Visions du Réel - comme disait Nicolas
L’avènement de la vidéo légère a changé la face du cinéma et modifié les loisirs, les voyages de la jeunesse.
Delphine Deloget a toujours passé ses vacances à Calais. L’an dernier, elle n’a pas dérogé à la tradition Mais, plutôt que de faire des châteaux de sable sur la plage, elle a pris sa petite caméra et s’est faufilée parmi les damnés de la terre, les miséreux qui s’entassent à Sangatte, les yeux fixés sur le Royaume promis, l’inaccessible Angleterre dont ils attendent monts et merveilles. Elle les suit dans leurs mornes pérégrinations, les heures sans fin passés à tuer le temps, à éviter la police, à nourrir de grands rêves, à ressasser leurs rancœurs, à trouver une combine pour traverser la Manche.
La jeune cinéaste a mille mérites. Prendre le temps de regarder, d’écouter ceux que la société a rejetés sur les bas-côtés de l’abondance. Rendre à ces ombres qui hantent nos villes et nos consciences un visage, un regard, une voix, une dignité. Montrer cette réalité de la misère que les médias ne font qu’effleurer. Faire montre d’empathie. Mais capter les rires et les larmes des sans-papiers venus d’Albanie, d’Ethiopie, de Somalie s’échouer à Calais ne suffit pas à construire une oeuvre. Il y a des scènes émouvantes, d’autres éprouvantes, mais elles ne constituent pas un film pensé. La formidable légèreté du dispositif de filmage déteint sur le résulta final. Il manque à No London Today une dimension artistique pour relever du cinéma. Autrement dit: moins de réel, plus de vision...
En 1953, Nicolas Bouvier prenait la route. Le périple qui l’a mené de Genève au Sri Lanka lui a inspiré L’Usage du Monde, la Bible de tous les aspirants voyageurs. Comme beaucoup d’autres, Gaël Métroz rêve d’être Nicolas Bouvier. Il a décidé de refaire, caméra au poing, le voyage initial de l’écrivain. Sa route commence dans le jardin de Bouvier. A l’instar des pèlerins s’en allant quérir une lettre de recommandation auprès de l’évêque, le cinéaste demande à Eliane Bouvier, veuvede l’écrivain, de bénir son projet. Et puis Lutry, Villeneuve, Istanbul, en avant l’aventure !
Gaël Métroz a ramené de son voyage 150 heures de rushes qu’il a mis un an à réduire au format de 90 minutes. De belles images, indéniablement. Des paysages splendides, des visages magnifiques. Par ailleurs, le jeune filmeur ne manque pas de courage, ni d’empathie. Il se faufile dans des nids de taliban, erre tout seul sur des glaciers vertigineux et dans le désert, s’aventure sur des routes précaires à bord de véhicules brinquebalants; il pactise chaleureusement avec l’intouchable indien, le Pachtoune ou le Kalash.
Mais Routes et Déroutes avec Nicolas Bouvier, rebaptisé Nomad’s Land, ne se distingue guère des films qu’on projetait jadis au comptoir suisse sous l’appellation «Images du Monde» (ou «Sourire d’Enfants»...). A une différence près: à l’ethnologie paternaliste dont se réclamaient les films de patronage, Gaël Métroz préfère l’illumination poétique. Avec exaltation et candeur, il décline tous les clichés propres aux globe-trotters juvéniles. Traquant les bribes de poésie qui auraient survécu à cinquante ans de globalisation, notre cinéaste aux semelles de vent s’affranchit fièrement du joug de l’occident en enlevant sa montre, chante l’inépuisable générosité des gens d’ailleurs, observe que la Pakistan (terre de contraste) est à la fois effrayant et fascinant... Brandissant son vade-mecum, L’Usage du Monde, comme un flambeau, il s’approprie Bouvier de manière un peu embarrassante. Son expression favorite est «comme disait Nicolas...». Il essaye de voyager léger (parce qu’on s’encombre toujours de trop de choses symbolisant le matérialisme occidental, nani nanère...), mais ne peut oublier la caution Bouvier. La route est comme un dessin en noir et blanc qu’il faut colorier avec le verbe de l’écrivain
Nicolas Bouvier défrichait la route et inventait un genre littéraire. Ses disciples contrefont pieusement l’épopée du maître et tentent de rivaliser d’élan poétique. A cet égard. Il est troublant de constater que Nomad’s Land se termine à Fort Galles, au Sri Lanka, où Bouvier s’est échoué, épuisé, dans une chambre pleine d’insectes. Cette macération dans la moiteur tropicale bruissant d’élytres, retentissant de «cymbales de chitine» lui a inspiré un de ses plus beaux textes, Le Poisson-Scorpion. Déjà porté à l’écran en 2005 par Christoph Kühn dans Nicolas Bouvier 22 Hospital Street. A son tour, Gaël Métroz filme les blattes et les scorpions de la chambre bleue. A son tour, il entérine l’échec du cinéaste éperdu d’admiration par rapport au verbe de son idole.
Gaël Métroz en a – comme disait Nicolas. Il sait tenir une caméra, il sait rencontrer les gens. Mais, il doit impérativement réfréner son pimpant rimbaldisme. Se souvenir de ce que le lui a soufflé l’oracle de Tabriz, «Tu as deux oreilles et une seule bouche. Donc tu dois écouter feux fois plus que tu ne parles». Il doit aussi s’affranchir de la tutelle de son auteur fétiche, aller voir ailleurs, chez les Patagons, les Mohicans ou les Burnaves, là où la main du Guide n’a jamais mis le pied et regarder de ses propres yeux, enfin débarrassé du filtre de L’Usage du Monde. Comme disait Nicolas...

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