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Visions du Réel : dernières remarques

Quelles traces 160 films laissent-ils sur la conscience d’un spectateur dévoué ?

Des images. Un aigle qui vole dans un couloir de prison, mis en scène par les détenus sous l'objectid de Denise Gilliand (Article 43). Les cendres de Robert Mapplethorpe dans la paume de Patti Smith (Dream of Life).

Des mots. L’adage d’un vieux berger du désert iranien, entendu dans Nomad's Land: "La vie se mord l’oreille". Les commentaires d'un Marocain qui dit "Mon pays c’est la France d’en bas" et rappelle qu'on a "détruit le plus grand mur, celui de Berlin, ça a fait des petits" (D'un mur à l'autre).

Des histoires. Suivre un festival de cinéma, c'est comme de lancer un regard dans un salon éclairé, et de s'inventer une histoire, et de se souvenir que les livres qu'on voit dans la bibliothèque de cette pièce étrangère où l'on s'invite contiennent des histoires qui en contiennent d'autres…

Par exemple, Bingai (id.), la Chinoise contrainte d’avorter (à six mois!) pour ne pas payer l’amende punissant ceux qui enfreignent la loi de l'enfant unique, raconte son rêve: dans les herbes, des serpents cherchent à la mordre. Elle les reconnaît, ces reptiles vindicatifs: ce sont les enfants dont elle a avorté. Elle leur crie que ce n’est pas de sa faute, alors ils la laissent en paix.

Dans No London Today, Abraham, un Ethiopien échoué à Sangatte,Vdrno_london_abraham_2 demande: "Do you know Jan Val Jan? "., Il raconte que c'est l'histoire d’un type qui fait vingt ans de prison. Il s'évade, il se cache dans une église, puis dans la jungle. Il devient très riche et il règle ses comptes. "Moi, je suis le petit Jan Val Jan de Khartoum", conclut le sans-papier. Par quels cheminements, au gré de quelles séries B made in Bollywood, Jean Valjean, figure de la littérature française, a-t-il accédé à l'imaginaire africain et à la dignité de la poésie orale? Au hasard de quelle bande dessinés aux couleurs criardes s'est-il confondu avec Edmond Dantès, comte de Monte-Christo?

Voilà ce qu’il nous reste d'une semaine d'activité cinématographique intense. C’est peu. C’est beaucoup...

Visions du Réel: and the winner is...

Amis du Réel, bonsoir. Voici en exclusivité mondiale le palmarès de la 14e éditions de Visions du Réel, assorti des laudatios émanant des différents jurys.

Composé de Claire Aguilar (productrice ITVS, USA), Séverine Barde (cheffe opératrice, Suisse), Hetty Naaijkens-Retel Helmrich (productrice, Pay-Bas), Andreas Horvath (réalisateur, photographe), le Jury international a décerné les prix suivants:

Vdr_lie_of_land_2 Grand Prix La Poste Suisse – Visions du Réel, CHF 20'000.- à:

THE LIE OF THE LAND 

de Molly Dineen (Angleterre)

Ce film nous a emmenés dans un voyage inattendu dans la campagne anglaise

où la réalisatrice est partie de la polémique autour de la chasse au renard pour

une enquête plus large sur l’agriculture. Grâce à sa caméra et à son style

d’interview direct, nous avons rencontré des personnages touchants et

appréhendé la brutalité insensée de leur situation. A travers son regard, un lien

entre notre attitude consumériste et le futur de l’agriculture en Grande-Bretagne

devient évident.

Vdrnuits_de_2 Prix SRG SSR idée suisse, CHF 10'000.-:

NUIT DE CHINE 

de Ju An-Qi (France/Italie/Chine)

Entre rêve et réalité, de magnifiques images entraînent le spectateur à travers

l’obscurité de Pékin et au-delà. 140 chats, des interviews directes et insolentes, des

apiculteurs dans une hutte en bois, des ballons sur un panneau, des préservatifs

«happy», des balayeurs de rue et des chauffeurs de taxi évoquent des émotions et

permettent de plonger dans la Chine contemporaine.

Vdrentre_ours_3 Le prix du public de la Ville de Nyon, CHF 10'000.- est attribué à l'unanimité à:

ENTRE OURS ET LOUP (24H DANS LA VILLE DE N.) 

de Denis Sneguirev (France/Russie)

"Par ce prix, nous tenons à saluer le courage et l'engagement de Denis Sneguirev. Il

a suivi le procès de Stanislav Dmitrievsky, militant des droits humains, directeur de

l'Association pour l'amitié russo-tchètchène, accusé « d'incitation à la haine

ethnique » pour avoir publié des appels à la paix de leaders tchètchènes.

Le film suit les vingt-quatre heures qui précèdent le verdict. Malgré les contraintes matérielles et temporelles, le cinéaste fait preuve d'une grande maîtrise de la narration, à travers laquelle la pression exercée sur chacun des protagonistes est rendue palpable.

Par sa profondeur d'analyse, le film a le mérite de montrer la complexité des

enjeux liés à la liberté d'expression, à la responsabilité des médias et à

l'indépendance de la justice, valeurs essentielles de la démocratie.

Nous espérons que ce film trouvera grâce aux yeux des distributeurs et du public,

car le cinéma du réel est aussi un relais pour faire entendre des voix désormais

étouffées"

LE JURY INTERRELIGIEUX décerne le

Prix du jury interreligieux de CHF 5'000.- remis par l’Eglise catholique suisse et par la Conférence des Eglises protestantes de Romandie (CER) à:

Vdrexistence_2 THE EXISTENCE 

de Marcin Koszalka (Pologne)

Ce film émouvant aborde avec pudeur un sujet tabou et délicat et questionne le

statut de l'être humain : est-il toujours un sujet et jusqu'a quand, ou devient-il un

objet mais alors a quel moment? Cette oeuvre n'interroge pas le pourquoi de la

mort, mais en quoi celle-ci peut être utile. Et si un tel projet stimule l'existence,n'offre-t-il pas un magnifique regard sur la vie?

et une mention spéciale au film:

ENTRE OURS ET LOUP (24H DANS LA VILLE DE N.) 

de Denis Sneguirev (France/Russie)

sur un événement peu médiatisé entre Russie et Tchétchénie. Pour sa construction

originale rythmée en forme de compte a rebours et pour ses personnages qui, par

leur courage à résister et leur engagement pour les libertés - et en particulier la

liberté de penser - nous donnent des raisons d'espérer.

LE JURY DU JEUNE PUBLIC attribue le

Prix de la DDC de CHF 5'000.- à

D’UN MUR L’AUTRE – DE BERLIN A CEUTA 

de Patric Jean (Belgique/France)

Nous allons remettre un prix financé par la DDC ayant pour thème le

développement durable. Nous avons décidé de décerner de prix à un film qui

nous a particulièrement touché : «D’un mur l’autre» de Patrick Jean.

Nous avons été séduit par la sensibilité du réalisateur face à ces personnages.

Patrick Jean a réussi à montrer beaucoup avec peu. De Berlin à Ceuta, d’une

femme tzigane vivant sous un pont parisien à un promoteur immobilier marseillais

en mal d’arguments, les images nous ont faits voyager à travers l’Europe pour

soulever une problématique bien plus globale. L’immigration bien souvent

banalisée par les mass médias amène une insensibilité générale à ce sujet. Ici,

l’humanité est rendue à tous ces gens et à leur parcours de vie.

Prix du jeune public de la Société des Hôteliers de la Côte de CHF 2'500.- à

THE EXISTENCE 

de Marcin Koszalka (Pologne)

Nous attribuons le prix du Jury du jeune public à un film qui a laissé une marque

indélébile dans nos esprits : «The Existence» de Marcin Koszalka. Un sujet sensible

servi par des images obscures et magnétiques. Une atmosphère pesante et intense

s’impose par l’harmonie de la trame sonore et celle de la photographie ; allant

jusqu’à provoquer chez nous la sensation d’une odeur envahissant la salle. Le film

se termine sur une métaphore, et atteint son apothéose avec ce plan magnifique

et inoubliable de l’homme planant dans l’eau de la piscine.

REGARDS NEUFS:

LE JURY REGARDS NEUFS remet le

Prix de l'Etat de Vaud de CHF 5'000.- chacun à

LES HOMMES DE LA FORET 21 

de Julien Samani (France)

Comment est-il possible de raconter une histoire, sans juger le conditionnement

d’un mode de vie ? A un moment du film l’un des personnages dit : « Rien ne peut

arriver car je prie tous les matins. Je prie aussi pour toi, alors toi aussi tu es protégé.

Et si jamais un jour quelque chose t’arrivait, ce ne serait qu’un accident.»

Les hommes de la forêt semblent traverser un monde dans lequel on ne peut pas

remettre en question leur mode de vie. Le regard du réalisateur ouvre un espace

inquiétant grâce auquel il est possible d’apprécier les personnages dans leur lutte

pour exister.

Le montage discontinu des situations oblige le spectateur à rester dans un état

actif et le temps est alors perçu de manière non linéaire. Cette atmosphère

transforme la forêt en un lieu moins clairement défini : les grands arbres qui

tombent sont une métaphore de notre propre vie.

NO LONDON TODAY 

de Delphine Deloget (France)

Avec rien qu’une petite caméra au poing, s’exposer pleinement à une situation.

Attendre que l’action se passe. Partager cette attente avec des centaines de

ressortissants des pays les plus pauvres du monde qui tentent ici, dans le port de

Calais, de rejoindre l’Angleterre. Faire la connaissance de cinq d’entre eux, se

tapir avec eux sous un camion. S’enfuir avec eux devant la police – ou aller avec

eux à l’hôpital puisque l’un entre eux s’est fait arracher le pouce.

C’est à ces aventures que la cinéaste Délphine Deloget nous fait participer de

manière singulière – directe, rigoureuse et radicale. En convainquant toujours par

une sincérité éclairante qui, à travers la forme du film, donne un aperçu des

conditions de production. En décrivant les liens fragiles entre la cinéaste et les

clandestins, elle vit, à la place du spectateur, tout l’éventail des relations

humaines, de la solidarité jusqu’à la trahison, en passant par la peur, la

camaraderie et la confiance.

No London Today donne un visage à ces invisibles, à leurs soucis et à leurs espoirs –

et à nous, il nous donne un brin de complicité avec une partie de notre monde

que nous tentons d’ignorer.

et une mention spéciale au film

SOLLBRUCHSTELLE 

de Eva Stotz (Allemagne)

Dans ce film vaste, bien recherché, même l’attente banale à un feu rouge prend

une signification profonde et soulève des questions que la cinéaste Eva Stotz nous

pose à l’aide de protagonistes soigneusement choisis: quelle sera la définition que

les êtres humains donneront d’eux-mêmes dans un avenir où l’automatisation et la

haute technologie ne permettront plus qu’à une minorité d’accéder à des

rapports de travail classiques ? Quelle sera notre valeur quand il n’y aura plus

d’emplois?

Un film remarquable avec des images d’une grande force suggestive dans un

montage raffiné qui réunit les éléments anecdotiques en un tout, emploie un

dessin sonore et une composition réussis pour créer une oeuvre d’une ambiance

dense et d’une poésie impressionnante dont le langage formel se situe à la limite

du fictionnel.

Sollbruchstelle montre la société et l’économie occidentales dans leur morosité et

leur dépression profondes.

CINEMA SUISSE:

LE JURY CINEMA SUISSE décerne le

Prix George Foundation du Meilleur Film Newcomer CHF 10'000.- à

Vdr_mre_2 LA MÈRE 

d'Antoine Cattin et Pavel Kostomarov (Suisse/France/Russie)

Le jury du cinéma suisse a décidé de l’unanimité de décerner le Prix « newcomer »

(jeunes talents) de la George Foundation au film « La Mère » d’Antoine Cattin et

Pavel Kostomarov. Par petites touches d’humour et de tendresse, ce film brosse le

formidable portrait d’une mère qui défie toutes les misères russes pour préserver sa

famille, ses nombreux enfants et d’autres protégés encore. Son amour maternel

semble être une source inépuisable d’énergie de force et de courage. Et après

avoir annoncé sa prochaine mort de fatigue, elle court encore sur un quai de gare

pour retrouver un fils perdu.

Ce film d’un classicisme certain et d’une grande maîtrise respire l’humanisme. Il a

demandé aux cinéastes une incroyable patience et trois ans de mise en

confiance. Ils n’ont jamais cédé au voyeurisme. Le montage de leur film est simple

et réussi malgré un énorme matériel. Le respect dont ils ont fait preuve fait grandir

encore le personnage de «la Mère ».

le Prix Suissimage/Société suisse des auteurs SSA, CHF 10'000.- à

TEMOIN INDESIRABLE 

de Juan Lozano (Suisse)

Le jury cinéma suisse a décidé à l’unanimité de décerner le Prix « création » de la

Société Suisse des Auteurs SSA/Suissimage de Visions du réel 2008 au film « Témoin

indésirable » de Juan Lozano.

Ce film d’une actualité brûlante est un document d’une grande richesse

informative sur la Colombie dont il éclaire la situation politique et sociale avec un

regard neuf et critique. En mettant des situations de reportages au coeur du

documentaire, le film brosse le portrait d’un journaliste partagé entre son

engagement en terrain dangereux, ses convictions et sa situation personnelle. Le

cinéaste évite le piège consistant à faire du journaliste un héros. Il montre au

contraire un homme de presse luttant pour la vérité, mais en proie à tous les doutes

face aux risques de représailles pour sa femme et ses enfants. Nous voulons aussi

par ce prix souligner l’engagement du réalisateur qui s’est exposé à ces mêmes

dangers.

La morale de cette histoire: donner la parole aux victimes est un crime de lèsemajesté

pour tout système autoritaire. Ce film en dit long sur l’importance du

journalisme pratiqué en toute liberté et dans l’intérêt général pour la démocratie

et le respect des droits de l’homme.

Le jury du cinéma suisse a décidé à l’unanimité de décerner

une mention spéciale au film

THE BEAST WITHIN

d'Yves Scagliola

pour l’originalité et la pertinence de son regard sur la masculinité et sa part

animale.

Prix «Regards sur le crime» de CHF 5’000.- remis par un groupe d’avocats genevois à

LA PETITE BOITEUSE

de Robin Harsch

Le jury a été frappé par le regard inhabituel posé sur une criminelle par ses petits enfants

; le film fait naître des émotions et des réactions que la réalité des faits

VISIONS DU REEL – Service de presse – 23 avril 2008

n’inspire normalement pas, comme l’identification sympathique du public à

l’assassin. Ces éléments suscitent une réflexion sur la personnalité du criminel, et sur

la non transmission de sa culpabilité de génération en génération. Ce film est issu

d’un spectacle chorégraphique, on le sent dans l’élan créatif qui le traverse. Son

excellente facture nous a enchantés. Pour le plaisir qu’il nous a procuré, nous

décernons le Prix regards sur le crime 2008 à La Petite Boîteuse de Robin Harsch.

Et une mention spéciale à

Vdrarticle_43_4 ARTICLE 43 

de Denise Gilliand

Le jury tient à relever le plaisir qu’il a eu à suivre la démarche extraordinairement créative que retrace le film Article 43. Ce documentaire montre un processus d’apprentissage et de changement. Il est frappant de constater que tous les participants – à l’intérieur et à l’extérieur de l’institution pénitentiaire – ont évolué en s’impliquant dans ce projet. Nous souhaitons plein succès aux démarches de ce type et nous réjouissons d’utiliser ce film comme outil de réflexion dans l’enseignement, la création et l’application des lois.

Visions du Réel: "Citizen Havel"

Vdrhavel_2 Les fans des Rolling Stones ne se lassent pas de Shine A Light, le magistral documentaire que Scorsese leur a consacrés. Pour changer, ils pourraient aller voir Citizen Havel, car on y voit un extrait de concert de la tournée Voodo Lounge, en 1995, à Prague. On voit aussi Mick, Keith, Ron et Charlie déjeuner au Château avec un de leur plus grand fan, le président Vaclav Havel. Charlie observe le plafond sans rien dire, Mick fait son numéro de vibrion mondain, Ron demande des renseignements sur la brasserie restaurant le Provence, Keith se contente de serrer la main du président avec un bon sourire.Dans Citizen Havel, on voit aussi un autre personnage important de Shine A Light, le présentateur Bill Clinton, jouer le blues au saxophone dans un bar pragois…

Pavel Koutecky et Miroslav Janek ont suivi Haclav Havel pendant dix ans dans l'exercice du pouvoir en privilégiant l'anecdote, les à-côtés drolatiques de la fonction présidentielle. Prononcer un discours d'investiture, passer les armées en revue impliquent de la dignité Il faut avoir le bon falsar et ne pas tomber sur le cul à cause du verglas.

Ecrivain dramatique et dissident , Vaclav Havel est un homme d'une intelligence, d'une lucidité et d'une honnêteté exceptionnelles. Face à des ennemis politiques qui le considèrent comme un "rêveur romantique", voire un "petit garçon", il ne démord pas de ses conviction, stigmatise la politique arrogante et les comportements "d'enfants gâtés, de premiers de classe" qui portent préjudice à la santé économique du pays. Son humanisme, sa disponibilité, son épicurisme tranchent avec l'inculture méprisante d'autres dirigeants.

Le président tchèque est toujours prêt à donner un coup de main pour porter un objet. Il ne crache pas dans son verre: bière, vodka, whisky, Vaclav Havel ne connaît pas la soif. Lorsqu'au cours d'une âpre entrevu, un chef de parti demande s'il peut avoir encore un peu de vodka, il se lève spontanément pour aller chercher la bouteille. "Non, je demandais au cameraman", bredouille l'autre, un peu confus. "Et alors? Moi aussi je sais servir un verre", rigole Havel.

Touché par le deuil (la disparition d'Olga, la compagne de sa vie), atteint dans sa santé, il rappelle avec classe que l'humour est la politesse du désespoir. Le porte-parole de l'hôpital où il est opéré d'un cancer du poumon rassure la presse: "Le président a fumé une dernière cigarette avec le Ministre de la santé"…

Vaclav Havel a quitté le pouvoir en 2003. Il a recommencé à écrire. Le dernier plan le montre ironisant sur lui-même.

Visions du Réel - comme disait Nicolas

Vdr_no_london L’avènement de la vidéo légère a changé la face du cinéma et modifié les loisirs, les voyages de la jeunesse.

Delphine Deloget a toujours passé ses vacances à Calais. L’an dernier, elle n’a pas dérogé à la tradition Mais, plutôt que de faire des châteaux de sable sur la plage, elle a pris sa petite caméra et s’est faufilée parmi les damnés de la terre, les miséreux qui s’entassent à Sangatte, les yeux fixés sur le Royaume promis, l’inaccessible Angleterre dont ils attendent monts et merveilles. Elle les suit dans leurs mornes pérégrinations, les heures sans fin passés à tuer le temps, à éviter la police, à nourrir de grands rêves, à ressasser leurs rancœurs, à trouver une combine pour traverser la Manche.

La jeune cinéaste a mille mérites. Prendre le temps de regarder, d’écouter ceux que la société a rejetés sur les bas-côtés de l’abondance. Rendre à ces ombres qui hantent nos villes et nos consciences un visage, un regard, une voix, une dignité. Montrer cette réalité de la misère que les médias ne font qu’effleurer. Faire montre d’empathie. Mais capter les rires et les larmes des sans-papiers venus d’Albanie, d’Ethiopie, de Somalie s’échouer à Calais ne suffit pas à construire une oeuvre. Il y a des scènes émouvantes, d’autres éprouvantes, mais elles ne constituent pas un film pensé. La formidable légèreté du dispositif de filmage déteint sur le résulta final. Il manque à No London Today une dimension artistique pour relever du cinéma. Autrement dit: moins de réel, plus de vision...

Vdrbouvier En 1953, Nicolas Bouvier prenait la route. Le périple qui l’a mené de Genève au Sri Lanka lui a inspiré L’Usage du Monde, la Bible de tous les aspirants voyageurs. Comme beaucoup d’autres, Gaël Métroz rêve d’être Nicolas Bouvier. Il a décidé de refaire, caméra au poing, le voyage initial de l’écrivain. Sa route commence dans le jardin de Bouvier. A l’instar des pèlerins s’en allant quérir une lettre de recommandation auprès de l’évêque, le cinéaste demande à Eliane Bouvier, veuvede l’écrivain, de bénir son projet. Et puis Lutry, Villeneuve, Istanbul, en avant l’aventure !

Gaël Métroz a ramené de son voyage 150 heures de rushes qu’il a mis un an à réduire au format de 90 minutes. De belles images, indéniablement. Des paysages splendides, des visages magnifiques. Par ailleurs, le jeune filmeur ne manque pas de courage, ni d’empathie. Il se faufile dans des nids de taliban, erre tout seul sur des glaciers vertigineux et dans le désert, s’aventure sur des routes précaires à bord de véhicules brinquebalants; il pactise chaleureusement avec l’intouchable indien, le Pachtoune ou le Kalash.

Mais Routes et Déroutes avec Nicolas Bouvier, rebaptisé Nomad’s Land, ne se distingue guère des films qu’on projetait jadis au comptoir suisse sous l’appellation «Images du Monde» (ou «Sourire d’Enfants»...). A une différence près: à l’ethnologie paternaliste dont se réclamaient les films de patronage, Gaël Métroz préfère l’illumination poétique. Avec exaltation et candeur, il décline tous les clichés propres aux globe-trotters juvéniles. Traquant les bribes de poésie qui auraient survécu à cinquante ans de globalisation, notre cinéaste aux semelles de vent s’affranchit fièrement du joug de l’occident en enlevant sa montre, chante l’inépuisable générosité des gens d’ailleurs, observe que la Pakistan (terre de contraste) est à la fois effrayant et fascinant... Brandissant son vade-mecum, L’Usage du Monde, comme un flambeau, il s’approprie Bouvier de manière un peu embarrassante. Son expression favorite est «comme disait Nicolas...». Il essaye de voyager léger (parce qu’on s’encombre toujours de trop de choses symbolisant le matérialisme occidental, nani nanère...), mais ne peut oublier la caution Bouvier. La route est comme un dessin en noir et blanc qu’il faut colorier avec le verbe de l’écrivain

Nicolas Bouvier défrichait la route et inventait un genre littéraire. Ses disciples contrefont pieusement l’épopée du maître et tentent de rivaliser d’élan poétique. A cet égard. Il est troublant de constater que Nomad’s Land se termine à Fort Galles, au Sri Lanka, où Bouvier s’est échoué, épuisé, dans une chambre pleine d’insectes. Cette macération dans la moiteur tropicale bruissant d’élytres, retentissant de «cymbales de chitine» lui a inspiré un de ses plus beaux textes, Le Poisson-Scorpion. Déjà porté à l’écran en 2005 par Christoph Kühn dans Nicolas Bouvier 22 Hospital Street. A son tour, Gaël Métroz filme les blattes et les scorpions de la chambre bleue. A son tour, il entérine l’échec du cinéaste éperdu d’admiration par rapport au verbe de son idole.

Gaël Métroz en a – comme disait Nicolas. Il sait tenir une caméra, il sait rencontrer les gens. Mais, il doit impérativement réfréner son pimpant rimbaldisme. Se souvenir de ce que le lui a soufflé l’oracle de Tabriz, «Tu as deux oreilles et une seule bouche. Donc tu dois écouter feux fois plus que tu ne parles». Il doit aussi s’affranchir de la tutelle de son auteur fétiche, aller voir ailleurs, chez les Patagons, les Mohicans ou les Burnaves, là où la main du Guide n’a jamais mis le pied et regarder de ses propres yeux, enfin débarrassé du filtre de L’Usage du Monde. Comme disait Nicolas...

Visions du Réel: rêve de paix, rêve de serpents

Vdr_carter Jonathan Demme a traumatisé le monde avec Le Silence des Agneaux en 1991. Il a sensibilisé la planète au problème du sida avec Philadelphia. La fiction lui doit énormément, puisqu’il a crée un type, le serial killer, que séries télévisées (à commencer par X-Files) et cinéma ont décliné à l’envi ces quinze dernières années.
Mais Jonathan Demme est aussi un grand documentariste, comme le prouve Neil Young: Heart of Gold,  concert grandiose du Loner à Nashville filmé avec une intelligence et une écoute exceptionnelle. Dans un genre très différent, mais en restant dans le thème du coeur en or, le cinéaste propose aujourd’hui Jimmy Carter: Man from Plains.
En novembre 2006, pendant que les Rolling Stones remplissent le Beacon Theater devant la caméra de Martin Scorsese et en présence de Bill Clinton, l’ancien président des Etats-Unis commence la tournée promotionnelle de son livre, Palestine, peace no apartheid.
Entre 1976 et 1980, le 39e président a fait la une des médias, Et puis il est sorti de l’infosphère. On le retrouve à 83 ans, bon pied bon œil, poursuivant sans relâche sa croisade pour un monde meilleur. Jimmy Carter a la foi. La foi en Jésus-Christ, puisqu’il prêche à l’Eglise. Une foi ouverte, chaleureuse: «Je ne vous oblige pas de croire qu’il a fait des miracles, qu’il a multiplié les pains et les poissons, même si j’y crois moi, mais de croire à son message». Jimmy Carter a aussi foi en l’homme, en l’avenir.
Riche de son expérience politique, encore auréolé du succès du processus de paix entre Israël et l’Egypte qu’il initia en réunissant Begin et Sadate à Camp-David, Jimmy Carter a osé écrire un livre dans lequel il compare la façon dont les Israéliens traitent les Palestiniens à l’apartheid.
Apartheid. Le mot choque, à dessein. Les commentateurs politiques, les animateurs de talk-show le relèvent inlassablement. Et inlassablement, poliment mais fermement, le pèlerin de la paix défend son point de vue. Les attaques se font plus virulentes. Les milieux juifs américains vilipendent Carter, la communauté noire déteste qu’on galvaude ce terme. Les rabbins de Phoenix, Arizona, écoutent ses arguments mais leurs visages sont floutés et ils refusent que le film donne leur point de vue,
Au lieu de goûter à une retraite peinarde à Plains, 635 habitants, le vieil homme subit avec patience ces attaques. Il est porté par un rêve qui brille bien au-delà de la bave des crapauds et des intérêts partisans. Jimmy Carter est un juste. A un interlocuteur qui lui demande s’il ne regrette pas de ne pas avoir atomisé l’Iran au moment de l’affaire des otages, il explique qu’il a préféré engager un dialogue plutôt que de lancer les missiles. Les otages sont rentrés vivants et il ne pense pas que le monde irait mieux aujourd’hui sir les ogives étaient tombées dur Téhéran. A l’heure où les va-t-en guerre l’ont toujours ouverte, on regrette le temps où Jimmy Carter dirigeait la plus grande puissance du monde.

A propos de grande puissance, la Chine délocalise les paysans qui ont le tort de vivre et travailler sur les terres que le barrage des Trois-Gorges va submerger. Feng Yan raconte dans Bingai le combat d’une paysanne qui refuse de quitter sa maison. Le film est un peu longuet, un peu criard, mais le courage de Bingai et sa dignité nous épate. Elle parle de sa vie, le grand amour auquel elle a dû renoncer pour un mariage de raison, elle nourrit de grandes espérances pour ses deux enfants, elle râle contre son freluquet de mari, elle mange des oranges près de la rivière – comme la Suzanne de Cohen.
Miracle du cinéma documentaire, au-delà du témoignage sur une situation socio-économique, on entre dans l’intime de Bingai quand elle raconte ses rêves. Elle rêve de sa mère, de sa grand-mère, rarement de son mari car «l’âme n’est pas toujours là où se trouve le corps». Elle rêve aussi des enfants dont l’Etat l’a obligée d’avorter: ils ont la forme de serpents qui cherchent à la mordre. Elle crie que ce n’est pas de sa faute, alors ils la laissent, ils retournent dans l’herbe.

Visions du Réel: «Driving Men» - «Mère et monde»

Des trois grandes thématiques qui émergent de la profusion des films à l’affiche de Visions du Réel, politique, intimiste et culturel, la seconde était clairement à l’honneur cet après-midi au gré d’un programme réunissant deux films en Compétition internationale, écrits à la première personne mais de nature fort différente, puisqu’à l’humour juif new-yorkais de Susan Mogul ont succédé les jérémiades québecoises de Michel Langlois.  Les deux cinéastes nord-américains ont en commun d’avoir eu 20 ans à la fin des années 60. Sinon...
Vdrdriving_men Susan Mogul a eu beaucoup de mal à passer son permis de conduire et plus encore à trouver un compagnon. Le beau Larry est mort à 20 ans en 1969, un éclat de verre planté dans la gorge. Sa passagère, Susan, s’en est sortie vivante, mais avec un ressort intime cassé. Tandis que tous ses frères et sœurs se mariaient, elle restait célibataire. Dans Driving Men, elle passe en revue les hommes qui l’ont conduite en voiture et les hommes qu’elle a «conduits» dans la vie – mais pas jusqu’à l’autel. Sans complexe, elle raconte ses échecs, évoque sa vie sexuelle, montre ce qu’une féministe dans les années 60 étai capable de faire avec une banane. Moulée dans un pantalon de cuire noir, elle rigole sur scène, explique que son film cherche avant tout à expliciter sa relation aux hommes et à comprendre pourquoi elle est restée célibataire». Et tandis que, très cool, Ron Schneck, le compagnon qu’elle a fini par dégotter à 54 ans monte à son tour sur scène, elle enchaîne: «Mon film est aussi la célébration de l’esprit de rébellion. Je ne veux pas ressemble à u reality show». Elle embrasse Schnekli, tout le monde s’esclaffe, on a passé un bon moment doublé d’une bonne tranche d’histoire américaine contemporaine sur quatre roues.
Pendant ce temps, plus au nord, Michel Langlois faisait le serveur dans un petit hôtel sur les bords du Saint-Laurent. C’était son summer of love 69 (année érotique)... Avec les enfants de la patronne, Geneviève et Simon, il découvrait le goût du bonheur. Ils étaient jeunes, ils étaient beaux, tout ça c’est du passé et visiblement le cinéaste ne s’en est pas remis. En 1993, il consacre une fiction, Cap Tourmente, à cette saison en paradis, une espèce de Théorème pleutre de la Belle-Province: le personnage qui le représente, joué par un bellâtre évoquant un hasardeux croisement de Depardieu jeune et James Dean, en pince pour la sœur, pour la frère - et pour la mère aussi.
Vdrmre_et_monde L’an dernier, il est retourné à l’hôtel des jours heureux pour tourner Mère et monde, un portrait d’Yvonnette, 90 ans, bon pied bon œil, qui habite toujours au même endroit. Il a aussi convoqué les cinq enfants. Ils ont répondu «présent» à contrecœur, sauf la trop belle Geneviève qui reste terrée dans le Mexique où elle a émigré. «C’est en rencontrant ces gens que j’ai eu envie de faire des films et pas le contraire», explique en préambule le réalisateur. Face à la smala laconique, il explique qu’il entend «redonner la parole» à ceux qu’il aime. En fait, il barbote dans le remords de les avoir réinventés dans une fiction et dans la culpabilité des pulsions homosexuelles (ou le regret de ne les avoir pas assumées). Ses tourments n’affectent guère la placidité des autres. Ils ont tourné la page, ils n’ont pas confit leur vie dans le romantisme suret. Piteux, Langlois confie en off «sous les masques de l fiction, j’ai toutes les audaces, dans le documentaire je n’ose pas poser les questions les plus simples». Comme: Yvonnette aimait-elle son marin de mari?
La fiction permet de recréer à l’écran les combats perdus dans la vie. Le cinéaste était amoureux de toute la maisonnée, fantasmes d’adolescent qui ne touchent guère les spectateurs. Si Mère et monde, morne élégie vaguement axée autour d’un dilemme (prendre le large ou devenir aubergiste)  s’avère complètement impuissant à faire vivre cette famille qui a illuminé la vie de Michel Langlois, Cap Tourmente, dont il entrelarde d’extraits les images documentaires, semble pire encore: personnages trop beaux, trop lisses pour être vrais, dialogues creux («La vie, ça ne peut pas être ça !», se révolte un éphèbe), «Il pleut sur Nantes» chanté à cappella sur la plage, solo de violoncelle dans un galetas dont le bric-à-brac est soigneusement reconstitué...
Le film se termine. On quitte les rives du Saint-Laurent. Mais ce n’est pas fini. Toujours ressassant le passé, le cinéaste part au Mexique sur les traces de l’insaisissable Geneviève, semant d’autres réflexions poétiques insupportablement vaines, d’autres lieux communs (la joie de vivre des Mexicains...). Geneviève est partie : elle a bien fait. La retrouve-t-il ? Franchement, on n’en sait rien, car le soleil d’avril nous a appelés vers les terrasses où chante le vin blanc. Et pour être tout à fait franc : on s’en fout. Michel Langlois n’a pas réussi une seconde à nous intéresser à sa famille d’aubergistes et à nous faire envie avec l’été de ses 19 ans. Contrairement à la malicieuse Susan avec ses provocations et sa banane.

Visions du Réel: Philippe, Saire, comme un coquelicot dans la ville

Vdrsaire_saire Comme toutes les villes, Lausanne recèle plein d’endroits étranges que le citadin pressé ignore ou ne voit plus. Il appartient aux poètes de les repérer et d’y cultiver les fleurs du rêve. Depuis 2002, Philippe Saire et ses danseurs investissent ces biotopes escamotés pour des impromptus, qui connaissent un succès croissant et font l’objet de courts-métrages - «Notre Dögmeli à nous» sourit le chorégraphe et cinéphile averti. Si un spectacle de danse nécessite de six à huit mois de travail, les neuf Cartographies sont des  «croquis» dont les frais de production n’excèdent pas 25000 francs. Visions du Réel consacre une rétrospective à ces poèmes visuels permettant de redécouvrir par la danse l'espace de la ville. C'est ce soir à la salle Colombière (20 h), et c'est à ne pas rater.

Conçues en collaboration étroite avec des cinéastes, ces interventions chorégraphiques en milieu urbain relèvent moins du narratif, car en matière de danse Philippe Saire se méfie de la fiction souvent réductrice, que de la suggestion. Il s’agit de «laisser un espace au spectateur, d’ouvrir les portes de l’imaginaire»: les pavés glissant comme des palets de curling vers le corps écroulé d’une danseuse renvoient à toutes les lapidations de l’histoire. En quittant l’espace abstrait de la scène pour investir le concret, la pierre, les danseurs ressemblent à ces coquelicots qui poussent dans les interstices de la ville, ils incarnent la revanche du vivant sur le béton.

Vdrsaire_flon Pas de deux au minigolf du Richemont, Ocean’s Eleven à la gare du Flon (Interface, de Pirre-Yves Borgeaud), travelling sans cesse recommencé sur la pelouse de Bellerive un jour d’été ((Ha Ha Hey )What are you doing?, de Massimo Furlan)Vdrsaire_bellos_3 , West Side Story à la rue Centrale (Rue Centrale 17-19, d'Alain Margot), Vdrsaire_centrale Ramuz sur le toit de la Vallée de la jeunesse (La Vallée de la Jeunesse, de Fernand Melgar)Vdrsaire_valle ... Chaque film se distingue par une couleur, une tonalité qui sont à la fois la marque du cinéaste et l’empreinte du lieu. Borgeaud se la joue Big Brother, Furlan fait œuvre de plasticien, Melgar filme le work in progress...

Vdrsaire_boules Et dans La Boule d'Or, de Bruno Deville, il n'y a plus de danseurs, juste des jouers depétanque, aussi âgés que les quatre héros de Tanz Mit der Zeit, qui tirent et pointent au gré de chorégraphies rodées par des années d'amour du geste juste.