FIFF, tout beau, tout nouveau - La leçon de Lee Chang-dong
Le 22 Festival International des Films de Fribourg se place sous le signe du changement. Lors de la soirée d'ouverture, tous les intervenants l'ont souligné: nouveau directeur artistique, l'excellent Edouard Waintrop dont on lit depuis des années les articles dans Libération, nouvelles ambitions, nouvelles idées...
Ruth Lüthi, présidente du Festival rappelle que le FIFF a pour but de promouvoir le dialogue entre toutes les cultures, spécialement entre celles dites du Nord et du Sud, et attirer le public pour le sensibiliser aux cinématographies d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine. Quant à Micheline Calmy-Rey, cheffe du Département fédéral des Affaires étrangères, elle en appelle au dialogue universel: "La Suisse doit parler haut pour qu'il y ait plus de justice et d'équité entre les peuples". Elle rappelle aussi qu'il n'est plus possible d'isoler les cultures, que l'instabilité du monde, la multiplication des conflits et l'immiogration nous concernent tous.
Le FIFF a un peu mal à son Sud, sa raison d'être. Né à Fribourg dans les années 80 sous l'égide de l'Eglise et des mouvements tiers-mondistes, la manifestation s'est longtemps réclamée des "films du tiers-monde" - on n'hésitait alors pas à mettre sur l'affiche une femme africaine aux seins nus. Ces temps sont bien révolus. Comme le relève Edouard Waintrop, le "Sud" s'est transformé et ressemble de plus en plus au Nord. Le Brésil ou la Corée ne sont pas des pays misérables attendant aideet protection de l'Occident chrétien, mais des puissances économiques. Le directeur artistique fait aussi remarquer que les cinématographies extérieures au "rouleau compresseur du cinéma industriel", selon l'expression de Calmy-Rey, recèlent une immense diversité; il a d'ailleurs intégré à son programme deux sections, l'une consacrée à l'amour (Amour Global), l'autre au film policier (Noir total), car le film de genre n'est pas le seul apanage de nos régions tempérées. Il constitue d'ailleurs un parfait véhicule pour communiquer des messages socio-politiques délicats.
Edouard Waintrop a choisi pour film d'ouverture un chef-d'œuvre de Lee Chang-dong, Myliang (Ensoleillement secret). Le cinéaste sud-coréen s'inquiète un peu que le FIFF, qui propose une rétrospective complète de son oeuvre, commence avec un film sur la souffrance humaine plutôt qu'avec de la joie. Il a tort.
Jeune veuve, Shin-ae (Jeon Do-yeon, prix d'interprétation à Cannes) vient s'installer avec son fils, Jun, dans la ville natale de son mari, Myliang – qui signifie "ensoleillement secret". Elle s'intègre tant bien que mal à la communauté, donne des cours de piano. Et puis le petit Jun est enlevé. La mère paie la rançon, mais l'enfant est retrouvé mort. La pudeur avec laquelle Lee Chang-dong filme la scène au cours de laquelle la mère va reconnaître le corps de Jun force l'admiration: un plan large au bord d'un lac, un bout de terrain herbeux planté de quelques inspecteurs et ouvriers. Voûtée, frissonnant, Shin-ae s'avance vers l'eau, puis reste immobile, indéfiniment. Pas un larme, pas un cri. Aucune complaisance macabre non plus: tous les soirs à la télévision, sur chaque chaîne, Les Experts nous montrent des cadavres boursouflés, des chairs martyrisées. Lee Chang-dong sait qu'il n'est pas nécessaire de montrer l'horruer pour faire comprendre la douleur.
Soutenue par Jong-chan (Song Kang-ho, grande vedette du cinéma coréen), un mécanicien pas futé mais dévoué comme un chien, Shin-ae affronte cette épreuve. Elle trouve le réconfort auprès de l'Eglise revivaliste. Elle participe à des réunions, elle connaît l'extase par le chant et la prière collective. Tout illuminée par la foi, elle décide d'aller voir l'assassin de son fils en prison pour lui pardonner. Elle arrive trop tard: Dieu a déjà fait le boulot. En cellule, le criminel a trouvé la vérité dans la Bible. Il est en paix avec lui-même. Cette rédemption flanque à Shin-ae un choc théologique et psychologique terrible. Elle a péché par vanité en voulant faire le bien, elle comprend que tout est écrit. Elle s'évanouit. Elle perd la foi. Elle brûle ce qu'elle adorait. Elle s'égare du côté de la folie.
Le dernier plan du film montre quelques mèches de cheveux qu'un courant d'air pousse vers un petit coin de terre. Il n'y a pas de pardon, pas d'élévaton de l'âme, nous ne sommes que poussière et nous retournons à la poussière. Leçon de rigueur, d'intelligence et d'élégance, Myliang appartient à la catégorie des films trop rares qui hantent longuement le spectateur.

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