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Rendez-vous de juillet

Bon, ben c'est pas le tout. Il faut encore penser à se mettre au vert en plongeant dans le grand bleu. On se retrouve en juillet, du côté du NIFFF?
A plus, donc...Poogo bain

"Un Conte de Noël": attention, chef-d'oeuvre

Prologue

Deux retraitées assises au dernier rang de la petite salle des Galeries du cinéma avant la première séance lausannoise d'Un Conte de Noël d'Arnaud Desplechin:

- J'espère que c'est un bon film.

- Ils en disent du bien.

- D'ailleurs, il y a du monde.

- Catherine Deneuve, elle ne tourne que dans des bons films.

- Et puis elle est agréable à regarder.

- Elle est piquante, intelligente.

- Mais on ne la voit plus beaucoup.

- On se demande pourquoi…

 Conte noel 3

Le film

Au commencement était le deuil. Le petit Joseph avait 6 ans lorsque la leucémie l’a emporté. Jamais son ombre ne s’est dissipée. Quarante ans plus tard, «cet enfant qui n’a fait que mourir» hante les survivants, car Junon (Catherine Deneuve), la mère, atteinte de myélodysplasie, a besoin d’une greffe osseuse pour survivre. Des trois enfants, Henri (Mathieu Amalric) , Elizabeth (Anne Consigny) et Ivan (Melvil Poupaud), seul le premier est donneur compatible. Pas de chance: ce fils mal-aimé, écorché vif et tête à baffes, est banni de la famille depuis six ans, sur décret d’Elisabeth... Vu les circonstances, le paria bénéficie d’une dérogation pour assister à un réveillon venimeux.

Quatre ans après le formidable Rois et reine, Arnaud Desplechin assène un nouveau magistral chapitre à sa Comédie humaine. A la fois cocasse et tragique, cinématographiquement éblouissant et philosophiquement vertigineux, Un Conte de Noël tisse des correspondances troublantes entre le dérèglement cellulaire qu’est le cancer et les turbulences de la cellule familiale. Le réalisateur a basé ce portrait de clan avec faille sur La Greffe, un livre co-écrit par un psychanalyste et un chirurgien, établissant que «la greffe de la moelle osseuse déclenche immédiatement de la psychose».

Entouré  de comédiens au sommet de leur art, Arnaud Desplechin s’est donné un rôle minuscule mais hautement symbolique: celui de l’enfant mort depuis longtemps. Il se base sur un scénario d’une luxuriante richesse, guilloché de références multiples (jazz, hip-hop. musique indienne, Monteverdi, Vivaldi, Otis Reding, Duke Ellington, Nietzsche, Shakespeare, Fred Astaire…), pour mettre du sel sur les plaies et dire l’ineffable: la haine maternelle.

Maîtrisant parfaitement la grammaire cinématographique, le cinéaste fait feu de tout bois. Au début, il recourt au théâtre d’ombres pour donner quelques indications pratiques. Quatre photographies suffisent à résumer le climat de Noël et l’humeur des convives entre la cérémonie aigrelette de la remise des cadeaux et l'épreuve du repas. Parfois, un personnage s’adresse à la caméra: Junon-Deneuve présente sa maison, Henri-Amalric plonge son regard fiévreux dans l'objectif pour dire à haute voix les mots de discorde qu'il a envoyées sous pli la lettre qu'il à sa sœur. A la façon d’un orchestre de jazz (Mingus et Cecil Taylor contribuent à la bande son), chacun à droit à son solo. Sylvia (Chiara Mastroianni), en retrait au début du film, s'avance sur le devant de la scène. Elle pleure derrière une vitre dégoulinant de pluie. Elle vient de découvrir qu’elle ne saura jamais rien de sa vie parce que ce n’est pas sa vie. Elle va aller vers ce cousin qui l'aime depuis toujours…

A l'heure où tant d'incompétents, de rigolos, de vedettes du petit écran, de comiques et même Dany Boon s'improvisent cinéastes, Arnaud Desplechin rappelle que le cinéma, c'est un métier, un art, un langage. Qu'il ne s'agit pas de filmer une série de sketches amusants et de les appondre pour se réclamer du 7e art. Le cinéma, c'est brasser de la pâte humaine, plier la temporalité à son désir, ménager des zones d'ombre,retrouver son âme d'enfant (l'"évasion" d'Henri bourré par la face hivernale de la maison…), "filmer la mort au travail" comme disait Cocteau, oser la violence psychologique extrême sans pour autant renoncer à l'humour, oser écrire des textes qui s'apparentent à la poésie, oser bousculer les clichés… Un Conte de Noël, c'est un film immense, à la fois limpide et touffu, cruel et apaisant, une de ces œuvres propres à nous réconcilier avec le cinéma.

Conte noel 2 Fils indigne promu fils prodigue, Henri s’interroge : «Nous sommes ici en plein mythe, mais je ne sais pas lequel». Egarés dans leurs élucubrations généalogiques, les protagonistes transgressent les interdits et défient le déterminisme. Le père survit au fils, les enfants donnent la vie aux parents. Le spectre de l’inceste rôde, s’exprime dans son acception la plus physiologique: «Je n’aimerais pas qu’on m’injecte dans le corps cette chose blanche qui sortirait de toi», frémit Junon face à son fils honni, son sauveur.

Petits Prométhée des faubourgs, les convives de ce Noël de la dernière chance s’essaient à déterminer les probabilités de survie de Junon et, par-delà, prouver l’existence de Dieu en alignant des chiffres sur un tableau noir. Henri et Junon jouent la vie et la mort à pile ou face. Dans leurs cadres de bois suspendus aux murs des salons ou posés sur l'acajou des buffets, les ancêtres sourient, immatériels, réconciliés, jeunes à jamais. Mais les chromosomes des dieux lares continuent de bouillonner dans les veines de leurs descendants. Tel celui de Phèdre, demie sœur du Minotaure, le sang d'Henri, d'Elizabeth, d'Ivan charrie d’antiques malédictions qui déclenchent leucémie ou schizophrénie. L’onomastique répercute les mythes fondateurs de notre civilisation et toute une théologie fantasque: la mère a le nom de la reine du ciel, épouse de Zeus; le père (Jean-Paul Roussillon) s’appelle Abel, comme la victime du premier fratricide. Les enfants portent le nom de rois très chrétiens, les belles-filles, Sylvia et Faunia (Emmanuelle Devos), renvoient aux dryades du paganisme, les cousins, les neveux (Paul, Baptiste, Simon) à la tradition judéo-chétienne.

Ce réveillon plein de venin et de ressentiment, s’apparente autant à une tragédie grecque et qu'à une guerre de religions – d'ailleurs Junon surnomme Henri le "petit Juif", parce qu'il est l'errant, mais parce que c'est aussi le petit nom du capuchon radial qui fait si mal quand on le cogne... Le sacré et le profane se bousculent. A la messe de minuit succèdent la tournée des bars et l’adultère. Quant au miracle de Noël, il ressortit de l’acte chirurgical.

Arnaud Desplechin revendique l’influence de Saraband, le chant du cygne de Bergman. La maison familiale de Roubaix évoque aussi Malpertuis, havre ténébreux des anciens dieux qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Henri est peut-être un avatar lointain de Bellérophon, le héros grec qui finit estropié, solitaire et maudit après avoir dompté Pégase, le cheval ailé, et tué la Chimère, chèvre à tête de lion et queue de dragon.

Un Conte de Noël mentionne les deux créatures fabuleuses. La chimère désigne l’aberration génétique que peut entraîner une greffe ratée de la moelle. Et si les enfants mettent des plumes pour jouer aux Indiens, Paul, l’adolescent schizophrène, s’en colle deux dans le dos et dit «Je suis Pégase». Sa mère, la mélancolique, la vindicative Elisabeth, tire la conclusion: «Par peur de la mort, je demeurerai dans le pays inventé par mon fils. On peut toujours se dire qu’on n’a fait que dormir, et tout sera réparé»... Fondu au noir qui laisse le spectateur stupéfait, émerveillé…

Epilogue

Les deux vieilles dames se sont levées en ronchonnant un peu. Elles n'ont pas trop apprécié Un conte de Noël. Sans doute imaginaient-ils qu'elles allaient voir La Bûche 2. Or elles ont vu un chef-d'œuvre.

Rien

Et que se passe-t-il sur le front du cinéma?

Rien.

Ou si peu. Au festival de Cannes, Jack Black fait des grimaces, Angelina Jolie promène son gros ventre. Il n'y a plus de stars, juste des people, des portemanteaux, actrices de sitcom couvertes de bijoux aussi étincelants que leur orthodontie. Au Grand Journal de Canal +, étaient invités hier soir Gad Elmaleh, déguisé en Coco, et David Guetta, déguisé en lui même. Et aussi des danseurs avec une plume dans le cul et Jean-Claude Van Damme pour l'alibi intellectuel. Ah oui, il y a aussi eu Sabine Azéma venue promouvoir Le Voyage aux Pyrénées d'Arnaud et Jean-Marie Larrieu où elle tient le rôle d'une nymphomane qui a vu l'ours. Sous-entendus grivois, rires gras, tout le monde s'accorde pour dire que cette comédie est d'une drôlerie suprême. A en croire les extraits et parce qu'on a vu en son temps Peindre ou faire l'amour des deux frangins, on sait déjà qu'il n'en est rien, que ce film terne et vulgaire sortira début juillet dans l'indifférence générale, mais la télévision n'a pas à faire de la critique juste de la promotion. Tout est bon! Toutest superdrôle et les femmes tiennent merveilleusement leur rôle de potiches. Vive la grande fête du cinéma (en attendant la grande fête du foot le mois prochain)! Rigolez! Consommez!

Pendant ce temps, ailleurs, il ne se passe rien. Aucun nouveau film. C'est le silence qui précède l'orage Indiana Jones. Profitons-en pour nous promener dans les bois.

Godard: Histoire(s) de désencombrement

Godard_histoires_1 Vive le consumérisme! Vive l'obsolescence programmée! "Nous sommes les champions de la production d'ordures" dit un TV addict avachi dans L'Incal de Moebius-Jodorowski.

Le magnétoscope a cessé de fonctionner il y a deux ans. Il était vieux, il ne servait plus guère, évincé par le lecteur de DVD de l'étagère du dessus. Et les cassettes VHS, plus anciennes encore, s'effaçaient tout doucement. Les films retournaient à l'ombre, au flou, à l'indifférencié. Mon Solaris de Tarkoski, acquis à prix d'or il y a quinze ans, était devenu verdâtre. Bon l'essentiel a été racheté en DVD – en attendant le blu-ray, le photoKub, la norme A-lien sup, le BL-ur P3, l'implant neuronal (prévu pour 2047, si nous ne sommes pas tous morts d'ici là…)

Bref. On désencombre. On fait tabula rasa. Aujourd'hui, c'était grand débarras dans ma rue. A la nuit tombante, j'ai sorti 20 m3 de trucs accummoncelés à la cave et au galetas depuis des années. Dont le vieux magnétoscope et trois cabas pleins de cassettes. Des dessins animés (Le Petit Dinosaure et la Vallée magique) qui faisaient les délices de neveux, de filleuls devenus grands sans un regard pour leur enfance, les ingrats, des raretés payées bonbon pour des besoins professionnels (La vengeance aux deux visages, de Marlon Brando), des films musicaux (The Yellow Shark du regretté Frank Zappa), des machins promotionnels encore sous cellophane ou jamais rembobinés…

La nuit est tombée. Brocanteurs et chiffonniers, qui sont à notre luxe ce que les rats sont à notre alimentation, des ombres effrayant les bourgeois mais sans lesquelles nous étoufferions sous les déchets, ont fait leur travail. Le vieux magnétoscope est parti avant même que j'aie fini d'empiler sur le trottoir un parasol troué, une machine a café court-circuitée, une tournebroche qui ne tourne plus rond, une desserte informatique bancale, un porte journaux déglingué, des pots cassés, des volumes de sagex...

Ce matin, toutes les VHS avaient disparu. Les chineurs ont tout embarqué, les Disney flous, le Tarkovski verdâtre, le Bulles d'utopie rescapées du 700e, le programme du Montreux Jazz Festival (avec son bonus Le tour du Haut-Lac avec la CGN)…Tout sauf une cassette, qui trônait, glorieuse et dérisoire sur son lit de tessons et de chiffons dans la claire lumière du matin: Histoire(s) de cinéma, de Jean-Luc Godard, magistrale relecture d'un siècle d'images animées!

Le cinéaste disait des douaniers qu'ils connaissaient son nom mais n'aient jamais vu ses films. Il est fort à parier qu'il en va de même pour les chiffonniers. Ils n'ont pas vu Pierrot le fou, ni Le Mépris, ni Sauve qui peut (la vie), ni Je vous salue Marie, ni bien sûr au grand jamais Histoire(s) de cinéma, mais ils savent que Godard ne fait plus d'entrées en salle, qu'on "n'y comprend rien" comme revendiquent fièrement les incultes et donc qu'il ne vaut pas un rond au bric-à-brac de Skopje. Alors ils ont pris le superflu et laissé l'essentiel. Ce chef-d'œuvre boudé par les brocanteurs de la nuit, ce film prodigieux dont l'ultime échelon de la société de consommation ne veut pas proclame l'avènement inéluctable du crépuscule sur le cinéma.

"27 Dresses": du venin dans le marshmollow

27dresses Suprême de nunucherie romantique américaine dans lequel une jeune femme additionne les rôles de demoiselle d'honneur sans trouver à se marier, 27 Dresses est arrivé sur les écrans européens à la suite d'un contresens, d'un bug dans la distribution. L'écoeurement que ce navet hyperglycémique provoque sur le spectateur se dissipe vite. Mais une phrase reste.

A sa sœur cadette délurée qui, revenue d'un long séjour à Venise, drague le patron dont elle est amoureuse en secret depuis des années, l'héroïne en colère lance: "Ce n'est pas un de tes amis européens de merde, c'est une personne de qualité ("a good person")". La venimeuse remarque est une déclaration de guerre. Dans l'optique de cette bluette pour Barbie qu'est 27 Dresses, l'Europe s'avère un vaste bordel fréquenté par des païens carnivores et queutards alors que le patron de Jane, végétarien convaincu, est bon. Aux "amis européens de merde" de renvoyer vite fait à Hollywood cette sécrétion gluante…

"Iron Man": dur dehors, mou dedans

Ironman1td3Attention un superhéros peut en cacher un autre: on a eu les superstars, Superman, Batman et Spider-Man, et les viennent ensuite, X-Men, Daredevil, Fantastic 4. Le filon n'est pas près de s'épuiser. Voici Iron Man, autre fleuron des comics anticommunistes qui fleurissaient sur papier cheap au début des années 80.

Contrairement à ses collègues mutants, Tony Stark n'a pas de superpouvoirs. Sans son armure volante, il est comme un bernard-l'hermite arraché à sa coquille: tout mou et vulnérable. Il est aussi comme la politique de Bush: offensive à l'extérieur (Irak), invertébrée à l'intérieur (crise des subprimes)... Mais il est superintelligent et superiche. Fabriquant d'armes cynique et porté sur la boisson, il est enlevé par un génie du mal asiatique. Pour s'évader, il construit une armure hi-tech qu'il enfile ensuite pour combattre les vilains et les Rouges.

Le film de Jon Favreau recontextualise ce pitch dans notre joyeux 21e siècle. Tony Stark est enlevé par des taliban. Dans sa grotte de Bamyian, il se forge une armure avec des boîtes de conserve et s'échappe dans un délire pyrotechnique. De retour aux Etats-Unis, il crée une version améliorée de son exosquelette. Il met une pâtée aux barbus basanés. Et puis il prend conscience que vendre des armes, c'est pas bien. Il entre alors en conflit avec Obadiah Stane, son père adoptif (dont on se méfie depuis le début du film puisqu'il est chauve est barbu), dans un conflit oedipien qui se règle sur le mode bruyant des Transformers.

Iron_man_downey Ne boudons pas notre plaisir. Eu égard à certains désastres (Fantastic 4, X-Men…), ce produit tient la route. Sans atteindre aux sommets de Batman returns (Tim Burton) ou Batman begins (Christopher Nolan), il se situe au niveau honorable de Hulk ou de Spider-Man 2. L'humour rehausse un scénario classique, le patriotisme supporte une touche ironique (l'essence de l'Amérique tient dans un cheeseburger). Et puis, il y a surtout Robert Downey Jr. Comédien remarquable, il donne au héros une touche d'inquiétude et de cynisme très séduisante.

Iron Man recèle une dimension symbolique troublante: pour empêcher que les éclats de grenade fichés dans sa poitrine ne lui crèvent le cœur, Tony Stark s'est installée sur le sternum un cercle d'iridium magnétique qui, si j'ai bien compris, lui donne aussi l'énergie que requiert la manipulation de l'exosquelette. En fait, ce pacemaker survolté se substitue à son cœur. Tony Stark, l'homme de fer, a un cœur métallique. Et pourtant, il a du cœur puisqu'il s'oppose au complexe militaro-industriel... Ce qui sous-entend qu'il y a de l'humanité dans la machine.

Au cours d'une scène qui devrait être classée X, la jolie assistante (Gwyneth Paltrow) de Tony Stark l'aide à changer les piles (là, je vulgarise) de sa pompe énergétique. Elle plonge sa main menue dans la poitrine de son boss pâmé, ô fascinante hybridation de poumon d'acier, de transplantation cardiaque et de fist fucking… Les films de superhéros réservent toujours d'étonnantes surprises.