Il y a cette semaine dans L'Hebdo un magnifique article comparatif sur les mammouths, tels qu'on les voit dans La Guerre du Feu (1981), de Jean-Jacques Annaud, soit quinze éléphants déguisés, et dans 10 000 B.C. de Roland Emmerich, soit des ectoplasmes de pixels issus de l'ingénierie informatique de pointe. Les premiers, sous leur moumoute en fibre végétale, sont empreints de cette noblesse immémoriale qui est la marque des éléphants; les seconds n'ont été tirés de la palette graphique que pour être humiliés et avilis: on les chasses, on les piège, on les tue, on leur scie les défenses, on les bride, on les réduit en esclavage, on les fouette même lorsqu'ils s'effondrent, épuisés… En plus, ils galopent comme des chiens, alors qu'on sait que les pachydermes ne courent pas: ils marchent, très vite, et toujours à l'amble. Et puis, franchement, ils ne sont pas très futés ces mammouths: une poignée de chasseurs glapissant quelques menaces, brandissant trois lances et soufflant dans un sifflet à ultrasons suffisent à provoquer un stampede dans un troupeau de 300 têtes laineuses… Celui qui mérprise les animaux à trompe appelle notre mépris.
Allemand émigré aux Etats-Unis, Roland Emmerich est le chef de la Panzerdivision hollywoodienne. Tous ses films relèvent de la propagande américaine en célébrant la victoire du courage sur l'adversité, qu'elle prenne la forme d'une dérèglement climatique sévère (The Day After), d'un lézard géant (Godzilla) ou d'une nuée d'extraterrestres belliqueux (Independance Day)… Le final de ce film de résistance est d'une grotesquerie réjouissante, puisqu'un héros américain enfile un missile nucléaire dans le fondement d'un vaisseau ennemi en train de s'ouvrir tel un sphincter. Suppositoire atomique! Dans le cul les aliens! Martiens go home!
Même lorsqu'il situe un récit dans le pleistocène, le brave Emmerich ne peut s'empêcher de faire de l'idéologie. Une tribu de l'ère glaciaire chasse le mammouth et vit en paix. Une bande de pillards basanés leur tombe dessus, leur met une branlée et emmène comme esclaves les hommes les plus valides et les femmes les plus désirables. L'intrépide D'Leh se lance à leur poursuite. Le chemin le mène des glaciers alpins aux sables d'Egypte, en passant par la jungle équatoriale. Il devra affronter des autruches géantes carnivores et un machairodus (ou tigre-aux-dents de sabre) géant – bien dix mètres de long: c'est un des menus travers d'Emmerich, il doit toujours en rajouter et il n'a pas le sens du ridicule.
Ces péripéties de comic books sont noyées dans un fatras de prophéties abracadabrantes: D'Leh est élu parce qu'il a fait ami-ami avec le machairodus, les cicatrices que le knout à laissées sur la main de la belle Evolet dessinent la constellation solaire d'où viennent les pharaons vicelards. Car la quête de D'Leh mène au cœur de l'axe du Mal, où des milliers d'esclaves et de mammouths construisent des pyramides (et même un sphinx, dans un coin) quelque cinq mille ans avant Kheops. Le cerveau maléfique de cet Exode est une espèce d'androgyne héliofuge, un grand lombric humain qui chuchote des mots de mort sous ses sept voiles de gaze. Il rappelle le pharaon androgyne de Stargate, mais aussi l'immense folle qu'est Xerxès selon 300, voire Marlon Brando dans L'Ile du Dr. Moreau.
Tel Moïse au pays d'Apocalypto, D'Leh renverse le joug de l'oppresseur, libère les énergies, les esclaves et les mammouths. Il peut rentrer chez lui avec la belle Evolet. En passant par la pays Dogon (?), il reçoit des graines de… maïs! Qui vont lui permettre d'inventer l'agriculture et le pop corn dont les nigauds se bâfrent au cinéma…
Quelle foutaise que ces United Colors of la pierre polie! Quelle pitié que ces échauffourées du temps où les poules avaient des dents! Quel gâchis… Pierre Pelot, qui a signé une série de romans préhistoriques formidables sous la tutelle de paléontologiste Yves Coppens, nous confiait qu'il se sentait une responsabilité morale envers tous les hommes qui nous ont précédés sur terre. Emmerich le conquérant n'a pas ses soucis. Avec son scénariste déchaîné, il collectionne les poncifs narratifs et les personnages stéréotypés (le vieux guerrier sage, le jeune guerrier ardent, la vierge fière, le freluquet rigolo, le copain black, le traître et la brute…), ajoute des péripéties aux péripéties et sort quelques animaux monstrueux de son ordinateur sans souci de vraisemblance historique, morphologique ou géographique.
On a critiqué les invraisemblances ethnologiques de La Guerre du Feu, ses tribus de Nains-Rouges ou d'Hommes bleus (ou "schtroumpfs laineux"… mais non c'est pour rire). Certes. Seulement, J.-R. Rosny aîné a écrit son chef-d'œuvre en 1909, une époque où la paléontologie balbutiait et son style flamboyant transcende les imprécisions. Plus encore, l'auteur a imaginé une intrigue plausible, une quête prométhéenne qui, 120 000 ans après le moment de l'action, ravive chez le lecteur des peurs immémoriales: le feu qui s'éteint. C'est-à-dire la viande crue, la nuit noire pleine de bêtes affamés et de maléfices. Aller voler le feu chez une autre tribu est vraisemblable. Cultiver la braise dans sa cage rudimentaire est un rituel extrêmement délicat, nourrir la flamme infime entretient un suspense lancinant.
Le roman contient deux scènes capitales. L'alliance que Naoh conclut avec le grand mammouth anticipe les liens que l'homme nouera avec le cheval et le chien et qui lui permettront de devenir le maître de la terre. Et puis, Naoh apprend à faire du feu, acquérant avec l'apprentissage de cette technologie la force qui fera marcher les forges dont on tirera l'acier du futur.
On notera que le malicieux Jean-Jacques Annaud, dans son adaptation cinématographique, rajoutera deux inventions non moins déterminantes: le rire et une deuxième position sexuelle. Naoh qui n'avait jamais connu la femme que de la façon dont l'étalon monte la jument, accepte de se laisser encalifourchonner. Couché sur le dos, il voit la lune et le ciel au-dessus de sa partenaire. L'étape suivante, c'est 2001 L'Odyssée de l'Espace… Ce qui nous entraîne très loin des balivernes de pauvre Emmerich.