Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’écroulait. Thomas
Heise était là, avec sa caméra. Né en RDA, cet habitué de Visions du Réel (Vaterland, Mein Bruder, We’ll Meet Again)
a connu les rigueurs de la censure qui a bloqué tous ses projets jusqu’à
l’effondrement du régime. Vingt ans plus tard, il rassemble dans Material les «images résiduelles qui l’assiègent, toujours en
mouvement, prenant de nouvelles formes qui les emmènent loin de leur
signification originelle». Composé de matériel hétéroclite enregistré sur divers supports entre 1988 et
2009, le film appond de longs plans séquence sans liens de causalité ni soucis
chronologiques. Des enfants qui jouent dans un terrain vague, Fritz Marquardt
travaillant sur un opéra, des manifestations à Berlin-Est, les foules immenses
se pressant contre le Mur, le Parti cherchant un second souffle, des
autocritiques publiques, des skins empêchant la projection d’un film composent
cette rhapsodie mémorielle parfois fastidieuse, toujours fascinante.
A Berlin-est, la prison de Berlin-Hohenschönhausen, centre de détention construit par l’Armée rouge au lendemain de la guerre, avait la particularité de ne pas figurer sur les cartes de la ville et de compter autant de salles d’interrogatoires que de cellules. On y pratiquait la «décomposition» psychologique. «A ceux qui disent «on ne peut pas changer les hommes par la force», les fonctionnaires répondent: «Ce n’est pas si sûr, nous connaissons notre métier et avons beaucoup de temps», rappelle Jurgen Fuchs, qui a été interné dans cette prison d’Etat.
Dans La Décomposition de l’âme, Nina Touaint et Maimo Iannetta retournent dans la prison, désaffectée depuis 1990, en compagnie de deux anciens détenus, Sigrid Paul et Hartmut Richter. Pour faire partager le sentiment de confinement, la caméra prend le temps de parcourir les couloirs interminables, de détailler cette «topologie de la terreur». Une voix off lit des extraits d’un manuel expliquant comment «démanteler et liquider» la personnalité de prévenus.
Dans Auge in Auge - Eine deutsche Filmgeschichte, Michael
Althen et Hans Helmut Prinzler racontent une histoire du cinéma allemand. Ils
recensent des regards masculins, des clins d’œil féminins, des cigarettes et
des baisers, ils invoquent des muses (Marlene Dietrich, Romy Schneider, Hanna
Schygulla) et des images primitives, Max Schrek en vampire dans Nosferatu de Murnau (1922), Peter Lorre
découvrant, épouvanté, la marque d’infamie sur son épaule dans M le Maudit, de Fritz Lang (1931). Au cœur de cette mosaïque bée un trou
noir, un mystère ténébreux, le cinéma nazi, «douze ans de propagande et de
haine». La scène dans laquelle, sous la neige, le juif Süss, enfermé dans une
cage en fer, est pendu devant le bon peuple reste un sommet d’infamie.
Dix professionnels commentent leur film allemand préféré et s’interroge sur la spécificité de ce cinéma. «Sa tendance aux gros plans, qui traduit l’anxiété», estime Tom Tykwer (Lola rennt, Le Parfum). «Sa façon de charger le portrait et de pas dissocier la sexualité de la souffrance», renchérit le téléaste Dominik Graf tandis que Christian Petzold (Gespenster) estime qu’»il doit toujours y avoir une certaine lourdeur, de la terre imprégnée de mythe». Ce sont ces pesanteurs héritées de la geste des Niebelungen que Wim Wenders a fuies, cherchant l’inspiration en Amérique.
Le 9 novembre 1989, le Mur de Berlin s’écroulait. Aujourd’hui, Visions du Réel célèbre le 20e anniversaire de la Réunification allemande à travers plusieurs documentaires – et un débat.

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