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"Un Conte de Noël": attention, chef-d'oeuvre

Prologue

Deux retraitées assises au dernier rang de la petite salle des Galeries du cinéma avant la première séance lausannoise d'Un Conte de Noël d'Arnaud Desplechin:

- J'espère que c'est un bon film.

- Ils en disent du bien.

- D'ailleurs, il y a du monde.

- Catherine Deneuve, elle ne tourne que dans des bons films.

- Et puis elle est agréable à regarder.

- Elle est piquante, intelligente.

- Mais on ne la voit plus beaucoup.

- On se demande pourquoi…

 Conte noel 3

Le film

Au commencement était le deuil. Le petit Joseph avait 6 ans lorsque la leucémie l’a emporté. Jamais son ombre ne s’est dissipée. Quarante ans plus tard, «cet enfant qui n’a fait que mourir» hante les survivants, car Junon (Catherine Deneuve), la mère, atteinte de myélodysplasie, a besoin d’une greffe osseuse pour survivre. Des trois enfants, Henri (Mathieu Amalric) , Elizabeth (Anne Consigny) et Ivan (Melvil Poupaud), seul le premier est donneur compatible. Pas de chance: ce fils mal-aimé, écorché vif et tête à baffes, est banni de la famille depuis six ans, sur décret d’Elisabeth... Vu les circonstances, le paria bénéficie d’une dérogation pour assister à un réveillon venimeux.

Quatre ans après le formidable Rois et reine, Arnaud Desplechin assène un nouveau magistral chapitre à sa Comédie humaine. A la fois cocasse et tragique, cinématographiquement éblouissant et philosophiquement vertigineux, Un Conte de Noël tisse des correspondances troublantes entre le dérèglement cellulaire qu’est le cancer et les turbulences de la cellule familiale. Le réalisateur a basé ce portrait de clan avec faille sur La Greffe, un livre co-écrit par un psychanalyste et un chirurgien, établissant que «la greffe de la moelle osseuse déclenche immédiatement de la psychose».

Entouré  de comédiens au sommet de leur art, Arnaud Desplechin s’est donné un rôle minuscule mais hautement symbolique: celui de l’enfant mort depuis longtemps. Il se base sur un scénario d’une luxuriante richesse, guilloché de références multiples (jazz, hip-hop. musique indienne, Monteverdi, Vivaldi, Otis Reding, Duke Ellington, Nietzsche, Shakespeare, Fred Astaire…), pour mettre du sel sur les plaies et dire l’ineffable: la haine maternelle.

Maîtrisant parfaitement la grammaire cinématographique, le cinéaste fait feu de tout bois. Au début, il recourt au théâtre d’ombres pour donner quelques indications pratiques. Quatre photographies suffisent à résumer le climat de Noël et l’humeur des convives entre la cérémonie aigrelette de la remise des cadeaux et l'épreuve du repas. Parfois, un personnage s’adresse à la caméra: Junon-Deneuve présente sa maison, Henri-Amalric plonge son regard fiévreux dans l'objectif pour dire à haute voix les mots de discorde qu'il a envoyées sous pli la lettre qu'il à sa sœur. A la façon d’un orchestre de jazz (Mingus et Cecil Taylor contribuent à la bande son), chacun à droit à son solo. Sylvia (Chiara Mastroianni), en retrait au début du film, s'avance sur le devant de la scène. Elle pleure derrière une vitre dégoulinant de pluie. Elle vient de découvrir qu’elle ne saura jamais rien de sa vie parce que ce n’est pas sa vie. Elle va aller vers ce cousin qui l'aime depuis toujours…

A l'heure où tant d'incompétents, de rigolos, de vedettes du petit écran, de comiques et même Dany Boon s'improvisent cinéastes, Arnaud Desplechin rappelle que le cinéma, c'est un métier, un art, un langage. Qu'il ne s'agit pas de filmer une série de sketches amusants et de les appondre pour se réclamer du 7e art. Le cinéma, c'est brasser de la pâte humaine, plier la temporalité à son désir, ménager des zones d'ombre,retrouver son âme d'enfant (l'"évasion" d'Henri bourré par la face hivernale de la maison…), "filmer la mort au travail" comme disait Cocteau, oser la violence psychologique extrême sans pour autant renoncer à l'humour, oser écrire des textes qui s'apparentent à la poésie, oser bousculer les clichés… Un Conte de Noël, c'est un film immense, à la fois limpide et touffu, cruel et apaisant, une de ces œuvres propres à nous réconcilier avec le cinéma.

Conte noel 2 Fils indigne promu fils prodigue, Henri s’interroge : «Nous sommes ici en plein mythe, mais je ne sais pas lequel». Egarés dans leurs élucubrations généalogiques, les protagonistes transgressent les interdits et défient le déterminisme. Le père survit au fils, les enfants donnent la vie aux parents. Le spectre de l’inceste rôde, s’exprime dans son acception la plus physiologique: «Je n’aimerais pas qu’on m’injecte dans le corps cette chose blanche qui sortirait de toi», frémit Junon face à son fils honni, son sauveur.

Petits Prométhée des faubourgs, les convives de ce Noël de la dernière chance s’essaient à déterminer les probabilités de survie de Junon et, par-delà, prouver l’existence de Dieu en alignant des chiffres sur un tableau noir. Henri et Junon jouent la vie et la mort à pile ou face. Dans leurs cadres de bois suspendus aux murs des salons ou posés sur l'acajou des buffets, les ancêtres sourient, immatériels, réconciliés, jeunes à jamais. Mais les chromosomes des dieux lares continuent de bouillonner dans les veines de leurs descendants. Tel celui de Phèdre, demie sœur du Minotaure, le sang d'Henri, d'Elizabeth, d'Ivan charrie d’antiques malédictions qui déclenchent leucémie ou schizophrénie. L’onomastique répercute les mythes fondateurs de notre civilisation et toute une théologie fantasque: la mère a le nom de la reine du ciel, épouse de Zeus; le père (Jean-Paul Roussillon) s’appelle Abel, comme la victime du premier fratricide. Les enfants portent le nom de rois très chrétiens, les belles-filles, Sylvia et Faunia (Emmanuelle Devos), renvoient aux dryades du paganisme, les cousins, les neveux (Paul, Baptiste, Simon) à la tradition judéo-chétienne.

Ce réveillon plein de venin et de ressentiment, s’apparente autant à une tragédie grecque et qu'à une guerre de religions – d'ailleurs Junon surnomme Henri le "petit Juif", parce qu'il est l'errant, mais parce que c'est aussi le petit nom du capuchon radial qui fait si mal quand on le cogne... Le sacré et le profane se bousculent. A la messe de minuit succèdent la tournée des bars et l’adultère. Quant au miracle de Noël, il ressortit de l’acte chirurgical.

Arnaud Desplechin revendique l’influence de Saraband, le chant du cygne de Bergman. La maison familiale de Roubaix évoque aussi Malpertuis, havre ténébreux des anciens dieux qui ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes. Henri est peut-être un avatar lointain de Bellérophon, le héros grec qui finit estropié, solitaire et maudit après avoir dompté Pégase, le cheval ailé, et tué la Chimère, chèvre à tête de lion et queue de dragon.

Un Conte de Noël mentionne les deux créatures fabuleuses. La chimère désigne l’aberration génétique que peut entraîner une greffe ratée de la moelle. Et si les enfants mettent des plumes pour jouer aux Indiens, Paul, l’adolescent schizophrène, s’en colle deux dans le dos et dit «Je suis Pégase». Sa mère, la mélancolique, la vindicative Elisabeth, tire la conclusion: «Par peur de la mort, je demeurerai dans le pays inventé par mon fils. On peut toujours se dire qu’on n’a fait que dormir, et tout sera réparé»... Fondu au noir qui laisse le spectateur stupéfait, émerveillé…

Epilogue

Les deux vieilles dames se sont levées en ronchonnant un peu. Elles n'ont pas trop apprécié Un conte de Noël. Sans doute imaginaient-ils qu'elles allaient voir La Bûche 2. Or elles ont vu un chef-d'œuvre.

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Commentaires

En général, j'adore vos critiques et me sens toujours "en phase" mais là... Je dois être totalement idiote (et c'est l'avis de la plupart de mes amis qui eux aussi adorent Desplechin), mais je me suis ennnnnnnnuyée (je reste polie) au point d'être tentée de quitter la salle ... De toutes façons, je n'ai même pas compris votre analyse ! C'est peut-être un chef d'oeuvre, mais alors bien élitiste. Non non, je n'ai pas préféré les Chtis !

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