Après d’inoffensives mondanités, blablateries creuses et traits d’esprit sur les marches du théâtre que rapporte fièrement l’envoyé spécial de Canal +,
un simple prénommé Laurent la cérémonie commence sur une note grave:
en voix off, Fanny Ardant lit une lettre de François Truffaut à Georges
Cravenne, créateur de l’Académie des Césars récemment disparu. Les morts parlent aux morts, y a de la joie...
Mais la présidente Charlotte Gainsbourg vient d’une voix blanche ouvrir la Soirée. Elle se souvient quand, exquise esquisse et délicieuse enfant, elle a reçu de son césar du meilleur espoir. Elle répète le joli mot de Coluche: "On sait qu’il faut toujours remercier Claude Berri". L'ombre du parrain du cinéma français a a flotté sur l soirée.
Elle n'a pas empêché le maître de cérémonie, Antoine de Caunes, de faire le guignol. Il prend la parole avec une voix de Mickey, puis danse Singin' in the Rain et finit trempé. Essoufflé quand même, le joyeux drille salue Mme le ministre de la…tchoum!, culture, ainsi que la fine fleur de la culture française, et encore les invités d’honneur, Emma Thompson, Dustin Hoffman et bien sûr Sean Penn. «You were fucking great», rajoute-t-il dans la langue de Tenessee Williams, mais l’interprète oscarisé de Milk ne percute pas, le décalage linguistique reste trop fort. Marrant comme les Français restent indécrottablement provinciaux par rapport à l’Amérique. Et complexés: «Si Walt Disney avait fait carrière en France, il aurait fabriqué des pièges à souris», lance de Caunes. Plus tard, on apprendre que le film préféré de Dustin Hoffman est français: il s'agit des Enfants du Paradis...
La soirée se découle sous les auspices réunis de la dérision, de l'émotion, de l'insolence et de l'ennui - trois heures, c'est long. On rigole de la crise (cette année les statuettes sont seulement prêtées...), on se gausse de la ministre de la culture. «Comment, Madame la Ministre? Vous voulez savoir si AC/DC a joué Highway to Hell. Oui. Vous vous intéressez au rock? c'est bien. J’ai lu dans une gazette que vous rêviez d’être Ketih Richards. Vous avez déjà la coupe Brian Jones”. Les trémolos dans les remerciements et le culte des morts s'accomodent aussi bien que l'esprit frondeur que du délire comique. Entre le rire et les larmes, les Césars n'ont jamais tranché. Les sketches au premier, deuxième et cinquième degré abondent. Florence Foresti se met en scène au gré d'un scénario qui oblige Sean Penn à l'embrasser; déchaînée dans sa redingodte harrypotterienne sur laquelle cascadent les pampilles d’un jabot blanc, Emma Thompson fait une danse sémaphorique avec deux fanions tricolores pour introduire l’hommage à Dustin Hoffman; Elie Semoun se travestit en Tootsie... On dénonce le politiquement correct, ce fléau qui pousse à dire "film de petite durée" pour court métrage, "film de couleur" pour film noir et "film issu de l’immigration" pour film étranger.
La première gagnante de la soirée est Elsa Zylberstein, meilleure actrice dans un second rôle pour Il y a longtemps que je t'aime. Elle pleure à gros bouillons, les larmes giclent à l’horizontale. "Ça commence fort", relève le facétieux de Caunes. Elle scande des remerciements extatiques. Cela dit, elle est très bonne dans le beau mélodrame de Philippe Claudet, mais on aurait pu lui préférer Anne Consigny, inouïe en sœur vindicative dans Un conte de Noël ou Jeanne Balibar dans Sagan, parce que c’est Jeanne Balibar.
Meilleur espoir masculin: Marc-André Grondin dans Le Premier Jour du reste de ta vie. Voilà, bravo, on en reparle dans cinq, dix ou vingt ans.
Meilleur montage: Sophie Reine pour Le Premier Jour du reste de ta vie.
Julie Depardieu, craquante sous son petit chapeau de ramoneur farfelu, évoque l’âme de son frère Guillaume, disparu en novembre. Elle lève son œil délavé vers le ciel d’où il la regarde peut-être et annonce le césar du meilleur acteur dans un second rôle: Jean-Paul Roussillon pour Un conte de Noël. Rien à dire: le «crapaud humain», pour reprendre l'expression cruelle du New Yorker, est bouleversant dans ce qui reste le meilleur film de 2008.
La phrase récurrente des Césars depuis 1975 a été «Je remercie Claude Berri». Elle résonne à nouveau dans un montage d'hommages et d'extraits de l’œuvre de l'acteur, réalisateur et producteur disparu au début de l'année, du Vieil Homme et l’Enfant à Tess, en passant par Germinal et Astérix, Gazon Maudit, La Graine et le Mulet... Ses deux fils peinent à retenir leurs larmes tandis que la salle debout applaudit longuement le parrain défunt. Sûr que le cinéma français ne sera plus jamais le même, maintenant qu’il a perdu son moteur principal - et aussi le moteur latéral, Christian Fechner, l'autre poids lourd de la production française...
De Caunes remercie l’Italie d’avoir offert Monica Bellucci à la France, se rachetant par ce geste de toutes ses berlusconneries ainsi que les dérives papales consistant à réintégrer dans le sein de l’Eglise un évêque négationniste. La pulpeuse Italienne annonce le meilleur film étranger: Valse avec Bachir d'Ari Folman. Le dessin animé réaliste bat donc Gomorra, de Matteo Garrone, Le silence de Lorna, des frères Dardenne, Two Lovers, de James Gray, Eldorado de Bouli Lanners, There Will Be Blood, de Paul Thomas Anderson, Into the Wild de Sean Penn. «Je tiens à rassurer tout le monde: les films étrangers ne seront pas reconduit à la frontière», précise le maître de cérémonie.
Meilleure adaptation: Laurent Cantet, François Begaudeau et
Robin Campillo pour Entre les murs, déjà Palme d’or à Cannes.
Baroud en
coulisses. Un forcené se rue sur la scène. Il porte une veste de smoking et sur
un pantalon de training orange. C'est Dany Boon. L'auteur de Bienvenue chez les Chtis, le phénomène économique de 2008 avec ses 20, 4 millions d'entrées, a défrayé la chronique en dénonçant l'ostracisme dont il se sent victime: son blockbuster franchouillard n'a été nominé que dans la catégorie du meilleur scénario. Il renâclait vilain, le Dany. Exigeait sa statuette. Promettait de bnoycotter le grand rendez-vous des professionnels de la profession. Demandait urbi et orbi s'il ne fallait pas créer une catégorie réservée aux films de comédie (pourquoi pas un prix du Meilleur film comique dans lequel on trempe une tartine de maroilles dans un bol de café au lait?). Que s'est-il passé? Le comédien a-t-il senti que ses caprices lui aliénait la sympathie du public? Ou tout ce bigntz n'a-t-il été qu'un canular, une stratégie de communication? Le voici, faisant amende honorable: "J’étais chez moi, devant la télé, je me suis dit c’est trop con, j’y
vais. Je ne boude pas au contraire". La vérité sur cette polémique, dit-il, c'est son conseiller en communication qui lui a monté le bourrichon en lui disant "Si à 40 ans tu
n’as pas de césar, tu as raté ta vie”... Et pan dans les gencives de Séguéla! Plus tard, l
es jeunes comédiens d’Entre les Murs remercient Sean Penn qui leur a porté chance à Cannes. «Vous ne voulez pas devenir president pour de vrai? Parce nous on aimerait bien changer…», lancent les perfides enfants. Et pan dans les gencives à Sarkozy...
Meilleur premier film: Il y a longtemps que je t'aime de Philippe Claudel. Très beau, sensible, émouvant avec une fin malheureusement ratée.
Meilleur son : Jean Minondo, Gérard Hardy, Alexandre Widmer, Loïc Prian, François Groult et Hervé Buirette pour Mesrine.
Meilleurs costumes : Madeline Fontaine pour Séraphine...
Meilleur scénario original : Marc Abdelnour et Martin Provost pour Séraphine...
Meilleure photographie: Laurent Brunet pour Séraphine...
Meilleure musique originale: Michael Galasso pour Séraphine...
Meilleur film documentaire: Les Plages d'Agnès d'Agnès Varda
Meilleurs décors: Thierry François pour Séraphine...
Meilleur espoir féminin: Déborah François dans Le Premier Jour du reste de ta vie
Les plaisanteries les moins longues étant les plus courtes et comme ce n’est pas la taille qui importe, la soirée commence à s’éterniser avec le sketch longuet que Julie Ferrier consacre au court métrage: Les Miettes de Pierre Pinaud. Les (télé)spectateurs n'en peuvent plus. On ne rit plus. On a envie de regarder un film kurde, ou d'aller au lit, ou de relire le Wir Sprechen Deutsch, mais il faut aller jusqu'au bout, accéder enfin aux catégories suprêmes. Le laius de Carole Bouquet sur ces «magiciens» que sont les réalisateurs nous tombe dessus. On presse frénétiquement la touche avance rapide de la télécommande, mais c’est celle pour le dvd . Jean-François Richet est sacré meilleur réalisateur pour Mesrine. Pourquoi pas. Même si Laurent Cantet pour Entre les murs, Martin Provost pour Séraphine et surtout Arnaud Desplechin pour Un conte de Noël l'auraient davantage mérité.
La superbe Diana Kruger cesse pendant cinq minutes de coller à Sen Penn pour aller annoncer que le meilleur acteur est Vincent Cassel pour Mesrine. Le comédien remercie le fils de Claude Berri, son producteur, et fait projeter un extrait du Farceur dans lequel son papa à lui, Jean-Pierre Cassel, fait des claquettes, jeune séducteur à jamais. Salut nos disparus! Mais au moins on a échappé au plus grave du pathos avec une récompense posthume pour Guillaume Depardieu. Bref, Vincent Cassel n’a pas volé sa statuette. Mais de toute façon, dès l’instant où le fabuleux Mathieu Amalric n’étaIit pas nominé pour sa prestation dans Un conte de Noël, les dés sont pipés.
Lambert Wilson prononce l’éloge des comédiennes et la Meilleure actrice est: Yolande Moreau pour Séraphine . L'étrange clown rejoint Catherine Deneuve, Nathalie Baye dans le club très fermés des multicésarisée. Elle a cousu sa propre robe. C'est son anniversaire. Elle est simple, lunaire, décalée, comme une créature de contes de fées peinte par Ensor. Elle tient son césar comme une bûche, elle rigole «Je vais pouvoir alimenter mon ego pour la fin de l’hiver». Quand elle emploie le mot «amour», amour du cinéma, amour des gens, ce terme galvaudé sonne juste. elle raconte que Martin Provost, le réalisateur de Séraphine l'a abordée dans la supérette de sa région. «Le super U est fermé mais je vais encore de temps en temps au monoprix», conclut Yolande «Deschiens» Moreau.
Last but not least. Le Meilleur film français de l'année est enfin désigné: il s'agit de... Séraphine de Martin
Provost. Grand vainqueur de l'édition 2009 avec sept césars ! Bravo. C'est un petit film magnifique, relatant de façon sobre à travers des images savamment composées la vie misérable, l'oeuvre flamboyante et l'internement inéluctable de Séraphine de Senlis (1864-1942). Lavandière, femme de ménage, elle fouille la vase des étang et vole du sang à la boucherie pour faire les couleurs qui lui servent à peindre des fruits comme des yeux et des fleurs comme des oiseaux. Puissamment incarnée par Yolande Moreau, corps pesant, regard myosotis, cette sainte et martyre de l’art brut nous élève et nous bouleverse. «Je voudrais remercier Séraphine qui a disparu dans la crise de 29. Et visiblement celle qui vient d’arriver lui a porté chance». Ce film inspiré, porté par la splendeur de la nature et la foi créatrice appartient à ses œuvres susceptibles de nous rendre plus fort dans les périodes troublées que nous affrontons..
Gloire aux vainqqueurs et gloire aux vaincus ! lance Antoine de Caunes en guise de mot de la fin. Oui, bravo à Séraphine. Mais quel malheur que le plus beau film de l'année, Un conte de Noël, d'Arnaud Desplechin, reparte aussi bredouille.
