Paraphrasant Les Inrockuptibles qui affirme en une que Milk est le premier film de l’ère Obama, nous certifions ici que le Quartz 2009 est le premier Prix du Cinéma Suisse de l’ère Obama. C’est-à-dire que la cérémonie qui jusqu’alors se distinguait par son amateurisme est entrée dans l’ère professionnelle. Mais encore qu’elle a fait la différence par sa dignité et son humanisme. Même les quartz dont on se gaussait tout à l’heure se sont améliorés, affinés et, sutout, enfin translucides…
Fini l’hiver soleurois, place au printemps lucernois. Nous sommes au cœur de la Suisse historique, épicentre de calme et de luxe. Dans le crépuscule doux et frais, cygnes et bateaux rivalisent de nonchalance sur les eaux pâles du lac. Au loin, les cimes étincellent de blancheur et le KKL dresse sa structure élégante à côté de la gare. Cette salle splendide, vaste et acoustiquement irréprochable fait oublier les Konzertsaal vieillottes et autres halles de tennis indoors. En français fédéral, ça se dit: «Le lieu le plus propre pour honorer dignement le cinéma suisse»… Un vrai tapis rouge, ce vieux rêve honteux du cinéma suisse, tire sa belle langue de velours devant la salle. La fanfare balance le thème de Star Wars, car aujourd’hui, le cinéma suisse n’a peur de rien. Quelques touristes japonais prennent des photos, on ne sait jamais.
Dans le lobby où l’apéritif est servi, la lumière est sombre, propice à l’intimité. Les projos de la télé tranchent avec la douce lumière du crépuscule dans les baies vitrées couleur de thé. Nous sommes assez beaux, somme tout. Ni suants comme à Locarno, ni emmitouflés dans ces laines rêches qui se portent encore à Soleure. Nous nous redécouvrons en costard, nous comparons les mérites respectifs de la cravate et du nœud papillons. Les femmes aussi sont belles, mais elles, elles sont toujours belles, même vêtues d’un sac de jute.
Fernand Melgar distribue des pin’s «Free Fahad». Fahad est le jeune Irakien que l’on voit dans La Forteresse. Il croupit actuellement en prison. Lundi passé, les autorités ont décidé de le renvoyer en Suède, d’où il devait repartir pour l’Irak, vers un sort incertain. Fernand Melgar et Amnesty International ont réussi à bloquer la décision. Le réalisateur sensibilise la branche et les politiques à la cause de ce demandeur d’asile débouté. Il propose même un pin’s à Pascal Couchepin. Ô miracle de la démocratie vraiment directe: la Suisse est sans doute le seul pays du monde où un documentariste peut approcher un ministre et lui parler d’homme à homme.
La salle est spacieuse, et belle. Sur la scène, un orchestre symphonique va rythmer la soirée de ses interventions puisant au répertoire de la bande-son. Ces 80 musiciens en jettent. On ne se moque pas des récipiendaires. Chacun a droit à une chanson personnalisée. C’est infiniment plus classe que l'humour Canal + faisandé dont s'affublent les Césars français.
La soirée commence aux accents de la Pie voleuse, de Rossini, dévoyée par Kubrick dans Orange Mécanique; suit Il était une fois dans l’Ouest, avec son harmonica toujours lancinant, et Fredi M. Murer remet le Quartz du meilleur film d’animation à Tôt ou tard, de Jadwiga Kowalska – gratifiée qui plus est du thème de la Panthère rose. A propos de musique, Marcel Vaid reçoit le premier Quartz jamais attribué à une bande-son pour Zara, d'Ayten Mutlu Saray.
Andrea Staka (Das Fräulein) remet le prix du meilleur scénario à Antoine Jaccoud et Ursula Meier pour Home. Voilà qui fait plaisir. Parce que ce film est d’une qualité et d'une originalité supérieures, parce qu’Antoine est un vieil ami, ancien collègue, et brillant raconteur d’histoires. Et parce qu’en plus du talent, le scénariste lausannois a du cœur. Visiblement ému, il évoque Fahad, «parce que nous sommes dans la lumière et lui dans l’ombre et je ne sais pas si nous sommes plus méritants que lui»… Les honneurs ne sont pas finis pour Home: le plus jeune des jeunes talents, Kacey Mottet Klein, 10 ans, est récompensé à son tour. Très cool au menthol, ce petit gars (qui incarnera Gainsbourg enfant dans le biopic de Joan Sfar) ne manqué pas d’humour quand il lance «Je vais déjà féliciter le jury».
Le prix d’interprétation feminine va à Céline Bolomey pour Du bruit dans la tête. Rien à dire, elle y est excellente. Bien sûr, certains nourrissaient une secrète préférence pour Natacha Koutchoumov dans Un autre homme, mais bon, voilà, on ne peut pas toujours «féliciter le jury».La comédienne genevoise rappelle justement qu’il ne faut pas se laisser happer par les difficultés financières, ni bloquer par la tyrannie du nombre d’entrée, mais continuer «à tisser notre regard critique et singulier sur le monde». Dominique Jann est sacré meilleur acteur pour Luftbusiness.Le Prix du Jury est attribué à Danilo Catti pour Giù le mani, un documentaire sur les ouvriers du rail à Bellinzone.
On attendait l’ultime triomphe de La Forteresse de Fernand Melgar, déjà Lopard d’or à Locarno; mais c’est No More Smoke Signals, le doucmentaire de Fanny Bräuning sur la radio des Indiens Lakota qui remporte le Quartz, et c’est bien aussi. La récipiendaire a l’élégance de saluer La Forteresse et de rappeler cette pensée indienne selon laquelle il n’y a pas de mieux et de moins bien, juste des différences…
L’orchestre interprète l’hymne national suisse qu’un saxophoniste plutôt free vient exploser. Entrée de Pascal Couchepin. Le Conseiller fédéral se félicite de vivre cet «événement exceptionnel» qu’est le Quartz 2009, salue la diversité des talents et la quelité du cinéma suisse. Sur ce, il décachette l’enveloppe ultime… La salle frissonne, la régie s’affole: il a oublié la bande-annonce des cinq films en lice pour le Quartz de la meilleure fiction. Il suspend son geste et a cette parole historique: «Le désordre s’installe dans ce pays». Sacré Couchepin…
Bon, Happy New Year, de Christoph Schaub qui partait favori avec quatre nominations, n’aura rien gagné ce soir tandis que son concurrent, Home, remportait les trois prix auquel il pouvait prétendre. Home, d’Ursula Meier est la meilleure fiction 2009. La réalisatrice mérite le thème de Star Wars. Et puis tous les lauréats se retrouvent sur scène pour une photo de famille (de g.à dr: Céline Bolomey, Elena Tatti, productrice de Home, Antoine Jaccoud,Ursula Meier, Kacey Mottet Klein, Thierry Spicher, producteur, et Carlos Leal avec sa casquette)au son de So Sprach Zarathoustra, détourné par Kubrick dans 2001, L’Odyssée de l’Espace. Avec son Quartz, Kacey joue au monolithe. Il ira loin ce petit…