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Soleure à l’heure du Quartz

Soleure_quartz Le Prix du cinéma suisse ne cesse de faire peau neuve. L’an dernier, il avait opté pour le nœud pap’. L’an prochain, il quittera Soleure pour voler de ses propres ailes ailleurs, dans une grande ville et dans le cadre d’un grand show télévisé retransmis par les trois chaînes nationales. Cette année, il est sorti des remparts de la bourgade pour s’aventurer en banlieue, à la Cis Halle, une salle de tennis couvert transformée en salon preque digne d’une comédie musicale hollywoodienne: 65 tables de dix couverts (soit 650 convives), une scène clinquante plantée d’un énorme quartz, mauve comme un champignon vénéneux.Tout kitsch fût-il, le décor s’avère plus classe que l’an dernier.
A l’entrée, balisée par une double haie de flambeaux nurembergiens, ça cafouille la moindre. Les invités doivent battre la semelle dehors, dans le froid, pendant un bon quart d’heure avant de pouvoir franchir le rideau rouge. Cet étranglement initial retarde d’une demie heure le début de la cérémonie. Le temps d’observer une nette régression dans l’effort vestimentaire: chassez le pull de laine et il revient au galop. Très rares sont les artistes qui souscrivent à l’esthétique de la cravate.
Une blonde accorte et pétulante, Susanne Kunz, actrice et présentatrice de télévision, fait la maîtresse de cérémonie. Jean-Frédéric Jauslin, directeur de l’Office fédéral de la culture, lui sert de faire valoir: il remet aux créateurs méritants leurs trophées, les fameux «quartz» qui tiennent désormais lieu d’oscar suisse. Pourquoi un quartz? Jauslin explique: «On a essayé Heidi, mais c’est une marque de yoghourt (et le quartz liquide, alors? ndr). On a essayé Helvetia, Tell, mais leur effigie figure déjà sur les pièces de monnaie. Hodler s’est déjà montré au niveau fédéral, nous n’y reviendrons pas…». Bref, ce sera le quartz qui, chez les Grecs, avait la réputation de protéger de l’ivresse. Les Suisses allemands, qui ne sont pas dépourvus d’ironie, l’ont déjà rebaptisé «quatsch», c’est à dire «bêtise». Paraphrasant Cyrano, Jauslin trouve un peu court le sarcasme et énumère les 1003 synonymes d’«ânerie» dans la langue de Gotthelf. Vertigineux! Foi de taborgno, de tabeu, de taguenets et de tadiers, on ignorait dans le sud du pays que nos concitoyens avaient autant de mots pour désigner ce genre de billevesées…
A quoi ressemble-t-il ce fameux quartz, sculpté, «magnifié» par Sylvie Fleury. Un quotidien suggérait récemment que l’objet était si phallique que la sculptrice genevoise avait dû l’amender, le gauchir, le raboter. Elle rit en regardant le mastodonte de cristal violet qui a poussé sur la scène, s’estime victime de sabotage. Tombe enfin le voile, se révèle l’artefact de tous les fantasmes. Le quotidien ci-dessus, excellant pourtant dans l’art de piner l’opinion publique, n’a pas une connaissance anatomique approfondie du phallus. Car le trophée évoque d’avantage le serment des 3 Suisses, voire la serre de Globi le perroquet peinte par Picasso que le mâle appendice qui fait rosir les jeunes filles et perturbe la presse populiste. En plus, rappelle le minéralogiste Jausslin, les modifications température n’altèrent pas la taille du quartz. Bref et pour clore le sujet, le trophée du cinéma suisse se présente sous la forme d’un gros cristal de roche à trois pointes, qu’un enduit doré opacifie sans rémission. Une kitscherie abominable, susceptible de faire gerber un vautour myope. Ça va faire du bruit dans les dévaloirs…
Assez de quatscherie contemporaine, place au palmarès.
Le «Meilleur espoir d’interprétation» va à Philippe Graber pour son rôle de gentil garçon grand mou en instance d’émancipation dans Der Freund, de Micha Lewinsky). Président du jury, Marthe Keller salue par-dessus l’Atlantique le courage des scénaristes en grève: «Leur victoire sera aussi celle de ceux qui, en Suisse, croient en l’avenir du cinéma».
«Prix spécial du jury» pour la musique de Stress et Mich Gerber dans Breakout.
Jean-Stéphane Bron annonce que le «Meilleur documentaire» est attribué à Stefan Schwietert pour Heimatklänge, formidable portrait de trois musiciens suisses qui perpétuent la tradition du chant primitif. L’explosion de joie à la table du réalisateur est forcément sonore, yodli-yo! on a gagné. Le jodel, c’est bien pour rameuter le troupeau sur la pente d’en face, mais pour communiquer la bonne nouvelle aux amis, les SMS c’est encore mieux: les surdouées de la glotte pianotent aussi le natel avec une belle dextérité.
«Meilleur court métrage» : Reto Caffi, pour Auf der Strecke
La «Meilleure interprétation féminine» requiert sur scène la présence d’un dream team, soit la réalisatrice Bettina Oberli (Die Herbstzeitlosen) et Stephanie Glaser, sa formidable vedette. Très chic dans son kimono gris  souris, la comédienne octogénaire prend la voix de Minnie Mouse pour prononcer les mots fatidiques: «and the winner is:»… Sabine Timoteo.
Comme la lauréate se trouve au Pérou, c’est le réalisateur de Nebenwirkungen qui vient ramasser le Quartz. Un commensal manifeste si fort son enthousiasme qu’il en a renverse son verre. Le Quartz flambant neuf posé dans la vinasse, c’est bien, c’est trash, c’est la vie qui reprend ses droits…. Presque aussi chouette que la cravate taillée dans un keffieh palestinien qu’arbore un homme de coeur.
Pas d’invité pour présenter le «Meilleur scénario». On a beau répéter que sans scénario il n’y a pas de film, on a beau saluer le courage des scénaristes américains, le scénario reste le parent pauvre des festivités. C’est Jeanne Waltz qui reçoit le Quartz pour Pas douce, un film cruel avec Isild Le Besco. La réalisatrice remercie en français – pour la première et la dernière fois de la soirée. Elle raconte que le matin, en prenant le train, elle a trouvé un cent américain sous le siège d’en face. Elle s’est dit que c’était un bon signe. Elle sort la pièce de son corsage, «Mais un porte-bonheur, ça ne marche qu’une fois. Donc il ne faut pas le garder». Joignant le geste à la parole, elle lance le cent dans la salle, tel un bouquet de mariée. C’est le moment le plus magique de la soirée. Vraie ou fausse, l’histoire de la pièce trouvée? Peu importe. Elle est belle… Jeanne Waltz a pleinement mérité son prix.
Grassouillet et truculent, Bruno Cathomas est intronisé «Meilleur interprétation masculine» pour Chicken mexicaine d'Armin Biehler. Il balance quelques gags salaces avec l’assurance d’un vieux pro du one-man-show et nous donne rendez-vous l’an prochain. A tout l’air d’un sacré loustic, celui-là, et copain comme cochon avec Armin Walpen qui plus est…
Pour finir, le «Meilleur film de fiction», présenté par le grand Fredi Murer, va à Micha Lewinsky pour Der Freund. Tant mieux pour lui, car ce premier long métrage, mêlant comédie et tragédie avec extrêmement de finesse, est remarquable. Tandis que les winners s’assemblent sur scène pour subir le feu des photographes, une pluie de lamelles dorées tombe du plafond et s’agglutine au cristal géant comme des mouches à un papier collant. On a l’impression de voir un cactus extraterrestre au crépuscule.
Soleuregd_final_2 Voilà. La première nuit des Quartz se termine. Le temps où les Romands faisaient main basse sur tous les prix semble révolu. Pierre-Yves Borgeaud, réalisateur du documentaire Retour à Gorée, Jacob Berger et Noémie Kocher, scénaristes de 1 journée sont repartis bredouilles, et pourtant le grand Quartz sait qu’ils sont bons… Dès l’année prochaine, la sélection des films n’est plus assurée par un collège d’experts mais par une académie de professionnels, au sein de laquelle les Alémaniques auront statistiquement l’avantage numérique, la Suisse romande va devoir ramer pour décrocher du quartz…

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Commentaires

Effectivement,le Quartz mérite noblement ....
l illuminée...

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