"Le Deuxième Souffle" bavarde à en perdre le souffle
Un des grands fléaux du cinéma contemporain, c'est la parlotte. Quand les balles volent bas, quand les bagnoles se télescopent et explosent, quand les terroristes les canardent au lance-roquettes, les héros, couvrant le fracas des explosions et de la musique (infrabasses + staccato de violons), trouvent la force de parler encore, pour dire des choses essentielles comme "Attention", "Plus vite", ou alors philosopher sur le sens de la vie et l'heure de la retraite…
Comparer les deux versions du Deuxième souffle, l'originale de Jean-Pierre Melville (1966) et le remake d'Alain Corneau, est d'emblée fort instructif sur cette propension à la logorrhée. Dans l'original, lorsque Gu Minda (1.Lino Ventura 2. Daniel Auteuil) s'évade de prison, il hésite au bord du toit avant de sauter. On a compris sans un mot qu'il a le vertige;
dans le remake, son complice l'encourage verbalement à sauter et, plus tard dans le wagon qui les emmène vers la liberté, ils parlent de confiance et d'amitié virile alors que, dans la première version, ils allument juste une clope.
Melville situe le casse sur une route déserte, Corneau le déplace dans un entrepôt sordide (pourquoi? impossible de trouver une route déserte, de nos jours?). Le premier filme ses truands assis sur un talus, attendant la fourgonnette blindée. Il ne se passe rien. C'est palpitant. Les seconds grimpent sur des passerelles métalliques ou courent. C'est moyennement intéressant. Les premiers abandonnent la fourgonnette au fond de la garrigue, les seconds la font exploser –ce qui est sans doute le meilleur moyen d'attirer l'attention, mais ça fait du bruit et des flammes, ça secoue, ça réveille le spectateur…
Deuxième clivage parlant: la violence. Melville doit avoir grillé un maximum de vingt cartouches sur le tournage; Corneau, impossible de compter. Gu et son homme de main (1.Michel Constantin 2.Eric Cantonna) ont embarqué deux malfrats de seconde zone pour une de ces virées dont on ne revient pas. Un des truands à la mie de pain demande "On va où?"; Gu répond "On est bientôt arrivé, tu peux accélérer". Suit un plan de la voiture sur une route et, couvrant le bruit du moteur rugissant à plein régime, trois coups de feu claquent. Version 2007: même situation, même dialogue, mais la suggestion n'est pas du genre de Corneau: la caméra reste à l'intérieur de la voiture, le crâne d'une des victimes explose. John Woo est passé par là, l'hyperviolence a contaminé le polar à la papa.
La scène finale est tout aussi révélatrice de cette dérive: 1) Gu flingue sobrement trois truands; blessé à la cuisse, il rampe jusqu'au palier où il attend la police; trois coups de feu sont échangés; touché, le hors-la-loi meurt en prononçant le nom de Manouche 2) Gu flingue copieusement trois truands, il y a du sang partout; le plus jeune dans un ultime effort essaye de reprendre son arme, alors Gu lui explose la tête; blessé à la cuisse, ruisselant de sang, il rampe jusqu'au palier où il attend la police, une arme dans chaque main; il tire sur les inspecteurs; un contingent de CRS blindés prennent position dans les escaliers et vident leurs armes automatiques; criblés de balles, touché, le hors-la-loi meurt en prononçant le nom de Manouche… Peut-être ces outrances sanglantes sont-elles plus réalistes que la quasi abstraction melvilienne. Mais sont-elles nécessaires?
Pour faire le pendant à l'abondance de dialogues et la profusion de violence, Corneau renonce à la sécheresse implacable de l'original en souscrivant au sentimentalisme et au mélodrame. Manouche (1. Christine Fabréga 2.Monica Bellucci) était la sœur de Gu; elle est désormais son amante.
Après son entrevue avec l'infect Jo Ricci (Marcel Bozzuffi ), le commissaire Blot (l'excellent Paul Meurisse) se mire dans la vitrine d'un chemisier, il plastronne le loustic… Après son entrevue avec l'infect Jo Ricci (Gilbert Melki), le commissaire Blot (l'excellent Michel Blanc), s'absorbe dans la contemplation de la vitrine d'un marchand de jouets; et pour les distraits qui n'auraient pas perçu sa mélancolie, il parle tout de suite après de son enfant mort qui aurait huit ans et à quoi ça sert de vivre…
La fin du film de Melville tombe brutalement, sans fioriture. Gu est mort, Manouche seule, les journalistes auxquels Blot vient de faire une fleur s'en vont, fond noir, générique de fin. Corneau ne peut s'empêcher de tirer cette conclusion sèche comme un coup de trique du côté du happy end. Manouche retrouve Orloff (Jacques Dutronc); le tueur solitaire lui sourit et dit gentiment "Au revoir Manouche, bonjour Simone", comme quoi il y a de l'amour apèrs la mort. L'idée du nouveau jour est soulignée par le générique de fin qui se déroule sur le plan fixe d'une petite rue de Marseille qui s'éveille.
La version de Corneau n'est pas honteuse. Mais pourquoi notre époque a-t-elle si peur du silence, de la solitude, de la lenteur et de ces figures de rhétorique que sont l'ellipse et le plan fixe?

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