Les petites marionnettes de "Max & Co" sont plus grandes que les mammouths de "10 000 B.C."
Un jour, mon neveu de 7 ans m'a dit: "Tu sais qu'autrefois, il n'y avait pas d'ordinateurs?". Et oui, mon petit gars, je le sais. Je l'ai vécu. C'était entre l'extinction du dernier mammouth et le premier joint du Summer of Love, cette période radieuse qui virant chamois, comme les daguerréotypes de nos aïeux.
C'était aussi l'époque où le cinéma filmait des acteurs dans un décor. Et lorsqu'il lui arrivait de mettre en scène un tricératops, un gorille géant, un vaisseau spatial ou simplement un rhinocéros à fond de cale, et bien un acteur enfilait une pelisse, ou alors on demandait à des artisans de fabriquer des poupées articulées, des moulages de résine, des maquettes…
La préhistoire du 7e art a pris fin au mitan des années 90, lorsque l’image de synthèse a fait ses débuts à l’écran. Timidement d'abord, pour éviter la surchauffe des ordinateurs. Jurassic Park (1993) compte six minutes seulement d'imagerie générée par ordinateur. Casper (1995) fait mieux avec quarante minutes de fantômes en pixels. Premier long métrage entièrement réalisé en images de synthèse,Toy Story (1995) arrive à 77 minutes. Il a fallu aux ordinateurs 800 000 heures de calcul pour gérer les 1561 plans du film, et faire tourner de programmes complexes comme les avars, "variables d'articulation" permettant d'animer les personnages de façon naturelle, les shaders qui déterminent la surface et la texture des choses ou le motion-blur qui réintroduit le flou propre à la vision humaine en cas de déplacement rapide...
Depuis ce manifeste, les progrès technologiques ont été incommensurables. Les animaux à poil raides de Jumanji qui nous émerveillaient naguère font un peu pitié aujourd'hui, quand on compare la rigidité de leur pelage à la fourrure soyeuse des rats de Ratatouille. «Plus l'objet est souple, plus il est difficile à modéliser», expliquait autrefois John Lasseter, le réalisateur de Toy Story.
Aujourd'hui, tout est possible. Pour le meilleur (Gollum dans Le Seigneur des Anneaux) comme pour le pire (les effets spéciaux dans Astérix). Le premier épisode de Star Wars en 1977 commence par le plan d'un navire solitaire glissant sur une erre rectiligne dans la noirceur du cosmos; l'épisode de 2005 débute avec une bataille stellaire dans la stratosphère, , 500, 1000 appareil engagés, sans oublier des drones… Le King Kong de 1931 met en scène quelques sauriens patauds dont la queue traîne tel un polochon; le remake de Peter Jackson n'hésite pas à organiser un stampede de brontosaures paniqués par une charge de vélociraptors. En 1980, Jean-Jacques Annaud a dû déguiser des éléphants avec des moumoutes de paille et des défenses de sagex pour constituer la horde de mammouths de La Guerre du Feu; Roland Emmerich n'a pas eu ces soucis: les mastodontes qui pullulent dans 10 000 B.C. sont tous sortis des ordinateurs…
L'image de synthèse est aujourd'hui partout. Dans la moindre pub pour salami ou produit de nettoyage et dans la plupart des films où elle se substitue aux truquages à l'ancienne. Elle commence à lasser, car elle tend à vider le 7e art de sa substance. Elle a changé le métier de comédien: aujourd'hui, ils courent et parlent devant un écran bleu, entouré de créatures qui seront rajoutée ultérieurement à la palette graphiques. Dans Le Merveilleux Magasin de Mr. Magorium, une aimable niaiserie infantilisante, les jouets enchantés ont virés au noir après le décès du magicien. Finalement, inertes et charbonneux, les ours en peluches, les toupies et les jaquemarts reprennent vie sous l'impulsion d'un ejeune femme touchée par la grâce. C'est Natalie Portman qui tient le rôle de la réanimatrice. On est un peu gêné de voir la lumineuse comédienne mimer les mouvements d'un chef d'orchestre inspiré parmi une multitude d'objets rutilants de pixels.
Marc Forster signe avec Les Cerfs-volants de Kaboul une belle histoire d'amitié. Ce film n'a qu'un défaut. Lorsque les enfants lancent dans le ciel afghan leurs cerfs-volants, le cinéaste opte pour un point de vue zénithal. Il montre les cerfs-volants vus de haut, il filme leur dos frémissant dans l'air qui bruit. Nul œil humain n'a jamais bénéficié de ce point de vue et les oiseaux ne savent pas filmer. Cette invention est une nouvelle prouesse de "computer generated imagery" (CIG). Elle ne sert à rien. C'est vu du sol que les cerfs-volants, nos fragiles émissaires de rampants, font rêver. Il y a plus de poésie dans cette remarque selon laquelle le petit Hassan suivait "l'ombre des cerfs-volants sur le sol" que dans l'accumulation de bits.
Face à ces débauches de pixels, Max & Co fait du bien avec sa la belle lumière et ses marionnettes. Pour leur premier long métrage d'animation, Samuel et Frédéric Guillaume ont écarté l'image de synthèse, car il est difficile de rivaliser avec la haute technologie d'un studio comme Pixar («Les gens attendent un rendu digne de celui de Ratatouille. Si on fait des rats avec des poils de quatre polygones, ça ne marchera pas») au profit des marionnettes. Cet art vieux comme le monde se distingue de l’image 3-D par «une humanité qui vient de l’imperfection, de l’interface entre la poupée et son manipulateur». L'animateur fait l'impossible pour approcher de la perfection, mais il reste cette petite part de maladresse qui donne au personnage sa fragilité.
«L'image de synthèse offre une liberté absolue mais oblige à ne strictement rien laisser au hasard», expliquaient à leurs débuts les ingénieurs de Pixar. Aujourd'hui, les informaticiens essayent de programmer la part du hasard. Et Steven Spielberg explique qu'il a évité l'image de synthèse au profit des bons vieux effets spéciaux dans Indiana Jones et le Royaume du Crâne de Cristal. Peut-être le cinéma est-il en train de se souvenir que son essence était de capter le mouvement de la nature et la vérité de l'âme humaine?

Au risque d'enfoncer des portes ouvertes, j'ajouterais que ce qui fait l'intérêt d'un film d'animation, c'est principalement les mêmes éléments qui font l'intérêt de tous les films, et celà, quelle que soit la technique choisie. Brad Bird n'a pas attendu Les Indestructibles pour avoir du talent.
Rédigé par: Julien | le 06 février 2008 à 11:24