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"Gone Baby Gone" ou la nuit américaine

Gone_baby_gone Dans le cinéma américain, la maman est un être tout d'amour. Elle ne parle jamais à son enfant sans dire "I love you", elle lui cuit des crêpes pour son breakfast. Ce personnage de fiction, proche de la maman des pubs pour lessive qui se réjouit de voir que la chair de sa chair a barbouillé son T-shirt de nutella/peinture/herbe/coca/ketchup, vole en éclats dans Gone Baby Gone. Amy Ryan y compose une mère indigne qui carbure à la bière, à la coke et aux séries télévisées. Elle deale, elle passe ses soirées dans un bar immonde. On a enlevé sa petite fille, Amanda, évidemment, ça la touche, mais ça ne suffit pas à la mettre sur le droit chemin de la maternité radieuse. Ce personnage scandaleux n'a encore jamais été vu dans le cinéma américain. Il est emblématique de ce film d'une irréprochable noirceur.

Ex-fiancé tumultueux de Jennifer Lopez, Ben Affleck (Pearl Harbour, Daredevil) avec ses yeux atone, sa tête à baffes et ses dents de lapin est un acteur inspire le sarcasme. Qu'il passe derrière la caméra suscite donc une légitime défiance. Mais Gone Baby Gone balaie en deux temps trois mouvements tous les préjugés. Il faut dire que le jeune réalisateur a plusieurs atouts dans son jeu. D'abord un scénario d'une formidable noirceur tiré d'un roman de Dennis Lehane auquel Clint Eastwood doit son terrible Mystic River.

Et puis une poignée de comédiens surdoués. "J'ai aussi compris que je voulais mettre en scène des acteurs, qu'au centre du film il y aurait surtout de êtres humains", explique-t-il dans 24 Heures. Morgan Freeman incarne le chef de la police, impérieux et blessé. Ed Harris crève l'écran dans le rôle d'un inspecteur plein de colère, ange exterminateur qui n'hésite pas à falsifier les preuves pour que le bien triomphe. Enfin, Casey Affleck, petit frère du metteur en scène, révélé par son rôle de lâche dans L'assassinat  de Jesse Jame par le lâche Robert Ford confirme son génie dramatique tout en subtilité.

Gone_affleck_monaghan_2 Il tient le rôle de Patrick Kenzie, un détective qui nous change des habituels surhommes: d'apparence frêle et juvénile, on ne donne pas cher de sa peau quand il descend dans les bas-fonds, se faufile dans un coupe-gorge ou dans la tanière d'un dealer. Le freluquet révèle toutefois des nerfs et une poigne d'acier. Sa partenaire, Angie Gennaro (Michelle Monaghan) l'accompagne. Certains critiques dénoncent son effacement. Faux procès: la discrétion d'Angie ne procède pas de la misogynie, mais répond à un profil psychologique. Ni assistante nunuche qui se fait les ongles, ni pin-up agressivement décorative, cette brunette réservée est belle comme un bémol, secrète mais intense, prompte à plonger de nuit dans les eaux d'un lac noir pour sauver un enfant.

Patrick et Angie s'aventurent dans des zones d'ombre que le cinema préfère éviter. Leur enquête les mène sur l'ubac du rêve américain, dans des bars obscurs où s'entassent le reste de la colère de Dieu, paumés définitifs, brutes opaques, alcooliques aux trognes ravagées, et jusqu'au bout de la nuit, dans les caves des drogués et des pédophiles, au fond de l'horreur.

Ben Affleck cite un dialogue de La règle du jeu, de Renoir: "Chacun a ses raisons" pour rappeler que la morale est absente de la plupart des productions cinématographiques contemporaines. Gone Baby Gone casse les schémas de pensée rassurants et aborde des sujets douloureux comme la maltraitance des enfants. La frontière entre le bien et le mal s'avère plus floue que jamais. "Tuer est un péché", prêche Patrick. " Ça dépend qui tu tues", rétorque le flic investi d'une mission sacré selon laquelle "celui qui moleste un enfant est mon ennemi".

L'histoire se finit-elle bien? Cela dépend de ce qu'on entend par "bien". "Tout le monde veut le vérité… Jusqu'à ce qu'ils la trouvent", dit l'affiche de Gone Baby Gone. Confrontés à un dilemme insurmontable, Patrick et Angie font ce qu'ils peuvent pour rester en accord avec leur conscience. Leur couple n'y résiste pas. Et le spectateur, ébranlé, de se perdre en hypothèses: qu'aurait-il fait à leur place?

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