Godard: Histoire(s) de désencombrement
Vive le consumérisme! Vive l'obsolescence programmée! "Nous sommes les champions de la production d'ordures" dit un TV addict avachi dans L'Incal de Moebius-Jodorowski.
Le magnétoscope a cessé de fonctionner il y a deux ans. Il était vieux, il ne servait plus guère, évincé par le lecteur de DVD de l'étagère du dessus. Et les cassettes VHS, plus anciennes encore, s'effaçaient tout doucement. Les films retournaient à l'ombre, au flou, à l'indifférencié. Mon Solaris de Tarkoski, acquis à prix d'or il y a quinze ans, était devenu verdâtre. Bon l'essentiel a été racheté en DVD – en attendant le blu-ray, le photoKub, la norme A-lien sup, le BL-ur P3, l'implant neuronal (prévu pour 2047, si nous ne sommes pas tous morts d'ici là…)
Bref. On désencombre. On fait tabula rasa. Aujourd'hui, c'était grand débarras dans ma rue. A la nuit tombante, j'ai sorti 20 m3 de trucs accummoncelés à la cave et au galetas depuis des années. Dont le vieux magnétoscope et trois cabas pleins de cassettes. Des dessins animés (Le Petit Dinosaure et la Vallée magique) qui faisaient les délices de neveux, de filleuls devenus grands sans un regard pour leur enfance, les ingrats, des raretés payées bonbon pour des besoins professionnels (La vengeance aux deux visages, de Marlon Brando), des films musicaux (The Yellow Shark du regretté Frank Zappa), des machins promotionnels encore sous cellophane ou jamais rembobinés…
La nuit est tombée. Brocanteurs et chiffonniers, qui sont à notre luxe ce que les rats sont à notre alimentation, des ombres effrayant les bourgeois mais sans lesquelles nous étoufferions sous les déchets, ont fait leur travail. Le vieux magnétoscope est parti avant même que j'aie fini d'empiler sur le trottoir un parasol troué, une machine a café court-circuitée, une tournebroche qui ne tourne plus rond, une desserte informatique bancale, un porte journaux déglingué, des pots cassés, des volumes de sagex...
Ce matin, toutes les VHS avaient disparu. Les chineurs ont tout embarqué, les Disney flous, le Tarkovski verdâtre, le Bulles d'utopie rescapées du 700e, le programme du Montreux Jazz Festival (avec son bonus Le tour du Haut-Lac avec la CGN)…Tout sauf une cassette, qui trônait, glorieuse et dérisoire sur son lit de tessons et de chiffons dans la claire lumière du matin: Histoire(s) de cinéma, de Jean-Luc Godard, magistrale relecture d'un siècle d'images animées!
Le cinéaste disait des douaniers qu'ils connaissaient son nom mais n'aient jamais vu ses films. Il est fort à parier qu'il en va de même pour les chiffonniers. Ils n'ont pas vu Pierrot le fou, ni Le Mépris, ni Sauve qui peut (la vie), ni Je vous salue Marie, ni bien sûr au grand jamais Histoire(s) de cinéma, mais ils savent que Godard ne fait plus d'entrées en salle, qu'on "n'y comprend rien" comme revendiquent fièrement les incultes et donc qu'il ne vaut pas un rond au bric-à-brac de Skopje. Alors ils ont pris le superflu et laissé l'essentiel. Ce chef-d'œuvre boudé par les brocanteurs de la nuit, ce film prodigieux dont l'ultime échelon de la société de consommation ne veut pas proclame l'avènement inéluctable du crépuscule sur le cinéma.

Dans l'avenir, il n'y aura plus qu'un seul film, et il ressortira tous les jours dans un nouveau format.
Rédigé par: Julien | le 09 mai 2008 à 14:22
J'espère que vous l'avez rentré dans la maison.
Rédigé par: Vincent | le 05 juin 2008 à 12:14