Césars, 33e édition
Pauvre, pauvre cinéma français… Si piteux tout au long de l’année, il s’autocélèbre en février au cours d’une soirée dont la frénésie et la morgue ne parviennent à dissimuler son alarmante médiocrité. Canal + a sorti les trois ringards qui font honte au 7e art à Cannes, Michel Denisot et ses sbires, Laurent et Ariane, champions absolus de la question inoffensive (au vainqueur de la Nouvelle Star: «Julien, c’est pour quand le cinoche?»), de la pommade rance et du gag servile. Une heure avant le début de la cérémonie, ils brassent de l’air, et on en a déjà marre. Marre de la télé qui pine le cinéma, marre de l’hilarité obligatoire. Et il n’y a même pas d’intermittents du spectacle pour jeter un froid dans la cérémonie.
Le raout commence par l’hommage aux morts. La soirée est dédiée à Michel Serrault, Jean-Claude Brialy et Jean-Pierre Cassel. Le président Jean Rochefort reste dans la touche funèbre. Il ironise sur son âge respectable en esquissant quelques petits pas de danse, satisfait à la bonne conscience en évoquant Ingrid Betancourt, avant de proclamer «redevenons rigolo». Plus tard, il chantera La Belle de Cadix sans être franchement désopilant
Sketch: Antoine de Caunes, maître de cérémonie, essaye en vain de convaincre Valérie Lemercier, grimée en Marion Cotillard dans le rôle de Piaf, de reprendre les rênes de la cérémonie. Il est drôle, de Caunes, incontestablement. Par exemple, il rappelle que le piratage, c’est mal et que l’épicentre du piratage c’est la Chine. La preuve en est: Ratatouille sort et la Chine lance l’année du rat…
Le reste est moins rigolo. Les éternels remerciements, tout le monde il est beau, la grande famille du cinéma français, bla bla bla… Alain Delon, césar autoproclamé du meilleur empereur, vient plastronner et remettre un césar d’honneur à…. Romy Schneider, qui aurait 70 ans. Trémolos. «Pour toi mon amour»… Cruauté de la photo qui montre Alain et Romy, amants, jeunes et beaux… Jeanne Moreau reçoit un Supercésar d’honneur assorti de compliments ronflants – au moins elle refile sa statuette à la jeune équipe féminine d’un premier film, instaurant par ce geste une idée de passage de témoin plutôt sympathique. Meilleur second rôle féminin pour Un Secret, Julie Depardieu refile aussi son prix à sa partenaire, Ludivine Sagnier.
Le césar de la meilleure actrice est attribué sans surprise mais avec raison à la «môme Marion, une très grande actrice et je crois savoir de quoi je parle», commente Delon qui n’en rate jamais une pour se mettre en valeur. La Cotillard qui affichait un sourire un peu planant depuis le début de la soirée, rit toujours mais en pleurant à présent. Elle est chouette. Hormis cette haute récompense, La Môme, fierté du french cinéma avec 5,2 millions d’entrées dans le monde, ne repart qu’avec des trophées mineurs - décors, costumes, son…
Le souffle de vie dans ce mausolée vient de l’étranger. D’Italie d’abord, avec l’inénarrable Roberto Benigni qui déboule «plein de joie comme une pastèque» toucher un césar d’honneur. Il est prêt à le fourguer illico à Fanny Ardant, de même que ses Michel-Ange et ses Van Gogh, pour une embrassade. Le piccolo diavolo rappelle encore que c’est à Paris, «ville merveilleuse et turpitudineuse» que vient les plus belles femmes italiennes: Carla Bruni, Monica Bellucci et la Joconde. Finalement, l’exubérant buffo obtient une minute de silence pour les vrais grands absents, Michelangelo Antonioni et Ingmar Bergman.
La puissance des cinq films étrangers en lice rejette évidemment le cinéma français un peu plus dans l’ombre: Les Promesses de l’Ombre, La nuit nous appartient, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, De l’autre côté et La vie des autres (césar du meilleur film étranger) ont une autre envergure que Chansons d’Amour ou Un Secret.
Mathieu Amalric, meilleur comédien pour Le Scaphandre et le Papillon du New-Yorkais Julian Schnabel a fait faux bond car il tourne le nouveau James Bond au Panama. Dans la lettre qu’il fait lire à de Caunes, ce grand comédien, récompensé pour un rôle où il ne bouge guère que sa paupière gauche trouve les mots justes: «Le Scaphandre… est bien la preuve qu’un acteur n’existe que dans le regard des autres».
Persépolis de Marjane Satrapi ramasse deux prix, Meilleur premier film et Meilleure adaptation. Et, sacré Meilleur espoir féminin, Meilleur scénario, Meilleur réalisateur et Meilleur film, La Graine et le Mulet, d’Abdellatif Kechiche se pose en grand vainqueur de la soirée ce qui fait plutôt plaisir, parce que ce film qui raconte le combat d’un ouvrier arabe pour ouvrir un restaurant à Sète, fait entendre d’autres voix que celle des bourgeois du XVIe ou des amuseurs agrées par TF1. Emu, le réalisateur confie: «Vous me donnez une légitimité que je n’ai jamais eu l’impression d’avoir». Son producteur, Claude Berri, très diminué physiquement, martelle: «Depuis Pialat y a pas eu un metteur en scène comme ça en France». Le salut du cinéma français passe par le métissage culturel, cqfd.

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