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Et si le critique de cinéma profitait des dernières lueurs de l'année pour vous dégoûter de deux films qu'il n'a pas aimés, mmh? Allez, c'est parti. Le premier, c'est Bee Movie, traduit par Drôle d'abeille (pour rendre justice au jeu de mots désopilant du titre originel, on aurait pu l'appeler en français L'Abeille rôde, ce qui au moins aurait amusé les fans des Beatles).
Bee Movie est un des meilleurs films du monde puisqu'il se classe en tête du box office au Brésil, en Australie, en Nouvelle-Zélande, en Autriche, au Portugal et en Belgique. Il ressortit à ce genre naguère admirable et en passe de devenir un fléau mondial, à savoir le film d'animation 3-D. Précédé par une solide campagne promotionnelle assistée par fast food, il sort avant Noël pour que chaque parent qui refuserait d'y emmener ses têtes blondes se sente illico comme un bourreau d'enfants. Il a été écrit par Jerry Seinfeld, star de la télévision américaine dont l'humour nous avait été épargné jusque là. Il cumule les tares du genre: agitation frénétique produisant un effet quasiment hypnotique sur le cerveau, american way of life à gogo, scatologie pour les petits, traits d'esprit pour les adultes, gags lourdement appuyés – entendant Pump and Circumstance de Sir Elgar, une abeille dit fort drôlement "Quelle pompe pour la circonstance"…
A ces défauts rituels, Bee Movie rajoute la laideur des personnages et un message émétique. Les abeilles ont toujours inspiré les pédagogues quand il s'agit d'inculquer les valeurs du travail aux enfants. Seinfeld reconduit ce discours bien-pensant en y ajoutant des inventions de son cru typique de l'état d'esprit de l'Amérique, soit une morale productiviste et militariste. Les butineuses sont dépeintes sous les traits d'un commando aérien soudé par l'esprit de corps: et voici la plus noble, la plus pacifique des activités, polliniser, réduite à un exercice militaire. Procédurières, les abeilles intentent un procès aux humains pour conserver l'usufruit de leur production. Evidemment, la paresse engendre de grands malheurs: les fleurs dépérissent, et la leçon du film rejoint une réalité préoccupante, la disparition des abeilles. Mais, pour Seinfeld, tout se résoud en retroussant ses manches: les insectes se remettent au boulot et la nature (Central Park, en gros) refleurit en un clin d'œil.
Einstein estimait que l'humanité ne suvivrait pas cinq ans à la disparition des abeilles. Et à leur humilation dans ce machin ricanant?
Dante 01 ne fera guère d'entrées, donc ce n'est a priori pas un bon film. Mais c'est dommage, car il est signé de Marc Caro, le partenaire de Jean-Pierre Jeunet sur Delicatessen! et La Cité des Enfants perdus. Ce spécialiste des effets spéciaux signe son premier long métrage et l'on espérait un film au moins graphiquement novateur. A l'arrivée, rien. Un affreux petit nanar de science-fiction qui pompe sans vergogne Sunshine de Danny Boyle, qui lui-même plagiait allégrement 2001 L'Odyssée de l'Espace, le monolithe d'angle du genre.
Dans une station spatiale qu'on dirait conçue par Rubikube, on enferme les malades mentaux (sur le modèle des Clans de la Lune Alphane, de Maître Dick), incarnés par l'arrière-ban des gueules cassées du cinéma français. La nef des fous contient sept malades, deux gardes et trois médecins. Un nouveau traitement tourne mal, la station menace de se fraiser sur Dante 01, planète en fusion. Mais le plus illuminé des cinglés se met en position christique et son cœur ardent (cinq minutes d'effets spéciaux d'une laideur exceptionnelle…) terraforme en deux temps trois mouvements le magma infernal (l'enfer de Dante, pigé?).
Il est rare qu'un film atteigne à un tel niveau de bêtise, de laideur, de mysticisme coin-coin et de prétention.
Cela fait 102 ans que cela dure! 102 ans que les critiques de cinéma se font étriller par les bons spectateurs – et par les mauvais cinéastes. Finalement, et aujourd'hui plus que jamais puisque c'est l'argent qui mène le bal et non les mots dont on pare ou crible les films, le critique de cinéma sert d'exutoire aux prétendus cinéphiles. Bouc émissaire à la vindicte populaire! Figure honnie! Croquemitaine! Bouffon!
Bien sûr, le critique de cinéma, il est comme tout le monde, il préfère recevoir des fleurs plutôt que des cailloux. Lui qui bouffe du navet plus souvent qu'à son tour, voilà qu'on lui balance en plus des tomates… Mais bah, depuis le temps, ça ne l'empêche pas de dormir. Il se dit même, in petto, que la bave du crapaud, etc.
Bref, l'invective, la malédiction, l'objurgation, la remontrance, l'insulte, le critique de cinéma il en fait son oreiller. Mais il y a un point sur lquel il n'arrive pas à se faire une raison, c'est la faiblesse des arguments dont on le lapide. Il y a d'abord la geignardise préliminaire qui lui nie le droit de critiquer sur l'air navrant du "si vous n'aimez pas ça, n'en dégoûtez pas les autres". Or 1) et si le devoir du critique de cinéma était justement de dégoûter les gens avant qu'ils ne dépensent de l'argent pour aller voir L'auberge rouge plutôt qu'ils ressortent dégoûté, et furieux de s'être fait encore voir et 2) cinéphiles de peu de foi, il suffit de vous dire "Bouh qu'il est laid le Clavier!" pour que vous reniez votre passion, les deux heures de franche jubilation et de rire clair que l'ami de Sarkozy vous a offertes?
Le deuxième argument qui exaspère le critique de cinéma, c'est cette ignominie qu'on pourrait appeler la "preuve par le chiffre". Alvin and the Chipmunks a fait 44,3 millions de dollars lors de son premier week-end d'exploitation aux Etats-Unis? Donc c'est un bon film… Allons, réfléchissons 30 secondes avant de proférer des âneries: ces $ 4,3 millions ne prouvent en aucun cas la qualité de ce monstrueux nanar infantile, mais éventuellement l'excellence de la campagne promotionnelle et la docilité du public – pour ne pas dire sa bêtise. Ces chiffres que les producteurs communiquent avec gourmandise nourrissent les bêlements de spectateurs heureux de se faire tondre.
Si la qualité d'un film était proportionnelle à ses recettes, et bien cela serait très simple: les trois meilleurs films sortis en 2007 seraient Spider-Man 3, Shrek le troisième et… Transformers (!) puisqu'ils ont respectivement fait $ 336 530 303, 321 012 359 et 319 071 806 de recettes aux Etats-Unis (le reste du monde, c'est peanuts…)
Une lectrice se dit effarée pas la liste des 10 meilleurs films 2007 publiée ci-dessus. Elle émet cette argutie évoquant le cri de la taupe écrasée: "évidement quand je vois vos goûts dans les best films de 2007 euh...j'avouerai que j'ai un peu de mal à part vous qui d'autres les a vu?". Et tant bien même si j'étais le seul au monde à les avoir vus? Je pourrais éprouver une légitime fierté à être le seul détenteur de la beauté d'un film secret – et regretter dans le même souffle de n'avoir pas su propager la bonne nouvelle. Ne vaut-il pas mieux être un des rares élus ayant vu et aimé un chef-d'œuvre que le 84 382e à se farcir L'Auberge rouge? Ceci dit, même la preuve par le chiffre est fatale à ce nanar sur lequel se cristallisent les passions: le film qui fait rire Michel Drucker a perdu 57 % des entrées en deuxième semaine (25 546 spectateurs contre 84 382 la première, pour 66 copies, soiut une moyenne de 387 spectateurs par copie. A titre de comparaison, La Graine et le Mulet fait 2057 entrées par copies et ne bénéficie que de 21 copies sur la France. ce qui tend à prouver que le public est moins bête que ne le pensent les chaînes de télévision).
Moralité: en 2008, il importera de méditer sans relâche cette sentence cardinale de Victor Hugo: "Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes".
L'autre jour, à propos de quelques remarques anodines sur L'Auberge rouge, une lectrice se fâchait de la même couleur et lançait ce missile: "C'est en lisant ce tas d'inepties que je me rends compte qu'être critique de cinéma, cela consiste à casser le travail que d'autres s'échinent à réaliser, faute de pouvoir en faire autant! Quoi qu'on en dise, ce film est divertissant et rencontre un vif succès, comme quoi la majorité du public ne joue pas les fines bouches (aigries de surcroît), à l'inverse de certains!".
Ben oui, être critique ça consiste à casser le travail des autres. On nous l'apprend dans des cérémonies occultes. Nous avons des réunions secrètes sur le thème "Qu'est-ce qu'on va casser?", "Qu'est-ce qu'il y a de beau et de pur qu'on pourrait abîmer comme ça, juste pour faire le mal, et parce qu'on est aigris…"
Parce que, aigris, on l'est, indéniablement. On aimerait faire 1 m 60, comme Clavier, et avoir son sourire carnassier et Sarkozy comme ami, et on aimerait aussi avoir la coupe de cheveux de Jugnot… Alors, on se venge. On souille ce qui est grand. On compisse les marbres éternels. On foule au pied les plus beaux lys des plus nobles plates-bandes…
Bon, un peu de sérieux. Etre critique de cinéma, c'est d'abord aimer le cinéma. C'est s'enfiler des kilomètres d'images dans l'espoir de trouver une merveille, de repérer un talent. Dans cette quête, les bouses comme L'Auberge rouge nous tombent parfois dessus. Que pouvons-nous y faire? Comment opposer nos pauvres mots aux millions du système promotionnel et à la compromission des chaînes de télévision?
Alors L'Auberge rouge a rameuté 325 209 spectateurs en France lors de sa première semaine d'exploitation et l'on sait déjà qu'ils seront moins nombreux la prochaine, et encore moins la suivante. Admettons qu'il s'agisse d'un "vif succès" pour rassurer les gogos qui s'y sont fait prendre et qui ne jouent pas les fines bouches aigries, eux… Il faut se souvenir avec Victor Hugo que le succès n'a rien à voir avec le mérite, mais comme il est interdit de dire que le public n'a pas de goût ou que la foule a tort, n'écoutez pas les vilains critiques, les gâcheurs de bonheur, les casseurs de belle ouvrage et allez rire aux éclats avec la fine équipe du Splendid au pinacle du meilleur du top de sa forme.
Quat au critique, ce casseur amoral, il regarde le soleil descendre à l'horizon de 2007 et se souvient des dix films qu'il a le moins cassés au cours des douze derniers mois. Voire ceux qu'il a aimés plus que tout:
L'assassinat de Jesse James par le lâche Robert Ford, d'Andrew Dominik
Hivernal, crépusculaire, élégiaque, un western comme on n’en rêvait plus: porté par des comédiens en état de grâce, hanté d’innombrables fantômes, avec une attaque de train qu'on dirait filmée par Murnau ... Telle est la geste désenchantée d’une bande de desperados qui nous ressemblent comme des frères. Jesse James (Brad Pitt), outlaw au bout du rouleau, réchauffe en son sein un serpent, le jeune Robert Ford (Casey Affleck), son plus grand fan, son assassin. Il marche au sacrifice. Là où s’interrompt le destin du héros commence la gloire du lâche. Et sa malédiction aussi. Avec une bande-son de Nick Cave, un chant funèbre pour se souvenir que les figures de l’Ouest ne sont jamais plus grandes que lorsque descend le soir.
Tendre, drôle et subversif, ce film "célèbre l'esprit d'enfance à tous les âges" à travers le destin d'un petit Mozart qui préfère les chemins de traverse du rêve et du jeu à la voie royale du succès. La perfection de la mise en scène et du scénario témoigne de l'excellence de Fredi M. Murer (Höhenfeuer), le plus grand des cinéastes suisses en activité. Mais aussi parce que, prônant la réussite émotionnelle plutôt que professionnelle, ce chant ose parler du bonheur, un thème dont le cinéma se méfie. On sort ébloui, la tête dans les nuages.
"Une histoire de mystère. Au coeur de ce mystère, une femme en pleine tourmente". Soit Laura Dern perdue dans le labyrinthe du film le plus radical, le plus énigmatique et le plus inquiétant qu'ait signé le génial visionnaire.
L'Australie est une terre très ancienne, pleine de fantômes et de mystères. Malheur à ceux qui dérangent l'âme des lieux, comme ces quatre pêcheurs qui on fait passer leur plaisir avant le repos d'une morte. Le monde du rêve se rappelle aux colons blancs dans ce film qui donne à voir la réalité de l'invisible.
Quatre mois, trois semaines, deux jours, de Cristian Mungiu, Roumanie
Un avortement clandestin dans la Roumanie de Ceaucescu. Porté par une comédienne prodigieuse, Anamaria Marinca, un film qui regarde la réalité en face et qui, sec comme un coup de trique, rend au cinéma son honneur perdu.
Dans la vallée d'Elah, de Paul Haggis
Un ancien soldat (incarné avec une bouleversante sobriété par le fabuleux Tommy Lee Jones) enquête sur son fils assassiné à son retour d'Irak. Il découvre que l'Amérique qu'il servit avec fierté est devenue un monstre qui engendre des monstres.
Les Promesses de l'Ombre, de David Cronenberg
Plongée dans les codes hyperviolents de la mafia russe avec un Viggo Mortensen d'une intensité exceptionnelle.
The Last Show, de Robert Altman
L'ultime film du grand satiriste américain met en scène le crépuscule d'une émission radiophonique et les fantômes du Far-West. Il y a même la mort qui tient un second rôle. L'humour participe de près à ce dernier tour de piste.
I'm not there, de Todd Haynes
Un portrait fractal de Bob Dylan, ménestrel schizophrène.
La face cachée, de Bernard Campan
Le plus subtil des Inconnus signe son premier film. Une œuvre d'une troublante gravité sur la difficulté d'être.
Quant au plus mauvais film de l'année, il est forcément français. Notre cœur balance entre Sa Majesté Minor, délire coprophile d'un Jean-Jacques Annaud atteint de démence sénile, Ensemble c'est tout, mélodrame optimiste d'un Claude Berri déliquescent ou n'importe quel film mettant en scène le simiesque Romain Duris (Molière, L'Age d'Homme)… En fin de compte, c'est tout de même L'Auberge rouge qui remporte la palme 2007 du pire.
Bonne année 2008...
Dans le cinéma américain, la maman est un être tout d'amour. Elle ne parle jamais à son enfant sans dire "I love you", elle lui cuit des crêpes pour son breakfast. Ce personnage de fiction, proche de la maman des pubs pour lessive qui se réjouit de voir que la chair de sa chair a barbouillé son T-shirt de nutella/peinture/herbe/coca/ketchup, vole en éclats dans Gone Baby Gone. Amy Ryan y compose une mère indigne qui carbure à la bière, à la coke et aux séries télévisées. Elle deale, elle passe ses soirées dans un bar immonde. On a enlevé sa petite fille, Amanda, évidemment, ça la touche, mais ça ne suffit pas à la mettre sur le droit chemin de la maternité radieuse. Ce personnage scandaleux n'a encore jamais été vu dans le cinéma américain. Il est emblématique de ce film d'une irréprochable noirceur.
Ex-fiancé tumultueux de Jennifer Lopez, Ben Affleck (Pearl Harbour, Daredevil) avec ses yeux atone, sa tête à baffes et ses dents de lapin est un acteur inspire le sarcasme. Qu'il passe derrière la caméra suscite donc une légitime défiance. Mais Gone Baby Gone balaie en deux temps trois mouvements tous les préjugés. Il faut dire que le jeune réalisateur a plusieurs atouts dans son jeu. D'abord un scénario d'une formidable noirceur tiré d'un roman de Dennis Lehane auquel Clint Eastwood doit son terrible Mystic River.
Et puis une poignée de comédiens surdoués. "J'ai aussi compris que je voulais mettre en scène des acteurs, qu'au centre du film il y aurait surtout de êtres humains", explique-t-il dans 24 Heures. Morgan Freeman incarne le chef de la police, impérieux et blessé. Ed Harris crève l'écran dans le rôle d'un inspecteur plein de colère, ange exterminateur qui n'hésite pas à falsifier les preuves pour que le bien triomphe. Enfin, Casey Affleck, petit frère du metteur en scène, révélé par son rôle de lâche dans L'assassinat de Jesse Jame par le lâche Robert Ford confirme son génie dramatique tout en subtilité.
Il tient le rôle de Patrick Kenzie, un détective qui nous change des habituels surhommes: d'apparence frêle et juvénile, on ne donne pas cher de sa peau quand il descend dans les bas-fonds, se faufile dans un coupe-gorge ou dans la tanière d'un dealer. Le freluquet révèle toutefois des nerfs et une poigne d'acier. Sa partenaire, Angie Gennaro (Michelle Monaghan) l'accompagne. Certains critiques dénoncent son effacement. Faux procès: la discrétion d'Angie ne procède pas de la misogynie, mais répond à un profil psychologique. Ni assistante nunuche qui se fait les ongles, ni pin-up agressivement décorative, cette brunette réservée est belle comme un bémol, secrète mais intense, prompte à plonger de nuit dans les eaux d'un lac noir pour sauver un enfant.
Patrick et Angie s'aventurent dans des zones d'ombre que le cinema préfère éviter. Leur enquête les mène sur l'ubac du rêve américain, dans des bars obscurs où s'entassent le reste de la colère de Dieu, paumés définitifs, brutes opaques, alcooliques aux trognes ravagées, et jusqu'au bout de la nuit, dans les caves des drogués et des pédophiles, au fond de l'horreur.
Ben Affleck cite un dialogue de La règle du jeu, de Renoir: "Chacun a ses raisons" pour rappeler que la morale est absente de la plupart des productions cinématographiques contemporaines. Gone Baby Gone casse les schémas de pensée rassurants et aborde des sujets douloureux comme la maltraitance des enfants. La frontière entre le bien et le mal s'avère plus floue que jamais. "Tuer est un péché", prêche Patrick. " Ça dépend qui tu tues", rétorque le flic investi d'une mission sacré selon laquelle "celui qui moleste un enfant est mon ennemi".
L'histoire se finit-elle bien? Cela dépend de ce qu'on entend par "bien". "Tout le monde veut le vérité… Jusqu'à ce qu'ils la trouvent", dit l'affiche de Gone Baby Gone. Confrontés à un dilemme insurmontable, Patrick et Angie font ce qu'ils peuvent pour rester en accord avec leur conscience. Leur couple n'y résiste pas. Et le spectateur, ébranlé, de se perdre en hypothèses: qu'aurait-il fait à leur place?
On vit une époque formidable, trépidante en diable, dominée par un louable souci d'efficacité et de rendement. La fiction, au cinéma et à la télévision, reflètent cette agitation. Naguère, les héros des séries policières suçotaient leur pipe devant un demi sur le zinc d'un troquet; aujourd'hui il dissèquent des cadavres à tour de bras et passent les mégots de cigarettes à l'accélérateur de particules.
Au milieu de tout ce tohu-bohu, le silence, le mystère ménagent parfois une oasis. Prenons pour exemple Cold Case, cette série dont les héros résolvent des crimes perpétrés autrefois et jamais élucidés. Bon, parfois c'est un peu exagéré… - Que faisiez-vous le 16 février 1956 au soir? - J'ai bu une bière chez Ed et je suis rentré à 22 h 30. - Vous avez des témoins? - Oui, Robert et Andrew étaient avec moi. - Nous vérifierons. Ils vérifient et les deux birbes s'en souviennent comme si c'était la semaine passée, sauf que 98 % des gens que l'on croise de nos jours ne se souviennent pas de ce qu'ils ont fait jeudi dernier…
Hormis ces réserves, les scénarios sont délicats et prennent généralement la défense des plus faible – femmes battues, enfants abandonnés, victimes du racisme, de l'homophobie, opprimés de tous bords. La jolie Lilly Rush, l'impavide John Finch et leurs acolytes de la police de Philadelphie dénouent les nœuds anciens, libèrent les consciences et châtient sans états d'âmes des criminels qui se croyaient protégées par la prescription.
La fin de chaque épisode donne à entendre une chanson mélancolique, un tube de l'époque où le crime a été commis, sérénade swing ou rengaine disco, et pendant trois minutes le temps suspend son vol. Les vivants et les morts se retrouvent, échangent des sourires invisibles, la jeunesse refleurit sur les visages marqués par le temps. Et tandis qu'on embarque l'ancien nazi planqué, le bourreau d'enfant ou le harceleur létal, le cher disparu est là, réconcilié, avant de se dissiper dans l'air.
Cette délicatesse assez rare dans le monde de brutes qu'est devenu le cinéma, se retrouve peut-être au générique des 4400 – sur une musique triste, une cigarette qui se consume, un repas qui refroidit, une fissure qui avance sur un mur suffisent à exprimer le passage du temps et l'absence inqualifiable de ceux qui nous sont chers…
L'origine de ces codas mélancoliques réside peut-être dans le final sublime de Donnie Darko, film-culte de Richard Kelly (2001). Le 2 octobre 1988, un réacteur tombe sur la maison de Donnie – et personne ne sait de quel avion il s'est décroché. L'adolescent aurait été écrasé s'il avait été dans son lit. Mais cette nuit là, son ami imaginaire, Frank, un jeune homme portant un masque métallique de lapin démoniaque, l'a appelé, lui a communiqué le nombre de jours, d'heures, de minutes et de secondes le séparant de la fin du monde. Puis Donnie s'est perdu dans une balade somnambulique.
De retour chez les vivants, Donnie Darko poursuit son traitement psychiatrique, se révolte contre l'ordre social et scolaire, tombe amoureux de la petite Gretchen, s'intéresse à la physique quantique. Les jours, les heures, les minutes et les secondes le séparant de la fin du monde ont passé. Le 31 au soir, c'est Halloween et Donnie tue un garçon qui porte un masque de lapin; l'avion qui ramène sa mère et sa sœur est pris dans les turbulences. Alors Donnie comprend et accepte son destin. Au moment où le compte à rebours de l'apocalypse arrive à terme, une branche non advenue de l'histoire se résorbe et, ce 2 octobre 1988, Donnie se couche dans le lit qu'un réacteur d'avion chu d'un futur hypothétique va pulvériser.
Le film se termine au rythme lent de Mad World, une chanson de Tears For Fears chantée par Gary Jules, sur un travelling latérale unissant en intérieur nuit sept personnages-clé surpris aux heures les plus sombres de la nuit, au moment où ils sont les plus vulnérables. D'abord, la psychiatre de Donnie, le Dr. Lilian Thurner, se réveille en sursaut, souffle coupé, comme issue d'un cauchemar, comme si le lien qui l'unissait à son patient venait de se briser (1). Prof de littérature, Karen Pomeroy (2) dort paisiblement – elle a accompli son devoir pédagogique, elle a donné à Donnie les clés dont il avait besoin pour déverrouiller le cellier de la conscience. A ses côtés, son amant, le Dr. Kenneth Monitoff(3), professeur de physique veille. A-t-il senti une déchirure dans le continuum? La nuit tous les chats sont gris - sauf celui de Schrödinger... L'alliance des sciences humaines et des sciences exactes est en perte d'équilibre ("Visages épuisés", gémit la chanson). La caméra glisse à Jim Cunningham (4), la gloire locale: ce prédicateur au sourire carnassier a élaboré une méthode para-scientologue de dépassement de soi qui réduit l'expérience humaine à une échelle graduée allant de la peur à l'amour. C'est l'heure de la peur la plus noire. Eperdu de terreur ou bourrelé de remords (il est pédophile) il affronte ses démons et sanglote ("Allant nulle part, allant nulle part"). Son adepte la plus fervente, Kitty Farmer(5), prof de gym psycho-rigide, est assise toute raide sur le bord du lit, dans sa chemise de nuit à l'ancienne, sous une hideuse broderie représentant deux biches dans un ruisseau. Elle porte sa main à sa bouche, comme pour fumer ou se ronger les ongles – "Sans expression, sans expression"... Cherita Chen (6), la petite Chinoise obèse, ne dort pas. Elle a un sourire étrange pour Donnie qu'elle aimait en secret ("Et je trouve ça plutôt drôle"). Enfin, on découvre trois esquisses du lapin infernal (7) imaginé par le jeune Frank (8). Il a créé toute la nuit. Il ne dort pas. Il touche son œil gauche (9), là où, dans une autre dimension du temps et de l'espace, la balle mortelle tirée par Donnie aurait pu l'atteindre Donnie qui aurait pu être son ami s'ils s'étaient rencontrés sur cet hyperplan de la réalité - "Monde fou, monde fou….". Sur le sol gît le masque métallique du lapin (10).
Le deuxième couplet de la chanson accompagne la deuxième partie du travelling en extérieur jour: sortie du corps de Donnie ("Assieds-toi et écoute"), flics abasourdis ("very nervous"), puis la famille, Elisabeth (11),la grande sœur qui ravale ses larmes, la petite Samantha et Eddie Darko , le papa (12) ("Et je trouve ça plutôt drôle").; enfin, tout à droite, fumant sous l'arbre, brisée par le chagrin, la maman, Rose Darko (13)("Et je trouve ça dur à accepter").
Fin du travelling. Un camion emmène le réacteur incongru vers la gauche d''où vient Gretchen (14)sur sa bicyclette. La petite amie de Donnie, demande ce qui se passe. Un enfant du voisinage explique que Donnie Darko est mort, écrasé par la chute d'un réacteur d'avion.
- Tu le connaissais? demande le gamin.
- Non, répond Gretchen.
Elle regarde Rose Darko; Rose la regarde. Mue par une sorte de mémoire parallèle, l'adolescente fait bonjour de la main (15). La mère lui adresse à son tour un signe de reconnaissance (16) car il y a des dimensions qui dépassent l'entendement humain. Le petit voisin fait aussi un signe. Générique de fin
Ce final touche au sublime. En trois minutes, il exprime le deuil, le solitude, la mélancolie de l'adolescence, les mystères fondamentaux de la matière et de l'énergie…En d'autres mots: "Les rêves dans lesquels je meurs Sont les meilleures que j'aie jamais eus"...
On se quitte en écoutant Mad World
Mad World
All around me are familiar faces
Worn out places, worn out faces
Bright and early for their daily races
Going nowhere, going nowhere
Their tears are filling up their glasses
No expression, no expression
Hide my head I want to drown my sorrow
No tomorrow, no tomorrow
And I find it kind of funny
I find it kind of sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very
Mad World
Mad world
Children waiting for the day they feel good
Happy Birthday, Happy Birthday
And I feel the way that every child should
Sit and listen, sit and listen
Went to school and I was very nervous
No one knew me, no one knew me
Hello teacher tell me what's my lesson
Look right through me, look right through me
And I find it kind of funny
I find it kind of sad
The dreams in which I'm dying
Are the best I've ever had
I find it hard to tell you
I find it hard to take
When people run in circles
It's a very, very
Mad World
Mad World
Enlarging your world
Mad World.