Eloge de l'esprit critique ou Vos gueules les chiffres!
Cela fait 102 ans que cela dure! 102 ans que les critiques de cinéma se font étriller par les bons spectateurs – et par les mauvais cinéastes. Finalement, et aujourd'hui plus que jamais puisque c'est l'argent qui mène le bal et non les mots dont on pare ou crible les films, le critique de cinéma sert d'exutoire aux prétendus cinéphiles. Bouc émissaire à la vindicte populaire! Figure honnie! Croquemitaine! Bouffon!
Bien sûr, le critique de cinéma, il est comme tout le monde, il préfère recevoir des fleurs plutôt que des cailloux. Lui qui bouffe du navet plus souvent qu'à son tour, voilà qu'on lui balance en plus des tomates… Mais bah, depuis le temps, ça ne l'empêche pas de dormir. Il se dit même, in petto, que la bave du crapaud, etc.
Bref, l'invective, la malédiction, l'objurgation, la remontrance, l'insulte, le critique de cinéma il en fait son oreiller. Mais il y a un point sur lquel il n'arrive pas à se faire une raison, c'est la faiblesse des arguments dont on le lapide. Il y a d'abord la geignardise préliminaire qui lui nie le droit de critiquer sur l'air navrant du "si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres". Or 1) et si le devoir du critique de cinéma était justement de dégoûter les gens avant qu'ils ne dépensent de l'argent pour aller voir L'auberge rouge plutôt qu'ils ressortent dégoûté, et furieux de s'être fait encore voir et 2) cinéphiles de peu de foi, il suffit de vous dire "Bouh qu'il est laid le Clavier!" pour que vous reniez votre passion, les deux heures de franche jubilation et de rire clair que l'ami de Sarkozy vous a offertes?
Le deuxième argument qui exaspère le critique de cinéma, c'est cette ignominie qu'on pourrait appeler la "preuve par le chiffre". Alvin and the Chipmunks a fait 44,3 millions de dollars lors de son premier week-end d'exploitation aux Etats-Unis? Donc c'est un bon film… Allons, réfléchissons 30 secondes avant de proférer des âneries: ces $ 4,3 millions ne prouvent en aucun cas la qualité de ce monstrueux nanar infantile, mais éventuellement l'excellence de la campagne promotionnelle et la docilité du public – pour ne pas dire sa bêtise. Ces chiffres que les producteurs communiquent avec gourmandise nourrissent les bêlements de spectateurs heureux de se faire tondre.
Si la qualité d'un film était proportionnelle à ses recettes, et bien cela serait très simple: les trois meilleurs films sortis en 2007 seraient Spider-Man 3, Shrek le troisième et… Transformers (!) puisqu'ils ont respectivement fait $ 336 530 303, 321 012 359 et 319 071 806 de recettes aux Etats-Unis (le reste du monde, c'est peanuts…)
Une lectrice se dit effarée pas la liste des 10 meilleurs films 2007 publiée ci-dessus. Elle émet cette argutie évoquant le cri de la taupe écrasée: "évidement quand je vois vos goûts dans les best films de 2007 euh...j'avouerai que j'ai un peu de mal à part vous qui d'autres les a vu?". Et tant bien même si j'étais le seul au monde à les avoir vus? Je pourrais éprouver une légitime fierté à être le seul détenteur de la beauté d'un film secret – et regretter dans le même souffle de n'avoir pas su propager la bonne nouvelle. Ne vaut-il pas mieux être un des rares élus ayant vu et aimé un chef-d'œuvre que le 84 382e à se farcir L'Auberge rouge? Ceci dit, même la preuve par le chiffre est fatale à ce nanar sur lequel se cristallisent les passions: le film qui fait rire Michel Drucker a perdu 57 % des entrées en deuxième semaine (25 546 spectateurs contre 84 382 la première, pour 66 copies, soiut une moyenne de 387 spectateurs par copie. A titre de comparaison, La Graine et le Mulet fait 2057 entrées par copies et ne bénéficie que de 21 copies sur la France. ce qui tend à prouver que le public est moins bête que ne le pensent les chaînes de télévision).
Moralité: en 2008, il importera de méditer sans relâche cette sentence cardinale de Victor Hugo: "Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes".

Meuhhhhh non Antoine on vous aime....personnellement je fais partie des "fans" de longue date et je me base assez volontiers sur vos critiques lorsque j'ai un doute. Bonne année à vous et au plaisir de vous lire à nouveau
Rédigé par: Sandrine | le 09 janvier 2008 à 11:31