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"Heimatklänge": rencontre avec Erika Stucky

Stuckykl Avant-première de Heimatklänge, ce formidable documentaire de Stefan Schwietert qui dévoile l'âme profonde de la Suisse à travers trois figures du jodel progressistes, Christian Zehnder, Noldi Alder et Erika Stucky, au Scala, à Genève. Il y a du beau monde dans la salle, la volcanique Bérangère Mastrangelo, la cinéaste Patricia Plattner, Franz Treichler, le chanteur des Young Gods…

Erika Stucky, aussi chaleureuse que talentueuse, est venue présenter le film. Après la projection, un spectateur tire un parallèle entre le jodel, les chant des pygmées et le chant des baleines. Erika opine. Ces chansons si différentes procèdent d'une même énergie. Comprend-elle le chant des baleines? Oui, dit-elle après une fracion d'hésitation – "Mais je ne pourrais pas le traduire en mot". On la croit. Si une personne au monde est capable d'interpréter la modulation qu'émettent les cétacés en leurs abysses, c'est bien elle, cette mutante, cette sorcière. Dans Heimatklänge, on la voit allumer des bougies dans le cimetière de Mörel, sous la neige, descendre dans la crypte, sous l'église, où s'empilent les crânes des ancêtres sous le terrible memento mori: «Ce que nous sommes vous le deviendrez». Erika parle des «trucs archaïques qui bouillonnent», donne à entendre la voix des morts qui résonne dans le blues suisse. Son chant puise son énergie au paléolithique. La femme qui traduit en musique l'âme de la pierre, l'ombre des gouffres et le souffle de ceux qui ne sont plus s'impose naturellement comme ambassadrice humaine auprès des baleines.

Pendant le film, nous sommes allées manger à la pizzeria d'en face. Nous avons parlé de Rambo, pauvres garçons que nous sommes, pauvres galapiats évoquant le soldat au gros calibre alors que nous partageons la table d'une pythie, d'une femme généreuse comme le ventre d'une baleine. Pour conclure la soiré, Erka Stucky a pris son accordéon. Nos divagations machistes lui ont inspiré une ironique chanson de cow-boy qui s'est muée en "Zaüerli" du Muotathal d'une poignante mélancolie. Très loin, très profond, une baleine a joint sa voix à celle d'Erika…

De "Max et les ferrailleurs" aux "Liens du sang", histoire d'une décadence

Max_1 Ô déchéance hebdomadairement vérifiée du cinéma français! Comment en sommes-nous arrivés là? Pourquoi avions-nous Marcel Carné (Les Enfants du Paradis), Jean Renoir (La Grande Illusion), Jacques Becker (Casque d'Or) et Jean-Pierre Melville (Le Cercle rouge), pourquoi avons-nous Thomas Langmann (Astérix aux Jeux Olympiques), Cédric Klapisch (Paris), Jean Becker (Dialogues avec mon jardinier) et Jacques Maillot (Les Liens du Sang)? Le sarkozysme n'explique pas tout.

Revu en DVD Max et les ferrailleurs (1971), de Claude Sautet – drôle de cinéaste soit dit en passant, qui signe quelques polars existentiels, comme Classe tous risques ou L'Arme à gauche, avant de se positionner dans les années 70 comme le cinéaste de la bourgeoisie française au gré de machins avec Romy Schneider qui faisaient fureur au temps de leur sortie et qu'il n'est plus possible de regarder aujourd'hui comme César et Rosalie, ou Vincent, François, Paul et les autres ou encore Mado… Enfin, sur la fin de sa carrière, Sautet a sorti trois films graves, hantés, comme si l'ombre de la mort les imprégnait: Quelques jours avec moi, Un cœur en hiver, Nelly et M. Arnaud

Max_2 Max et les ferrailleurs est peut-être son chef-d'œuvre. Max (Michel Piccoli), ancien juge devenu flic, mène une croisade contre le mal. Après un hold-up qu'il n'a su empêcher et qui s'est soldé par mort d'homme, il tombe par hasard sur un de ses vieux potes perdus de vues, Abel Maresco (Bernard Fresson). Un tout petit malfrat qui, à la tête de gang de minables, gagne sa vie en volant des voitures et en récupérant de la ferraille. Par l'intermédiaire de Lily (Romy Schneider), prostituée, Max va manipuler à distance Abel et ses gars, les pousser à sortir de la petite délinquance, à braquer une banque où il n'aura plus qu'à les arrêter en flagrant délit.

1971, c'était hier. C'était un autre temps. Max et les ferrailleurs témoignent avec une troublante acuité des changements gigantesques survenus dans la société (française) et le cinéma (français). En 1971, on fume (les cendriers débordent, l'atmosphère des chambres, du commissariat est bleue) et on boit (à l'apéritif, double Pernod sans eau et vous nous remettez ça patron…). En 1971, les comédiens sont des hommes, pas des mannequins bodybuildés. En 1971, on parle un français impeccable relevé d'une pointe d'arguemuche.

En 1971, autour de la capitale, c'était la zone. Des taudis insalubres, des terrains vagues, des bistrots crapoteux où grouille toute une faune plus pittoresque que dangereuse. Face à ces ruffians, la justice s'habille tout de raide. Max est impénétrable, tout en noir, chapeau vissé sur le crâne. Il dit "Monsieur" à son directeur. Il parle doucement, il semble absent à lui-même. Sa violence est une violence de classe: issu de l'aristocratie viticole, cet homme riche a un rêve de propreté, pour lequel il est prêt à passer du côté obscur. Son raisonnement est d'une extraordinaire perversité: susciter le mal pour l'éradiquer de manière spectaculaire. Evidemment, il se damne. Il brise des innocents, des destinées, mais son cœur et sa raison se brisent pour avoir regardé Lily dans les yeux. La machine s'emballe. Il y a plus procédurier, plus flic donc plus salaud que Max: Rosinski (François Périer) qui va jusqu'au bout des tâches qui lui sont assignées…

Quelle rigueur! Quel calme – pas de poursuite, deux coups de feu riquiqui sur la fin… Quelle classe…

Les_liens_du_sang_imagesfilm Quarante-sept ans plus tard, le cinéma français nous impose Les Liens du Sang, de Jacques Maillot, sur le thème ultra rabâché du flic et voyou. Soit deux frères, Gabriel au nom d'archange et François au nom de saint, l'aîné bandit, le cadet policier, et hardi petit. C'est les meilleurs amis de la terre, François Cluzet et Guillaume Canet qui s'y collent, dans une exercice de cabotinage poussif très vite insupportable. Comme on est en 1979, on fume beaucoup, mais ces clopes innombrables ne sont pas naturelles: elle ont pour fonction de dater l'action, comme les moumoutes grotesques des frangins. Dans cette atmosphère empoissée de médiocrité franchouillarde, la ligne de démarcation entre le bien et le mal est aussi flasque qu'une tête de veau gribiche et les clichés abondent: quand Gabriel veut foutre le veut à une guinguette, il procède comme le veut la tradition du cinéma qui radote en jetant son Zippo dans la traînée d'essence… Et les gars? Avec une allumette, ça marche aussi, ça coûte moins cher et puis c'est plus difficile de remonter la piste.

Plus tard, les deux frangins sont devant la télévision que retransmet les images de la mort de Mesrine. Les deux comédiens se paient alors un morceau de bravoure en confrontant deux point de vue: le gangster abattu était-il un justicier lâchement assassiné ou un bandit justement exécuté? C'est tellement mauvais, qu'on profite de toute cette vaine agitation pour quitter la salle sur la pointe des pieds. On ne saura jamais la fin des Liens du sang. Cela n'a strictement aucune importance.

Mammouth mon ami

Alliance_mammouthJuste pour le plaisir de voir l'alliance de l'homme et de la bête, de Naoh et du mammouth, un des moments forts de La Guerre du Feu, que Jean-Jacques Annaud a eu un mal fou à mettre en scène dans son film et dont roland Emmerich n'a pas même idée...

10 000 paires de claques pour "10 000 B.C."

10_000_bc Il y a cette semaine dans L'Hebdo un magnifique article comparatif sur les mammouths, tels qu'on les voit dans La Guerre du Feu (1981), de Jean-Jacques Annaud, soit quinze éléphants déguisés, et dans 10 000 B.C. de Roland Emmerich, soit des ectoplasmes de pixels issus de l'ingénierie informatique de pointe. Les premiers, sous leur moumoute en fibre végétale, sont empreints de cette noblesse immémoriale qui est la marque des éléphants; les seconds n'ont été tirés de la palette graphique que pour être humiliés et avilis: on les chasses, on les piège, on les tue, on leur scie les défenses, on les bride, on les réduit en esclavage, on les fouette même lorsqu'ils s'effondrent, épuisés… En plus, ils galopent comme des chiens, alors qu'on sait que les pachydermes ne courent pas: ils marchent, très vite, et toujours à l'amble. Et puis, franchement, ils ne sont pas très futés ces mammouths: une poignée de chasseurs glapissant quelques menaces, brandissant trois lances et soufflant dans un sifflet à ultrasons suffisent à provoquer un stampede dans un troupeau de 300 têtes laineuses… Celui qui mérprise les animaux à trompe appelle notre mépris.

Allemand émigré aux Etats-Unis, Roland Emmerich est le chef de la Panzerdivision hollywoodienne. Tous ses films relèvent de la propagande américaine en célébrant la victoire du courage sur l'adversité, qu'elle prenne la forme d'une dérèglement climatique sévère (The Day After), d'un lézard géant (Godzilla) ou d'une nuée d'extraterrestres belliqueux (Independance Day)… Le final de ce film de résistance est d'une grotesquerie réjouissante, puisqu'un héros américain enfile un missile nucléaire dans le fondement d'un vaisseau ennemi en train de s'ouvrir tel un sphincter. Suppositoire atomique! Dans le cul les aliens! Martiens go home!

Même lorsqu'il situe un récit dans le pleistocène, le brave Emmerich ne peut s'empêcher de faire de l'idéologie. Une tribu de l'ère glaciaire chasse le mammouth et vit en paix. Une bande de pillards basanés leur tombe dessus, leur met une branlée et emmène comme esclaves les hommes les plus valides et les femmes les plus désirables. L'intrépide D'Leh se lance à leur poursuite. Le chemin le mène des glaciers alpins aux sables d'Egypte, en passant par la jungle équatoriale. Il devra affronter des autruches géantes carnivores et un machairodus (ou tigre-aux-dents de sabre) géant – bien dix mètres de long: c'est un des menus travers d'Emmerich, il doit toujours en rajouter et il n'a pas le sens du ridicule.

Ces péripéties de comic books sont noyées dans un fatras de prophéties abracadabrantes: D'Leh est élu parce qu'il a fait ami-ami avec le machairodus, les cicatrices que le knout à laissées sur la main de la belle Evolet dessinent la constellation solaire d'où viennent les pharaons vicelards. Car la quête de D'Leh mène au cœur de l'axe du Mal, où des milliers d'esclaves et de mammouths construisent des pyramides (et même un sphinx, dans un coin) quelque cinq mille ans avant Kheops. Le cerveau maléfique de cet Exode est une espèce d'androgyne héliofuge, un grand lombric humain qui chuchote des mots de mort sous ses sept voiles de gaze. Il rappelle le pharaon androgyne de Stargate, mais aussi l'immense folle qu'est Xerxès selon 300, voire Marlon Brando dans L'Ile du Dr. Moreau.

Tel Moïse au pays d'Apocalypto, D'Leh renverse le joug de l'oppresseur, libère les énergies, les esclaves et les mammouths. Il peut rentrer chez lui avec la belle Evolet. En passant par la pays Dogon (?), il reçoit des graines de… maïs! Qui vont lui permettre d'inventer l'agriculture et le pop corn dont les nigauds se bâfrent au cinéma…

Quelle foutaise que ces United Colors of la pierre polie! Quelle pitié que ces échauffourées du temps où les poules avaient des dents! Quel gâchis… Pierre Pelot, qui a signé une série de romans préhistoriques formidables sous la tutelle de paléontologiste Yves Coppens, nous confiait qu'il se sentait une responsabilité morale envers tous les hommes qui nous ont précédés sur terre. Emmerich le conquérant n'a pas ses soucis. Avec son scénariste déchaîné, il collectionne les poncifs narratifs et les personnages stéréotypés (le vieux guerrier sage, le jeune guerrier ardent, la vierge fière, le freluquet rigolo, le copain black, le traître et la brute…), ajoute des péripéties aux péripéties et sort quelques animaux monstrueux de son ordinateur sans souci de vraisemblance historique, morphologique ou géographique. 

On a critiqué les invraisemblances ethnologiques de La Guerre du Feu, ses tribus de Nains-Rouges ou d'Hommes bleus (ou "schtroumpfs laineux"… mais non c'est pour rire). Certes. Seulement, J.-R. Rosny aîné a écrit son chef-d'œuvre en 1909, une époque où la paléontologie balbutiait et son style flamboyant transcende les imprécisions. Plus encore, l'auteur a imaginé une intrigue plausible, une quête prométhéenne qui, 120 000 ans après le moment de l'action, ravive chez le lecteur des peurs immémoriales: le feu qui s'éteint. C'est-à-dire la viande crue, la nuit noire pleine de bêtes affamés et de maléfices. Aller voler le feu chez une autre tribu est vraisemblable. Cultiver la braise dans sa cage rudimentaire  est un rituel extrêmement délicat, nourrir la flamme infime entretient un suspense lancinant.

Le roman contient deux scènes capitales. L'alliance que Naoh conclut avec le grand mammouth anticipe les liens que l'homme nouera avec le cheval et le chien et qui lui permettront de devenir le maître de la terre. Et puis, Naoh apprend à faire du feu, acquérant avec l'apprentissage de cette technologie la force qui fera marcher les forges dont on tirera l'acier du futur.

On notera que le malicieux Jean-Jacques Annaud, dans son adaptation cinématographique, rajoutera deux inventions non moins déterminantes: le rire et une deuxième position sexuelle. Naoh qui n'avait jamais connu la femme que de la façon dont l'étalon monte la jument, accepte de se laisser encalifourchonner. Couché sur le dos, il voit la lune et le ciel au-dessus de sa partenaire. L'étape suivante, c'est 2001 L'Odyssée de l'Espace… Ce qui nous entraîne très loin des balivernes de pauvre Emmerich.

«Survivre avec les loups», au prix du mensonge

Loup_nazi_2 Survivre avec les loups appartient à cette catégorie de films qu’il est impossible de critiquer sous peine de passer pour un salaud, une brute au cœur de pierre, voire un nazi. Bien entendu, elle est émouvante, l’histoire de la petite Misha qui, pour échapper aux Allemands et retrouver ses parents déportés, traverse le continent européen, de la Belgique à l’Ukraine, à pied, en tapinois, seule et parfois en compagnie d’une meute de loups. "Histoire vraie, incroyable, bouleversante, que le film peine à rendre pleinement, car l'indicible ne peut se montrer", disait pudiquement L'Hebdo il y a quelques semaines.

Véra Belmont illustre avec sensibilité le périple de Misha, mais cela ne suffit à faire une œuvre d’art. On s’ennuie, parce que si les loups sont beaux, ils manquent de conversation. On en vient à l’éternelle conclusion selon laquelle les mots pour le dire sont difficilement traduisibles en images. Que certains épisodes de la souffrance humaine ne supportent pas d'être recréés sur grand écran. Qu’un sobre documentaire est plus fort qu'une fiction luxuriante. En d'autres termes, In Toten Winkel – Hitlers Sekretärin, le documentaire qui donne longuement et en plan fixe la parole à Traudl Junge, la secrétaire du Führer, est plus respectable que Der Untergang, d'Oliver Hirschbiegel, qui reconstitue les derniers jours d'Hitler dans son bunker…

Seulement, voilà, l’histoire de la petite Misha, c’est du pipeau… Misha Defonseca, auteur d'Un souvenir de l'Holocauste dont Véra Belmont a tiré Survivre averc les loups, a tout inventé. Elle s'appelle Monique de Wael. Elle est née en 1937, en non en 1934, elle est catholique et non juive. Ses parents n'ont pas été déportés. Mais son père, entré dans la Résistance, est passé à l'ennemi. Il a dénoncé ses camarades et même participé à des interrogatoires, avant d'être fusillé. Confiée à un oncle, la petite fille subit les insultes des gosses à l'école qui l'appellent "la fille du traître". Pour survivre au deuil, à la brutalité de la guerre, à la cruauté des écoliers, elle s'invente un destin, une histoire, une identité à laquelle aujourd'hui encore elle s'accroche.

On aurait dû se méfier. Le personnage de Mowgli des Ardennes rappelle une devinette politiquement incorrecte qu’un gay-luron racontait dans Chasing Amy, de Kevin Smith: au milieu d’un carrefour, il y a un billet de dix dollars. Au sud, il y a le Père Noël; à l’est, une grosse gouine hommasse; au nord, le Lapin de Pâques ; à l'ouest, une ravissante jeune lesbienne. Qui va ramasser le billet ? La grosse gouine, of course, car tous les autres sont des personnages de fiction. Comme le Lapin de Pâques, le petit Chaperon rouge est aussi un personnage de fiction. Nous l’avions oublié le temps d’un film. Parce que nous avons besoin de merveilleux.

Un spécialiste des enfants-loups, un généalogiste, un journaliste ont mené l'enquête et découvert le pot aux roses. Maintenant, toutes les honnêtes gens crient haro sur l’affabulatrice. Son éditrice la traîne en justice: elle est devenue riche en vendant un roman alors qu'elle croyait vendre un document. Les blaireaux qui ont versé leur larme, se sentent arnaqués. Trompés sur la marchandise, floués dans leur sentiments. Humiliés. Alors ils mordent. La pauvre Misha présente ses excuses urbi et orbi.

La meute des spectateurs abusés a bien tort d'exciper de leur droit à l'authenticité, au principe de "l’incroyable mais vrai", car c’est à présent que l’histoire devient passionnante, au moment où elle sort du registre dramatique pour s’inscrire dans la psychanalyse. D'accord, Misha n’a pas traversé l’Europe en compagnie des loups. Mais quelles souffrances la petite fille a-t-elle dû endurer pour inventer un récit aussi extraordinaire, et y croire pendant soixante ans, et le vendre à des milliers de lecteurs. La morale de ce rebondissement est la même que celle de Survivre avec les loup : davantage que le loup, c’es le nazi qui est un loup pour l’homme.Véra Belmont a l'élégance de ne rien renier: "Peu importe que cette histoire soit vraie ou inventée. Je la défendrai jusqua'u bout, parce que c'est mon histoire".

Si le cinéma était encore un art adulte, c’est maintenant qu’il s’emparerait de l’histoire de Misha, la petite fille qui criait au loup, pour un récit plongeant dans les tréfonds de la psyché. Il y a d'innombrables façons d'approcher ce cauchemar: un huis-clos retentissant de violence psychologique, façon Bergman (Wolfen)… Un faux documentaire jouant sur les ambiguïtés du mentir-vrai, comme Werner Herzog dans Incident at Loch Ness (Herz aus Fleisch)… Une mise en abyme dévoilant avec malice ses artifices, à la Fellini (Misha degli Lupi)… La monstruosité tapie sous l'apparence chère à Cronenberg (A History of Fangs)… Une mascarade macabre comme les pratique Terry Gilliam (L'Armée des Douze Loups)…Godard lisant Un souvenir de l'Holocauste au zoo de Servion, devant la cage aux loups (Pierrot le loup)...

"Max & Co" ou les ambiguïtés du succès

Max_co "Quelle drôle de chose le succès. "Soit dit en passant, c'est une chose assez hideuse que le succès. Sa fausse ressemblance avec le mérite trompe les hommes". Il faut dire et redire l'adage de Victor Hugo. Le graver en lettres de marbre au fronton des théâtrs des cinémas, des librairies. Il faut l'imprimer en exergue des journaux, il faut qu'elle clignote sur les ordinateurs…

Max & Co, l'admirable long métrage d'animation des frères Guillaume, n'a pas trouvé son public. Les analystes se perdent en conjectures sur les raisons de l'insuccès: mauvaise communication? Concurrence déloyale d'Astérix aux Jeux Olympiques? Persistance du complexe suisse? On peut aussi risquer une thèse scandaleuse, dire que le public est un peu con, qui préfère perdre son temps et son argent dans une opération de racket para-cinématographique (Astérix, donc), plutôt que de voir de vrais films…

Guillaume Le plus grave dans l'affaire Max & Co, ce n'est ni la désaffectation du public, ni les pertes financières, mais le verdict d'indignité dont sont frappés Sam et Fred Guillaume. Presse et radios helvétiques consacrent au "l'échec" plus de temps et d'espace qu'ils n'en ont consacré à analyser le film avant sa sortie. Ils ont du mal à dissimuler leur "Schadenfreude", les chiens, ils se gargarisent du mot "flop". Il y a de la jouissance secrète à stigmatiser ceux qui ont cru à leur rêve. Ils brandissent effarés des chiffres qui les dépassent de toutes façons, oubliant qu'il vaut mieux investir à perte dans une œuvre d'art que de sa faire du lard en spéculant sur la misère. Les discours bien intentionnés sur Max & Co témoignent de l'éternelle revanche du bourgeois sur l'artiste.

Seuls les médiocres tirent satisfaction de l'insuccès public de Max & Co. Parce que si les entrées ne sont pas à la hauteur légitime des espérances, les frères Guillaume ont prouvé que la foi ébranle les montagnes, même en Suisse, même en matière de cinéma suisse, et qui plus est en matière de film d'animation suisse. Ils ont ouvert la voie. Ils se sont donné les moyens de concrétiser leur rêve. Ils ont bâti un (petit) empire. Ils ont développé des logiciels d'animation et des partenariats avec les sphères de la recherche et de l'industrie, sauvé Romont de la morosité économique (départ de Tetrapak) et psychologique (bière au cyanure, sadique), mis sur pied une structure de production travaille déjà sur Autobiographie d'une courgette, le long métrage de Claude Barras…

Dans cinq ans, dans dix ans, peut-être que Cinémagination, à Fribourg, rivalisera avec Pixar et Aardman. C'est avec une certaine volupté que nous irons rechercher dans les archives les articles fielleux des êtres grisâtres qui s'enivrent de l'insuccès des rêveurs.

Minor C'est quand même une drôle de chose, le succès. On aimerait qu'il couronne les artistes méritants et que les autres sombres dans l'oubli. Mais ce n'est pas si simple. Première publie les Tops & Flops du cinéma français en 2007. Les 10, 61 millions d'euros de bénéfice engrangés par La Môme n'étonnent personne. Pas plus que les pertes (29, 60 M) enregistrées par Sa Majesté Minor. Allons donc! Le public n'est pas si con. I sait séparer le bon grain de l'ivraie. Le film de Jean-Jacques Annaud, avec ses hommes-cochons et ses satyres sodomites, est irrémédiablement raté. Moche, grossier, sot. Indéfendable, nul. Le public ne s'y est pas trompé. La plantée de L'Auberge rouge (- 16, 69 M euros) est rassurante aussi: ce film est si laid, si vulgaire, si plat que les plus éhontées des campagnes publicitaires s'avère impuissante à intéresser les spectateurs.

Mais les choses ne sont pas aussi simples. Car juste derrière La Môme, dans le Top 5 des succès économiques, il y a… Taxi 4 (10, 06 M), le sommet universel de la connerie sur quatre roues. Puis Ensemble c'est tout (1,64 M), flan de nunucherie sentimentale excrété par un Claude Berri à bout de force, Le Renard et l'Enfant (1,19 M), bien gentille petite fable, et Le Cœur des Hommes 2 (681 000), une comédie concentrant tous les clichés sur la France éternelle et les quadragénaires qui l'habitent et la bitent… Tout ces chiffres (français) tendant à prouver que le public (français) est quand même à moitié con.                         

FIFF, tout beau, tout nouveau - La leçon de Lee Chang-dong

Lee_changdongsecret_sunshine Le 22 Festival International des Films de Fribourg se place sous le signe du changement. Lors de la soirée d'ouverture, tous les intervenants l'ont souligné: nouveau directeur artistique, l'excellent Edouard Waintrop dont on lit depuis des années les articles dans Libération, nouvelles ambitions, nouvelles idées...

Ruth Lüthi, présidente du Festival rappelle que le FIFF a pour but de promouvoir le dialogue entre toutes les cultures, spécialement entre celles dites du Nord et du Sud, et attirer le public pour le sensibiliser aux cinématographies d'Afrique, d'Asie ou d'Amérique latine. Quant à Micheline Calmy-Rey, cheffe du Département fédéral des Affaires étrangères, elle en appelle au dialogue universel: "La Suisse doit parler haut pour qu'il y ait plus de justice et d'équité entre les peuples". Elle rappelle aussi qu'il n'est plus possible d'isoler les cultures, que l'instabilité du monde, la multiplication des conflits et l'immiogration nous concernent tous.

Le FIFF a un peu mal à son Sud, sa raison d'être. Né à Fribourg dans les années 80 sous l'égide de l'Eglise et des mouvements tiers-mondistes, la manifestation s'est longtemps réclamée des "films du tiers-monde" - on n'hésitait alors pas à mettre sur l'affiche une femme africaine aux seins nus. Ces temps sont bien révolus. Comme le relève Edouard Waintrop, le "Sud" s'est transformé et ressemble de plus en plus au Nord. Le Brésil ou la Corée ne sont pas des pays misérables attendant aideet protection de l'Occident chrétien, mais des puissances économiques. Le directeur artistique fait aussi remarquer que les cinématographies extérieures au "rouleau compresseur du cinéma industriel", selon l'expression de Calmy-Rey, recèlent une immense diversité; il a d'ailleurs intégré à son programme deux sections, l'une consacrée à l'amour (Amour Global), l'autre au film policier (Noir total), car le film de genre n'est pas le seul apanage de nos régions tempérées. Il constitue d'ailleurs un parfait véhicule pour communiquer des messages socio-politiques délicats.

Edouard Waintrop a choisi pour film d'ouverture un chef-d'œuvre de Lee Chang-dong, Myliang (Ensoleillement secret). Le cinéaste sud-coréen s'inquiète un peu que le FIFF, qui propose une rétrospective complète de son oeuvre, commence avec un film sur la souffrance humaine plutôt qu'avec de la joie. Il a tort.

Jeune veuve, Shin-ae (Jeon Do-yeon, prix d'interprétation à Cannes) vient s'installer avec son fils, Jun, dans la ville natale de son mari, Myliang – qui signifie "ensoleillement secret". Elle s'intègre tant bien que mal à la communauté, donne des cours de piano. Et puis le petit Jun est enlevé. La mère paie la rançon, mais l'enfant est retrouvé mort. La pudeur avec laquelle Lee Chang-dong filme la scène au cours de laquelle la mère va reconnaître le corps de Jun force l'admiration: un plan large au bord d'un lac, un bout de terrain herbeux planté de quelques inspecteurs et ouvriers. Voûtée, frissonnant, Shin-ae s'avance vers l'eau, puis reste immobile, indéfiniment. Pas un larme, pas un cri. Aucune complaisance macabre non plus: tous les soirs à la télévision, sur chaque chaîne, Les Experts nous montrent des cadavres boursouflés, des chairs martyrisées. Lee Chang-dong sait qu'il n'est pas nécessaire de montrer l'horruer pour faire comprendre la douleur.

Soutenue par Jong-chan (Song Kang-ho, grande vedette du cinéma coréen), un mécanicien pas futé mais dévoué comme un chien, Shin-ae affronte cette épreuve. Elle trouve le réconfort auprès de l'Eglise revivaliste. Elle participe à des réunions, elle connaît l'extase par le chant et la prière collective. Tout illuminée par la foi, elle décide d'aller voir l'assassin de son fils en prison pour lui pardonner. Elle arrive trop tard: Dieu a déjà fait le boulot. En cellule, le criminel a trouvé la vérité dans la Bible. Il est en paix avec lui-même. Cette rédemption flanque à Shin-ae un choc théologique et psychologique terrible. Elle a péché par vanité en voulant faire le bien, elle comprend que tout est écrit. Elle s'évanouit. Elle perd la foi. Elle brûle ce qu'elle adorait. Elle s'égare du côté de la folie.

Le dernier plan du film montre quelques mèches de cheveux qu'un courant d'air pousse vers un petit coin de terre. Il n'y a pas de pardon, pas d'élévaton de l'âme, nous ne sommes que poussière et nous retournons à la poussière. Leçon de rigueur, d'intelligence et d'élégance, Myliang appartient à la catégorie des films trop rares qui hantent longuement le spectateur.