenable.

Le petit monde du cinéma français est tout frémissant à cause de la prestation de Marina Foïs dans Darling de Christine Carrière. Jusqu’alors connue pour ses pitreries télévisuelles avec les Robins des Bois, la comédienne se la joue tragique, et regarde comme j’ose me déchirer et me vautrer dans la fange. Elle tient le rôle de Darling, une jeune femme grandie sans amour dans une ferme de Normandie. Son père la tabasse, sa mère l'insulte. Son frère épileptique se pend à un poteau téléphonique devant la ferme, la mère en perd la raison. L'autre se fait embrocher par une tringle métallique. Darling perd son pucelage, à quatre pattes dans la cabine d'une bétaillère, face au mufle des vaches qui roulent vers l'abattoir. Son mariage, c'est l'enfer. Alcoolique, chômeur, son mari la trompe en sa présence dans le lit conjugal. Il la tient pendant que trois pochetrons auxquels il doit de l'argent se l'embourbent. Il la torture aussi, avec la maîtresse qui vit à demeure: des cailloux dans le vagin, des plumes de poulet plantée dans les fesses... Cassée, brisée, foutue, Darling devra encore affronter les épreuves du cancer, de la perte de ses droits maternels…

On sort du film profondément abattu. Qu'a-t-on fait pour mériter ce spectacle profondément déprimant? Il faut vraiment être payé pour supporter toute la misère du monde étalée sur grand écran. A l'origine de ce film éprouvant, il y a le livre de Jean Teulé. Le journaliste a écouté l'histoire de Darling et le témoignage qu'il a publié est sans doute fort. Mais toutes les réalités ne sont pas bonnes à mettre en images. Le film souffre du syndrome "Les mots pour le dire": Marie Cardinal a trouvé les mots pour exprimer son mal de vivre. Mais le film tiré de son livre est sans intérêt aucun. En fait, seul l'approche documentaire – donner à entendre la voix de Darling, montrer les lieux où elle a encouru son calvaire – pourrait convenir.

Naturellement, exprimer ce point de vue vous fait passe pour un sans-cœur: alors, l'ensemble de la presse française chante les louanges de Marina Foïs, qui ose mettre ses tripes à nu. Honnêtement, il est plus difficile de dire "Le petit chat est mort" de façon naturelle que de se rouler par terre en bavant comme Daniel Day Lewis dans My Left Foot.

Lotti_latrous_1 A propos de documentaire, Stephan Anspichler propose Egoïste – Lotti Latrous, un portrait d'une Suissesse proche de la sainteté puisque non seulement elle sacrifie sa vie personnelle pour gérer un dispensaire en Côte-d'Ivoire où viennent mourir les malades du sida, mais encore estime que son abnégation relève de l'égoïsme, car faire le bien est une forme supérieure de l'orgueil. Lotti Latrous est naturellement admirable et il en faudrait plus des gens comme elles. Mais a-t-on envie de voir l'adolescente sidéenne aveugle, les malades squelettiques prostrés dans leur gourbi? A-t-on surtout envie de voir la dernière scène du film? Face à la caméra, longuement, le petit Junior, 6 ans, agonise. Il a juste la force de faire signe qu'il a soif, tète la pipette d'eau, les yeux voilés tandis qu'une cassette fait entendre Henri Dès qui chante une jolie chanson de Noël… Par-delà le douteux chantage à l'émotion, cette image garantit une formidable chute de moral. Va-t-on payer pour subir cette épreuve?

Le cinéma, comme la poésie, doit impérativement être porté par un mouvement ascendant.

PS: comme les occasions de rire se font rare, relevons ce carton du générique de début rldigé en français fédéral: "Au cours de leurs diverses mutations, Lotti Latrous mit au monde trois enfants". On pourrait le faire figurer ern exergue du prochain Alien, non?

Jesse James, forever…

Assasination_jesse_james La fameuse M. dont il était question précédemment, celle qui diagnostiquait un taux trop élevé de testostérone dans L'assassinat de Jesse James…, a lu le blog dans lequel elle est citée et a envoyé un mail. Après les félicitations d'usage sur l'excellence des réflexions proposées céans aux internautes, elle écrit: "A part ça, plus le temps passe, plus j'aime ce film et plus j'y repense, et plus je trouve intéressant. ça fait longtemps que ça m'a pas fait ça!".

Cette rectification est tout à l'honneur de la jeune cinéphile. Et si elle n'implique pas l'adhésion tardive de la gent féminine au western, elle appelle un complément de réflexion. Par-delà les figures imposées du western (chevaux, revolvers, chapeaux…), le film d'Andrew Dominik exprime une densité humaine rare.

Ces bandits aux bottes crottées, ces pégreleux hasardés du mauvais côté de la loi, ces assassins frustes sont nos frères. Ils s'assoient autour d'une table. Ils boivent un coup, ils racontent une histoire drôle, ils se tordent les côtes. Et puis, ils meurent – souvent trop jeunes, souvent de manière violente, et l'on ressent la brutalité de l'absence et les mystères de l'anéantissement qu'éprouvent ces cow-boys qui avant nous vivaient. Jesse James ne meurt pas au ralenti, lançant son cheval dans un ultime baroud contre les forces de l'ordre; il ne meurt pas non plus, magnifié, dans un duel chorégraphié façon Sergio Leone. Il meurt peut-être les bottes aux pieds (il ne trouvait pas ses pantoufles), mais le plumeau à la main, époussetant une croûte équestre au mur de son salon…

Deuxiemesouffle Jesse James et ses frères d'armes ont vécu il y a cent cinquante ans. Le film les décrit avec une telle véracité, une telle sensibilité, qu'ils sont nos semblables, des contemporains qui auraient vécu plus tôt. Les gangsters du Deuxième souffle sont plus récents, puisqu'ils sont censés vivre au mitan des années 60. Pourtant ils paraissent autrement vieux. Leur langage, leurs cérémonials sont obsolètes. Parce qu'ils s'inscrivent dans l'imagerie codifiée du film noir, tandis que Jesse James s'affranchit des poncifs du western et se réclame de la vie.

De la supériorité du bandit américain sur le truand français

Western_et_polar_copier_2 Les hasards de la programmation amènent simultanément sur les écrans deux films qui d'une certaine façon racontent la même histoire: L'assassinat de Jesse James par le traître Robert Ford, d'Andrew Dominik, et Le deuxième souffle, d'Alain Corneau. Le premier est un western proposant une approche documentée des mythologies de l'Ouest; le second, le remake d'un film de Jean-Pierre Melville (1966) confit dans une troublante désuétude. Le premier s'inscrit dans les vastes espaces américains, le second dans l'espace confiné de mansardes, bars louches et commissariats poussiéreux. Le premier a pour acteur principal Brad Pitt, 1m 82, le second Daniel Auteuil, 1m70.

Le western d'Andrew Dominik pourrait s'appeler Le deuxième souffle et le polar de Corneau L'assassinat de Gu Minda par les lâches archers de la maison Poulaga, car les deux films racontent la même histoire, celle d'un hors-la-loi en bout de course, marchant inexorablement vers son destin dans la hantise de perdre ce qui lui est plus cher que la vie: la liberté pour l'outlaw du Missouri, l'honneur pour le bandit de Paname. Le premier s'offre en sacrifice christique, déposant ostensiblement ses armes et tournant le dos à l'assassin; le second se la joue plutôt Saint Sébastien, affrontant seul les forces de l'ordre qui le criblent de projectiles.

Comme un cheval est plus cinématographique qu'une DS, comme le soleil couchant sur la Prairie glacée plus grandiose qu'une planque mansardée, comme la mélancolie du desperado plus poignante que la hargne du caïd, on sent plus d'affinités avec Jesse qu'avec Gu. On goûte à son élégant désespoir, à ses chevauchées ultimes, à la noblesse de ses pulsions suicidaires lorsque, traversant une rivière gelée, il décharge son arme dans la glace, pour voir si elle tient. Et même aux sordides épurations auxquelles il procède parmi ses complices… On est nettement moins sensible à l'amitié virile qui anime le second, à son code de l'honneur affreusement périmé, aux exécutions sommaires qu'il pratique.

Sur les conseils d'un ami cinéphile, et peut-être secrètement attirée par Brad Pitt, M. est allée voir Jesse James. Elle a apprécié la vision réaliste de l'Ouest, la prestation hallucinante de Casey Affleck dans le rôle du traître, le sentiment de perdition qui pousse les brigands vers l'anéantissement. Mais cette amie est resté en deçà du film, elle s'est sentie exclue: "Trop de testostérone", diagnostique-t-elle. Il est vrai que le western en général, et celui-ci en particulier, est plutôt une affaire d'hommes. Hormis Mmes James et Ford que l'on voit s'activer aux fourneaux, les femmes n'ont pas grand rôle à jouer dans cette épopée crépusculaire essentiellement masculine.

M. n'ira pas voir Le deuxième souffle. Elle a raison: Messieurs les hommes ont un taux de testostérone supérieur encore à celui des gunmen de la jeune Amérique. Les malfrats sous leur borsalino n'ont pas l'inouï panache des frères James et leurs stéroïdes sont autrement rances.

Alain Corneau explique qu'il s'est ingénié à donner plus de poids à Manouche, le seul personnage féminin du Deuxième souffle. Au nom de l'égalité homme-femmes, ou pour mettre une touche de douceur dans un monde de brutes, ou juste pour rentabiliser sa vedette… Fausse bonne idée. Car Manouche est jouée par Monica Bellucci, pulpeuse certes, mais d'une grande insignifiance dramatique. L'incarnation du Sois belle et tais-toi…