Les hasards des sorties amènent simultanément Trip to Asia sur les écrans et Buena Vista Social Club at Carnegie Hall sur les platines. Les 128 musiciens de l'Orchestre philharmonique de Berlin sont filmés pendant leur tournée asiatique par Thomas Grube; les vétérans de la musique cubaine, rassemblés par Ry Cooder, sont enregistrés à New York lors du concert historique de juillet 98. Un gouffre infiniment plus large, plus profond et plus amer que l'Atlantique sépare les deux ensembles.
Les musiciens classiques sont tous malheureux, sans exception. Face à la caméra, ces infirmes du bonheur, ces autistes racontent leur enfance difficile. Je bégayais, on se moquait de moi, le hautbois m'a sauvé... J'étais la grosse de la classe, heureusement que j'ai rencontré le cor... Nouvellement admise au sein du prestigieux ensemble, la joueuse de piccolo est mobbée: on critique son jeu, son attitude, elle ne sait pas si elle pourra rester. Ils avouent vivre avec la peur au ventre. Ils se stressent à mort pour déchiffrer des partitions incroyablement ardues. Ils donnent des master class à des virtuoses qui leur ressemblent, de jeunes Chinois raides comme de manche à balais qui s'accrochent à leur instrument comme à une planche de salut. Portés par la volonté de vaincre, ces musiciens d'élite interprètent sous la direction de Simon Rattle, chef extatique et visiblement fou de lui-même, des pièces musicale d'une complexité rebutante: c'est un peu comme de suivre une partie d'échecs quand on n'a qu'une connaissance relative des règles du jeu.
Ils ont 80 balais et plus. Ils ont mangé de la vache enragée. La musique, ils l'ont apprise dans la rue, en tapant sur des bidons, en grattant des guitares de fortune, et puis en chantant dans les bodegas et les bordels. La révolution castriste les a réduits au silence. Avec ses cuivres coruscants, ses friselis de percussions, ses cordes enchanteresses, le piano sublime de Ruben Gonzales, la guitare de Compay Segundo, la voix veloutée d'Amara Portuondo et d'Ibrahim Ferrer, la musique belle est comme une vague dans le soleil coucnant, souple comme une palme dans l'alizé, juteuse comme un ananas. Elle donne envie de boire du rhum et de courir après les filles. En 2005, trois semaines avant sa mort, Ibrahim Ferrer jouait à Montreux. Il marchait à petits pas, mais sa voix vibrait d'une chaleur immarcescible. A un moment, il a dansé. Droit comme un i sous sa gapette, le vieux marlou a fait quelques pas de côtés, roulé un peu des épaules, adressé une œillade de velours à la percussionniste. Délaissant ses congas, la jeune femme s'est avancée sur le devant de la scène, sa croupe et sa poitrine faisaient des huit (dans le sens opposé). Sacré Ibrahim: à 78 ans, il allumait encore les frangines. Trop la classe!
La musique du Buena Vista Social c'est la séduction, le sexe, la vie, la liberté. Celle du Philharmonique de Berlin est élitaire et mortifère.
