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"Cloverfield": stupeur et tremblements de caméra

Cloverfield Moderne, peu coûteuse, redoutablement efficace, la promotion de Cloverfield est irréprochable. Sur l'internet, le buzz se répand la bonne nouvelle: J.J. Abrams, créateur de Lost, produit un film qui en jette. L'affiche montrant la Statue de la Liberté décapitée, un trailer qui fait carburer l'imagination en ne dévoilant rien… Le tour est joué: Cloverfield, le film qui marie Godzilla et Blair Witch Project, a su se faire désirer.

Evidemment, quand il arrive sur les écrans, la déception est à la hauteur de l'attente. Enième film de monstre, Cloverfield reconduit une thématique née de la guerre froide, ainsi que cette étrange volupté qui consiste à détruire encore et toujours New York, que ce soit sous les coups de boutoir des extraterrestres (Independance Day), des météorites (Sudden Impact), des bêtes géantes à écailles (Godzilla) ou à poil (King Kong, Ben Laden), des éléments déchaînés (The Day After), d'un virus (Je suis une légende)... On pensait que ce plaisir autodestructeur aurait expiré le 11-Septembre - il n'en n'est rien.

Graphiquement, Cloverfield a retenu la leçon de l'attentat du World Trade Center: les gratte-ciels ne se cassent plus en deux comme au siècle dernier, mais s'effondrent sur eux-mêmes, et la poussière envahit tout. L'innovation mariolle de ce film catastrophe réside dans la narration: l'intrusion d'une bête abominable, espèce de Gollum gigantesque surgi de la mer, dans les rues de la ville est filmée par un vidéaste amateur avec une petite caméra numérique. Caméra que le FBI a retrouvé à Central Park (dans un "champ de trèfles", "cloverfield" en anglais?) après les événements dramatiques que l'on connaît. Cette façon de raconter un événement à travers des images non professionnelles est emblématique d'une ère où le téléphone portable fait de chaque citoyen un journaliste potentiel.

Evidemment, la supercherie suinte: seul un professionnel peut se permettre de cadrer de façon aussi savamment nulle. N'importe quel vidéaste bourré s'efforcerait de stabiliser l'image et surtout de montrer les choses intéressantes, comme cet arthropode hideux agonisant par terre. Or le préposé au filmage agite frénétiquement son objectif dans les coins où il ne se passe rien. L'image convulsive permet de limiter les effets spéciaux, mais provoque sur le spectateur un effet physique: on sort tout barbouillé du cinéma.

D'un point de vue narratif, la caméra digitale a l'intérêt d'afficher la date - plus besoin de se soucier de la temporalité: c'est le 22 mai que New York s'effondre. Et les flashes back qui renvoient au temps du bonheur, le 27 avril, sont les fragments d'anciens enregistrements apparaissant entre deux plans de panique. Il faut signaler qu'en appui de ces images floues et décadrées, une bande son redoutable brasse les infra basses pour secouer le spectateur et souligner les péripéties du récit.

Les tremblements de l'image peinent à masquer la stupéfiante inanité du film. La première partie de Cloverfield, relatant la party donnée en l'honneur d'un kid qui part au Japon (patrie de Godzilla, tiens tiens) atteint le nadir de l'insignifiance. Que Kevin ait couché avec Jessica, on s'en fout à un point indicible. Mais au moment où l'on décroche, BROOOOOOOM! la terre tremble. Des gerbes de feu zèbrent la nuit. "Je l'ai vu, c'est vivant!" crie un kid, perpétuant une tradition immémoriale du film de monstres. Panique à bord! La tête de la Statue de la Liberté roule comme une boule de bowling! Les immeubles s'effondrent. Les gens fuient! Claquent tous les câbles du pont de Brooklyn! L'armée intervient et tire des missiles contre le monstre. Il n'est pas content...

Le cameraman débutant et trois amis traversent Manhattan à contre-courant pour aller sauver une amie coincée dans les gravats. Mordus par les araignées géantes que la bête égrène tels des poux tombés de ses squames, crashés en hélicoptère, mâchés par la créature, les héros trépassent les uns après les autres. La caméra restera dans le trèfle à prendre la rosée. Ce pessimisme rejoint celui qui conclut The Mist, autre film de monstres actuellement à l'affiche. Le happy en n'est plus de rigueur…

Deux remarques pour finir. D'abord, rapporter cette fine observation du New Yorker selon laquelle les créatures hollywoodiennes adhèrent à "deux esthétiques: le modèle Ernest Borgnine (trapu, allure de crapaud, ricanant) et le modèle James Woods (vulpin, museau pointu, inamical) et notre camarade de Cloverfield, avec son arrangement de membres comme des béquilles, ressortit clairement du second camp".

Enfin, lors des visions de presses, les distributeurs confisquent aux journalistes leur téléphone portable, de crainte qu'ils ne diffusent les précieuses images hollywoodiennes sur le net, occasionnant un grave manque à gagner pour les studios. A Genève comme à New York, pour Cloverfield la confiance régnait, les critiques de cinéma ont pu garder leur doudou. Peut-être que le distributeur espère même qu'en grappillant et dispersant quelques extraits, nous pouvions contribuer au buzz, et que si nous rajoutions du flou au flou, et ben tant pis/ tant mieux…. Voici donc une photo clandestine représentant le monstre, vu d'hélicoptère, en train de casser la ville. Ça fait envie, non?

Césars, 33e édition

Pauvre, pauvre cinéma français… Si piteux tout au long de l’année, il s’autocélèbre en février au cours d’une soirée dont la frénésie et la morgue ne parviennent à dissimuler son alarmante médiocrité. Canal + a sorti les trois ringards qui font honte au 7e art à Cannes, Michel Denisot et ses sbires, Laurent et Ariane, champions absolus de la question inoffensive (au vainqueur de la Nouvelle Star: «Julien, c’est pour quand le cinoche?»), de la pommade rance et du gag servile. Une heure avant le début de la cérémonie, ils brassent de l’air, et on en a déjà marre. Marre de la télé qui pine le cinéma, marre de l’hilarité obligatoire. Et il n’y a même pas d’intermittents du spectacle pour jeter un froid dans la cérémonie.
Le raout commence par l’hommage aux morts. La soirée est dédiée à Michel Serrault, Jean-Claude Brialy et Jean-Pierre Cassel. Le président Jean Rochefort reste dans la touche funèbre. Il ironise sur son âge respectable en esquissant quelques petits pas de danse, satisfait à la bonne conscience en évoquant Ingrid Betancourt, avant de proclamer «redevenons rigolo». Plus tard, il chantera La Belle de Cadix sans être franchement désopilant
Sketch: Antoine de Caunes, maître de cérémonie, essaye en vain de convaincre Valérie Lemercier, grimée en Marion Cotillard dans le rôle de Piaf, de reprendre les rênes de la cérémonie. Il est drôle, de Caunes, incontestablement. Par exemple, il rappelle que le piratage, c’est mal et que l’épicentre du piratage c’est la Chine. La preuve en est: Ratatouille sort et la Chine lance l’année du rat…
Le reste est moins rigolo. Les éternels remerciements, tout le monde il est beau, la grande famille du cinéma français, bla bla bla… Alain Delon, césar autoproclamé du meilleur empereur, vient plastronner et remettre un césar d’honneur à…. Romy Schneider, qui aurait 70 ans. Trémolos. «Pour toi mon amour»… Cruauté de la photo qui montre Alain et Romy, amants, jeunes et beaux… Jeanne Moreau reçoit un Supercésar d’honneur assorti de compliments ronflants – au moins elle refile sa statuette à la jeune équipe féminine d’un premier film, instaurant par ce geste une idée de passage de témoin plutôt sympathique. Meilleur second rôle féminin pour Un Secret, Julie Depardieu refile aussi son prix à sa partenaire, Ludivine Sagnier.
Le césar de la meilleure actrice est attribué sans surprise mais avec raison à la «môme Marion, une très grande actrice et je crois savoir de quoi je parle», commente Delon qui n’en rate jamais une pour se mettre en valeur. La Cotillard qui affichait un sourire un peu planant depuis le début de la soirée, rit toujours mais en pleurant à présent. Elle est chouette. Hormis cette haute récompense, La Môme, fierté du french cinéma avec 5,2 millions d’entrées dans le monde, ne repart qu’avec des trophées mineurs - décors, costumes, son…
Le souffle de vie dans ce mausolée vient de l’étranger. D’Italie d’abord, avec l’inénarrable Roberto Benigni qui déboule «plein de joie comme une pastèque» toucher un césar d’honneur. Il est prêt à le fourguer illico à Fanny Ardant, de même que ses Michel-Ange et ses Van Gogh, pour une embrassade. Le piccolo diavolo rappelle encore que c’est à Paris, «ville merveilleuse et turpitudineuse» que vient les plus belles femmes italiennes: Carla Bruni, Monica Bellucci et la Joconde. Finalement, l’exubérant buffo obtient une minute de silence pour les vrais grands absents, Michelangelo Antonioni et Ingmar Bergman.
La puissance des cinq films étrangers en lice rejette évidemment le cinéma français un peu plus dans l’ombre: Les Promesses de l’Ombre, La nuit nous appartient, 4 mois, 3 semaines, 2 jours, De l’autre côté et La vie des autres (césar du meilleur film étranger) ont une autre envergure que Chansons d’Amour ou Un Secret.
Mathieu Amalric, meilleur comédien pour Le Scaphandre et le Papillon du New-Yorkais Julian Schnabel a fait faux bond car il tourne le nouveau James Bond au Panama. Dans la lettre qu’il fait lire à de Caunes, ce grand comédien, récompensé pour un rôle où il ne bouge guère que sa paupière gauche trouve les mots justes: «Le Scaphandre… est bien la preuve qu’un acteur n’existe que dans le regard des autres».
Persépolis de Marjane Satrapi ramasse deux prix, Meilleur premier film et Meilleure adaptation. Et, sacré Meilleur espoir féminin, Meilleur scénario, Meilleur réalisateur et Meilleur film, La Graine et le Mulet, d’Abdellatif Kechiche se pose en grand vainqueur de la soirée ce qui fait plutôt plaisir, parce que ce film qui raconte le combat d’un ouvrier arabe pour ouvrir un restaurant à Sète, fait entendre d’autres voix que celle des bourgeois du XVIe ou des amuseurs agrées par TF1. Emu, le réalisateur confie: «Vous me donnez une légitimité que je n’ai jamais eu l’impression d’avoir». Son producteur, Claude Berri, très diminué physiquement, martelle: «Depuis Pialat y a pas eu un metteur en scène comme ça en France». Le salut du cinéma français passe par le métissage culturel, cqfd.

A "Paris", "ça se soigne"

A_se_soigne_2 Le citoyen lambda vautré devant les téléjournaux français pourrait avoir l'impression que le cinéma français est sublime. Il n'en est évidemment rien, les films à l'affiche en assénant de nouvelles preuves cruelles.

Par exemple, Ça se soigne, de Laurent Chouchan, que des journalistes déguisés en marchand de soupe présentent comme une désopilante comédie. La première image (un boulevard parisien) est tellement laide, tellement grisâtre et floue, qu'on a envie de s'enfuir sur le champ. C'est quoi, ce machin? Un stock shot laissé tout un été au soleil? Comment est-il possible de proposer un plan aussi laid? Comme on a une conscience professionnelle irréprochable, on reste un bon quart d'heure au cours duquel on assiste, consterné, à l'effondrement nerveux de Thierry Lhermitte dans le rôle d'un grand chef d'orchestre. Le comédien joue affreusement mal, ses comparses aussi, l'antipsychiatrie primaire ne fait plus rire personne, les "gags", si on ose dire, tombent tous à plat, c'est épouvantable…

Paris_cinefrhd Trois jours après, c'est au tour de Fabrice Luchini de craquer, dans Paris, de Cédric Klapisch. La scène au moins est drôle: dans le rôle d'un historien attaché aux faits, le comédien volubile explique au psychanalyste le ridicule de sa démarche, nie l'Inconscient, pleure et peine à croire qu'il puisse y avoir un lien entre sa morosité et la mort récente de son père. Cette épidémie de dépressions est sans doute relative à la médiocrité actuelle du cinéma français…

Bon, soyons juste: hormis le numéro de Luchini chez le psychanalyste, Paris recèle un autre sketch amusant, c'est Karin Viard en boulangère aigre-douce, tout sucre tout miel avec les clients, odieuse avec les employées. Un type de commerçant très fréquent.

Sinon, Paris, affublé par surcroît de deux des pires têtes à baffes du cinéma français, M. Romain Duris et Mlle Juliette Binoche, fait peine à voir. Le film pourrait s'intituler Les uns et les autres, les hommes et les femmes, hasards ou coïncidences les jours et les lunes, la pluie et le beau temps, mode d'emploi tout ça pour ça… Car l'esprit de Lelouch est descendu sur Cédric Klapisch. L'auteur de L'auberge espagnole entrelace destins et clichés dans la Ville-Lumière, la capitale du monde: Paris! Paris Passion, Paris Emotion, comme on dit dans les dépliants touristiques. Paris, ville de contraste, où les super riches cohabitent avec les gueux, les bourgeois avec les artistes, les vieux avec les jeunes (trop fort).

Paris où il fait bon vivre, mais après le beau temps la pluie, le malheur guette et nul n'est à l'abri d'un accident de moto, d'une dépression ou d'une maladie cardiaque frappant un jeune danseur dans la force de l'âge, comme c'est injuste. Paris où la vie ne fait pas de cadeau, mais après la pluie le beau temps, il y a de l'amour à la terrasse des bistrots, à l'étal des maraîchers et dans le sourire d'un enfant. Beurk…

Klapisch touche au fond de l'infamie et activant le plus rance des clichés: en sortant d'un défilé de mode, quatre bourgeoises partent s'encanailler du côté de Rungis. Elles vident quelques coupes et vont jeter un coup d'œil aux prolos qui charrient fruits et légumes, comme on va voir les singes au zoo. Les grands primates sortent de leur cage, sympathise avec les bourges. Elles sont irrésistiblement attirées par ces grands mâles rugueux. L'une d'elle, au rayon boucherie est très excitée par les quartiers de bidoche, alors elle s'offre. Deux autres aussi succombent, elles sont toutes tremblantes, toutes mouillées les chéries. Mais si le maraîcher et le poissonnier sont de rudes gaillards, ils n'en sont pas moins des hommes d'honneur conscients de leur rang. Au lieu de culbuter les aventurières sur un sac de patates, les bêtes à couilles s'excusent sur l'air de "Nan merci, M'dame. Je sais que ça serait merveilleux, j'ai peur de c'qui est merveilleux". Au fond d'eux, ces rustres savent qu'il y a des femelles plus appropriées à leurs grosses mains calleuses. Beurk beurk beurk…

Nausée…

Dépression?

Louez la "Lumière silencieuse"! Plaignez le pauvre "Jumper"

Silent20light Vu Lumière silencieuse, de Carlos Reygadas. La grâce. Des plans fixes rayonnant de spiritualité, du silence, des comédiens non-professionnels. Et puis, sans effet spéciaux, un miracle, l'intrusion vertigineuse du fantastique: dans son cercueil, une morte ouvre les yeux, et l'abîme regarde alors le spectateur. On pense à Ordet, de Dreyer, à Cris et Chuchotements, de Bergman et, une nouvelle fois on se prend à regretter le temps où le cinéma était un art adulte, pas un divertissement pour adolescents soucieux de combler leurs pulsions consuméristes (l'autre jour, un employé sortait trois sacs poubelle pleins de la séance de 15 heures d'Astérix aux Jeux Olympiques. La production de déchets est une approche à la  fois qualitative et quantitative des films…)

Jumper_actu Vu Jumper, de Doug Liman. La routine de la science-fiction made in USA. Un beau thème, la téléportation, réduit à son expression la plus pubère. Un petit gars doté du pouvoir de se transporter n'importe où en profite pour aller sauter les files à Londres et vidr le coffre des banques. Il règles ses comptes familiaux (père alcoolique, mère absente) et part faire du tourisme avec sa copine. Comme une secte occulte qui, depuis la nuit des temps, s'est donné pour mission d'éradiquer les "Jumpers", il doit se battre. Et ça fait du bruit quand on téléporte un bus à impériale ou quand on accélère l'accélération d'une voiture de sport en jumpant… Qu'on s'en souvienne: le plus beau mutant qu'on ait jamais vu au cinéma, ce n'est pas dans X-Men, ces kids assisté à la palette graphique, mais dans Stalker, de Tarkovsky: la petite fille paralysée fait bouger un verre sur la table par la force de la pensée tandis qu'au loin passe un train, charriant avec lui l'écho de L'Hymne à la Joie

Dans le dossier de presse de Jumper, le scénariste livre quelques réflexions. Elles sont d'un très haut niveau: "Quand on y réfléchit, la téléportation est une chose merveilleuse, mais cela peut aussi être une menace colossale. Une personne qui réussirait à maîtriser ce pouvoir ou à manipuler un Jumper n’aurait plus aucune limite, elle pourrait aller n’importe où et faire tout ce qui lui plaît.» Ah que ouais, c'est vrai ça quand on y pense…

Notre philosophe poursuit: "C’est un pouvoir qui fait rêver parce qu’il permet de réaliser les vœux les plus fous, mais il peut aussi faire naître des tentations énormes. Au lieu de faire des trucs sympas comme prendre son petit déjeuner sur la tête du Sphinx en Egypte puis aller surfer en Australie en un claquement de doigts, une personne mal intentionnée pourrait par exemple utiliser ce pouvoir pour voler une bombe nucléaire et la lâcher sur la Maison Blanche". Ah que ouais… Quel flip. Encore qu'il faut pas que le Jumper il oublie de faire un saut au bureau de tabac piquer un briquet pour allumer la mèche de la bombe atomique…

Au secours! La science-fiction est une chose trop sérieuse pour être confiée à des nigauds. Et peut-être même pour se couler dans le moule réducteur du cinéma.

Les petites marionnettes de "Max & Co" sont plus grandes que les mammouths de "10 000 B.C."

Un jour, mon neveu de 7 ans m'a dit: "Tu sais qu'autrefois, il n'y avait pas d'ordinateurs?". Et oui, mon petit gars, je le sais. Je l'ai vécu. C'était entre l'extinction du dernier mammouth et le premier joint du Summer of Love, cette période radieuse qui virant chamois, comme les daguerréotypes de nos aïeux.

C'était aussi l'époque où le cinéma filmait des acteurs dans un décor. Et lorsqu'il lui arrivait de mettre en scène un tricératops, un gorille géant, un vaisseau spatial ou simplement un rhinocéros à fond de cale, et bien un acteur enfilait une pelisse, ou alors on demandait à des artisans de fabriquer des poupées articulées, des moulages de résine, des maquettes…

La préhistoire du 7e art a pris fin au mitan des années 90, lorsque l’image de synthèse a fait ses débuts à l’écran. Timidement d'abord, pour éviter la surchauffe des ordinateurs. Jurassic Park (1993) compte six minutes seulement d'imagerie générée par ordinateur. Casper (1995) fait mieux avec quarante minutes de fantômes en pixels. Premier long métrage entièrement réalisé en images de synthèse,Toy Story (1995) arrive à 77 minutes. Il a fallu aux ordinateurs 800 000 heures de calcul pour gérer les 1561 plans du film, et faire tourner de programmes complexes comme les avars, "variables d'articulation" permettant d'animer les personnages de façon naturelle, les shaders qui déterminent la surface et la texture des choses ou le motion-blur qui réintroduit le flou propre à la vision humaine en cas de déplacement rapide...

Depuis ce manifeste, les progrès technologiques ont été incommensurables. Les animaux à poil raides de Jumanji qui nous émerveillaient naguère font un peu pitié aujourd'hui, quand on compare la rigidité de leur pelage à la fourrure soyeuse des rats de Ratatouille. «Plus l'objet est souple, plus il est difficile à modéliser», expliquait autrefois John Lasseter, le réalisateur de Toy Story.

Mammouth_10_00001 Aujourd'hui, tout est possible. Pour le meilleur (Gollum dans Le Seigneur des Anneaux) comme pour le pire (les effets spéciaux dans Astérix). Le premier épisode de Star Wars en 1977 commence par le plan d'un navire solitaire glissant sur une erre rectiligne dans la noirceur du cosmos; l'épisode de 2005 débute avec une bataille stellaire dans la stratosphère, , 500, 1000 appareil engagés, sans oublier des drones… Le King Kong de 1931 met en scène quelques sauriens patauds dont la queue traîne tel un polochon; le remake de Peter Jackson n'hésite pas à organiser un stampede de brontosaures paniqués par une charge de vélociraptors. En 1980, Jean-Jacques Annaud a dû déguiser des éléphants avec des moumoutes de paille et des défenses de sagex pour constituer la horde de mammouths de La Guerre du Feu; Roland Emmerich n'a pas eu ces soucis: les mastodontes qui pullulent dans 10 000 B.C. sont tous sortis des ordinateurs…

L'image de synthèse est aujourd'hui partout. Dans la moindre pub pour salami ou produit de nettoyage et dans la plupart des films où elle se substitue aux truquages à l'ancienne. Elle commence à lasser, car elle tend à vider le 7e art de sa substance. Elle a changé le métier de comédien: aujourd'hui, ils courent et parlent devant un écran bleu, entouré de créatures qui seront rajoutée ultérieurement à la palette graphiques. Dans Le Merveilleux Magasin de Mr. Magorium, une aimable niaiserie infantilisante, les jouets enchantés ont virés au noir après le décès du magicien. Finalement, inertes et charbonneux, les ours en peluches, les toupies et les jaquemarts reprennent vie sous l'impulsion d'un ejeune femme touchée par la grâce. C'est Natalie Portman qui tient le rôle de la réanimatrice. On est un peu gêné de voir la lumineuse comédienne mimer les mouvements d'un chef d'orchestre inspiré parmi une multitude d'objets rutilants de pixels.

Marc Forster signe avec Les Cerfs-volants de Kaboul une belle histoire d'amitié. Ce film n'a qu'un défaut. Lorsque les enfants lancent dans le ciel afghan leurs cerfs-volants, le cinéaste opte pour un point de vue zénithal. Il montre les cerfs-volants vus de haut, il filme leur dos frémissant dans l'air qui bruit. Nul œil humain n'a jamais bénéficié de ce point de vue et les oiseaux ne savent pas filmer. Cette invention est une nouvelle prouesse de "computer generated imagery" (CIG). Elle ne sert à rien. C'est vu du sol que les cerfs-volants, nos fragiles émissaires de rampants, font rêver. Il y a plus de poésie dans cette remarque selon laquelle le petit Hassan suivait "l'ombre des cerfs-volants sur le sol" que dans l'accumulation de bits.

Max_2 Face à ces débauches de pixels, Max & Co fait du bien avec sa la belle lumière et ses marionnettes. Pour leur premier long métrage d'animation, Samuel et Frédéric Guillaume ont écarté l'image de synthèse, car il est difficile de rivaliser avec la haute technologie d'un studio comme Pixar («Les gens attendent un rendu digne de celui de Ratatouille. Si on fait des rats avec des poils de quatre polygones, ça ne marchera pas») au profit des marionnettes. Cet art vieux comme le monde se distingue de l’image 3-D par «une humanité qui vient de l’imperfection, de l’interface entre la poupée et son manipulateur». L'animateur fait l'impossible pour approcher de la perfection, mais il reste cette petite part de maladresse qui donne au personnage sa fragilité.

«L'image de synthèse offre une liberté absolue mais oblige à ne strictement rien laisser au hasard», expliquaient à leurs débuts les ingénieurs de Pixar. Aujourd'hui, les informaticiens essayent de programmer la part du hasard. Et Steven Spielberg explique qu'il a évité l'image de synthèse au profit des bons vieux effets spéciaux dans Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal. Peut-être le cinéma est-il en train de se souvenir que son essence était de capter le mouvement de la nature et la vérité de l'âme humaine?