Dead Bones: polémique sanglante
Western cannibale puéril, Dead Bones ne mérite guère qu'on s'y attarde. Mais comme le court métrage d'Olivier Béguin fait polémique – enfin puisque quelques amis et collaborateurs du réalisateur volent à son secours - quelques précisions s'imposent. L'entreprise a été conçue "pour l'amour du genre et pour le challenge". Fort bien. Quel(s) genre(s)? Deux "Thèmes propres au cinéma italien des années 70", soit le western et le film de cannibales. Admettons que Sergio Leone ait produit (dans les années 60) quelques films formidables et insufflé au western une énergie nouvelle qui profitera à Sam Peckinpah et à Clint Eastwood. Quant aux films de cannibales, méritent-ils de figurer au panthéon du cinéma italien? Dans les années 70, Fellini tournait Amarcord, Ettore Scola Une Journée particulière…
Alors, à quoi bon tourner un western cannibale? Que peut-on imaginer de plus débile que trois cow-boys friands de viande humaine? A quoi bon dépenser de l'argent pour aller en Espagne trouver un décor de pacotille? Pourquoi ces types sont-ils cannibales? Il n'y a aucune explication psychologique, sociologique, culturelle, juste le plaisir benêt du gore. Dans Ravenous, autre film traitant d'anthropophagie dans l'Ouest américain, la réalisatrice Antonia Bird contextualisait avec quand même plus de finesse la cannibalisme. Dans Dead Bones, franchement… Supposons que le réalisateur soit dévoré par l'envie de tourner une histoire sur le thème. Pourquoi la situer dans l'Ouest américain? N'y a-t-il pas au-dessus de Neuchâtel des sombres montagnes, des gorges, des grottes, des glaciaires? En certaines criques du lac, les descendants des lacustres ne s'adonnent-ils pas encore à d'antiques rituels païens? Avec un peu d'imagination, on pouvait produire un film moins prétentieux et plus original. C'est quoi le scénario de Dead Bones? Un chasseur de primes reçoit un coup sur le crâne, reprend connaissance dans le garde-manger, s'évade en tuant tout le monde… Il faut bien reconnaître que cette intrigue est d'une indigence grave – pour ne pas employer le mot "nul" qui agace. Que reste-t-il? Une jambe coupée, une main éclatée. Spectacle réjouissant… (oui, les effets spéciaux sont réussis. Dommage: on tend à détourner le regard, car ce n'est pas bien plaisant à voir).
Le son est nul, euh, d'une qualité nettement insatisfaisante. On se fout d'apprendre que le "mixage n'a pas pu être effectué car la personne en charge du son n'a pas livré dans les temps", comme on s'en foutrait de savoir que le neveu du chef opérateur a eu la scarlatine. Le spectateur veut voir un produit fini, il n'a que faire d'excuses. Ce genre d'arguments relève de l'amateurisme. Un conseil: ne salissez pas l'image, il y a déjà assez de sang à l'écran…
Dead Bones n'a pas bénéficié de l'aide de l'OFC. C'est encore heureux! Le scandale serait que l'OFC dépense de l'argent pour qu'une poignée de vieux adolescents se fasse plaisir en tournant un film de nerds.
Histoire zen pour finir. Un apprenti poète avait écrit: "Une libellule rouge Je lui arrache les ailes Un piment". Le maître l'a repris: "Un piment rouge Je lui offre des ailes Une libellule". Car la poésie doit procéder d'un mouvement ascendant. Le cinéma fantastique aussi. Il n'y a pas le début de la moindre dimension spirituelle dans Dead Bones, juste des tortures, des mutilations, des meurtres agrémenté de cette touche de cynisme qui est la marque imbécile du gore. Quand Saint Barbe de Cédric Louis et Claude Barras évoque de façon tendre et humoristique la vie après la mort, ou comment le poil au menton du grand-père vient au crâne du fiston, Dead Bones affiche son matérialisme abject: des corps brisés, ensanglantés, la violence, la mort, et la souffrance ravalée au rang de gimmick. Oui, Dead Bones est le plus mauvais des dix Swiss Shorts présentés au NIFFF parce qu'il ne ménage aucune ouverture vers l'étange, l'ambiguïté, et n'introduit aucune forme de rupture dans la réalité. Ken Foree et Arie Verveen (c'est qui?) l'ont aimé? Grand bien leur fasse. Ce jugement nous renseigne toutefois davantage sur le mauvais goût de ces acteurs de troisième zone que sur la qualité de Dead Bones.
