"Donnie Darko" et "Cold Case" à l'heure des fantômes
On vit une époque formidable, trépidante en diable, dominée par un louable souci d'efficacité et de rendement. La fiction, au cinéma et à la télévision, reflètent cette agitation. Naguère, les héros des séries policières suçotaient leur pipe devant un demi sur le zinc d'un troquet; aujourd'hui il dissèquent des cadavres à tour de bras et passent les mégots de cigarettes à l'accélérateur de particules.
Au milieu de tout ce tohu-bohu, le silence, le mystère ménagent parfois une oasis. Prenons pour exemple Cold Case, cette série dont les héros résolvent des crimes perpétrés autrefois et jamais élucidés. Bon, parfois c'est un peu exagéré… - Que faisiez-vous le 16 février 1956 au soir? - J'ai bu une bière chez Ed et je suis rentré à 22 h 30. - Vous avez des témoins? - Oui, Robert et Andrew étaient avec moi. - Nous vérifierons. Ils vérifient et les deux birbes s'en souviennent comme si c'était la semaine passée, sauf que 98 % des gens que l'on croise de nos jours ne se souviennent pas de ce qu'ils ont fait jeudi dernier…
Hormis ces réserves, les scénarios sont délicats et prennent généralement la défense des plus faible – femmes battues, enfants abandonnés, victimes du racisme, de l'homophobie, opprimés de tous bords. La jolie Lilly Rush, l'impavide John Finch et leurs acolytes de la police de Philadelphie dénouent les nœuds anciens, libèrent les consciences et châtient sans états d'âmes des criminels qui se croyaient protégées par la prescription.
La fin de chaque épisode donne à entendre une chanson mélancolique, un tube de l'époque où le crime a été commis, sérénade swing ou rengaine disco, et pendant trois minutes le temps suspend son vol. Les vivants et les morts se retrouvent, échangent des sourires invisibles, la jeunesse refleurit sur les visages marqués par le temps. Et tandis qu'on embarque l'ancien nazi planqué, le bourreau d'enfant ou le harceleur létal, le cher disparu est là, réconcilié, avant de se dissiper dans l'air.
Cette délicatesse assez rare dans le monde de brutes qu'est devenu le cinéma, se retrouve peut-être au générique des 4400 – sur une musique triste, une cigarette qui se consume, un repas qui refroidit, une fissure qui avance sur un mur suffisent à exprimer le passage du temps et l'absence inqualifiable de ceux qui nous sont chers…
L'origine de ces codas mélancoliques réside peut-être dans le final sublime de Donnie Darko, film-culte de Richard Kelly (2001). Le 2 octobre 1988, un réacteur tombe sur la maison de Donnie – et personne ne sait de quel avion il s'est décroché. L'adolescent aurait été écrasé s'il avait été dans son lit. Mais cette nuit là, son ami imaginaire, Frank, un jeune homme portant un masque métallique de lapin démoniaque, l'a appelé, lui a communiqué le nombre de jours, d'heures, de minutes et de secondes le séparant de la fin du monde. Puis Donnie s'est perdu dans une balade somnambulique.
De retour chez les vivants, Donnie Darko poursuit son traitement psychiatrique, se révolte contre l'ordre social et scolaire, tombe amoureux de la petite Gretchen, s'intéresse à la physique quantique. Les jours, les heures, les minutes et les secondes le séparant de la fin du monde ont passé. Le 31 au soir, c'est Halloween et Donnie tue un garçon qui porte un masque de lapin; l'avion qui ramène sa mère et sa sœur est pris dans les turbulences. Alors Donnie comprend et accepte son destin. Au moment où le compte à rebours de l'apocalypse arrive à terme, une branche non advenue de l'histoire se résorbe et, ce 2 octobre 1988, Donnie se couche dans le lit qu'un réacteur d'avion chu d'un futur hypothétique va pulvériser.
Le film se termine au rythme lent de Mad World, une chanson de Tears For Fears chantée par Gary Jules, sur un travelling latérale unissant en intérieur nuit sept personnages-clé surpris aux heures les plus sombres de la nuit, au moment où ils sont les plus vulnérables. D'abord, la psychiatre de Donnie, le Dr. Lilian Thurner, se réveille en sursaut, souffle coupé, comme issue d'un cauchemar, comme si le lien qui l'unissait à son patient venait de se briser (1). Prof de littérature, Karen Pomeroy (2) dort paisiblement – elle a accompli son devoir pédagogique, elle a donné à Donnie les clés dont il avait besoin pour déverrouiller le cellier de la conscience. A ses côtés, son amant, le Dr. Kenneth Monitoff(3), professeur de physique veille. A-t-il senti une déchirure dans le continuum? La nuit tous les chats sont gris - sauf celui de Schrödinger... L'alliance des sciences humaines et des sciences exactes est en perte d'équilibre ("Visages épuisés", gémit la chanson). La caméra glisse à Jim Cunningham (4), la gloire locale: ce prédicateur au sourire carnassier a élaboré une méthode para-scientologue de dépassement de soi qui réduit l'expérience humaine à une échelle graduée allant de la peur à l'amour. C'est l'heure de la peur la plus noire. Eperdu de terreur ou bourrelé de remords (il est pédophile) il affronte ses démons et sanglote ("Allant nulle part, allant nulle part"). Son adepte la plus fervente, Kitty Farmer(5), prof de gym psycho-rigide, est assise toute raide sur le bord du lit, dans sa chemise de nuit à l'ancienne, sous une hideuse broderie représentant deux biches dans un ruisseau. Elle porte sa main à sa bouche, comme pour fumer ou se ronger les ongles – "Sans expression, sans expression"... Cherita Chen (6), la petite Chinoise obèse, ne dort pas. Elle a un sourire étrange pour Donnie qu'elle aimait en secret ("Et je trouve ça plutôt drôle"). Enfin, on découvre trois esquisses du lapin infernal (7) imaginé par le jeune Frank (8). Il a créé toute la nuit. Il ne dort pas. Il touche son œil gauche (9), là où, dans une autre dimension du temps et de l'espace, la balle mortelle tirée par Donnie aurait pu l'atteindre Donnie qui aurait pu être son ami s'ils s'étaient rencontrés sur cet hyperplan de la réalité - "Monde fou, monde fou….". Sur le sol gît le masque métallique du lapin (10).
Le deuxième couplet de la chanson accompagne la deuxième partie du travelling en extérieur jour: sortie du corps de Donnie ("Assieds-toi et écoute"), flics abasourdis ("very nervous"), puis la famille, Elisabeth (11),la grande sœur qui ravale ses larmes, la petite Samantha et Eddie Darko , le papa (12) ("Et je trouve ça plutôt drôle").; enfin, tout à droite, fumant sous l'arbre, brisée par le chagrin, la maman, Rose Darko (13)("Et je trouve ça dur à accepter").
Fin du travelling. Un camion emmène le réacteur incongru vers la gauche d''où vient Gretchen (14)sur sa bicyclette. La petite amie de Donnie, demande ce qui se passe. Un enfant du voisinage explique que Donnie Darko est mort, écrasé par la chute d'un réacteur d'avion.
- Tu le connaissais? demande le gamin.
- Non, répond Gretchen.
Elle regarde Rose Darko; Rose la regarde. Mue par une sorte de mémoire parallèle, l'adolescente fait bonjour de la main (15). La mère lui adresse à son tour un signe de reconnaissance (16) car il y a des dimensions qui dépassent l'entendement humain. Le petit voisin fait aussi un signe. Générique de fin
Ce final touche au sublime. En trois minutes, il exprime le deuil, le solitude, la mélancolie de l'adolescence, les mystères fondamentaux de la matière et de l'énergie…En d'autres mots: "Les rêves dans lesquels je meurs Sont les meilleures que j'aie jamais eus"...
On se quitte en écoutant Mad World
Mad World
All around me are familiar faces
Worn out places, worn out faces
Bright and early for their daily races
Going nowhere, going nowhere
Their tears are filling up their glasses
No expression, no expression
Hide my head I want to drown my sorrow
No tomorrow, no tomorrow
And I find it kind of funny
I find it kind of sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very
Mad World
Mad world
Children waiting for the day they feel good
Happy Birthday, Happy Birthday
And I feel the way that every child should
Sit and listen, sit and listen
Went to school and I was very nervous
No one knew me, no one knew me
Hello teacher tell me what's my lesson
Look right through me, look right through me
And I find it kind of funny
I find it kind of sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very
Mad World
Mad World
Enlarging your world
Mad World.


ah lilly
Rédigé par: tipaul | le 11 décembre 2007 à 18:44